Elections

RDC : Joseph Kabila, à qui perd gagne

Félix Tshisekedi reçoit l'écharpe présidentielle de l'ex-président congolais, Joseph Kabila, le 24 janvier 2019, à Kinshasa. © Jerome Delay/AP/SIPA

Joseph Kabila a cédé le fauteuil de président à Félix Tshisekedi, mais, fort de ses réseaux, de sa puissance financière et d’une majorité parlementaire, il n’a pas renoncé au pouvoir. Jusqu’à quel point peut-il le conserver ?

Kingakati, le 20 février. Dans sa ferme privée des environs de Kinshasa, Joseph Kabila, tel un suzerain, rassemble ses vassaux : les dix-huit chefs des regroupements politiques qui forment le Front commun pour le Congo (FCC) – l’alliance qui, le 30 décembre dernier, a perdu la présidentielle, mais qui, officiellement, a gagné haut la main les législatives.

Un à un, il leur fait signer un « acte d’engagement » qui dit tout dès la première phrase : « Nous réaffirmons notre fidélité et notre loyauté à son excellence Joseph Kabila Kabange, président de la République honoraire. » Derrière ce serment d’allégeance, il y a une démonstration de force. Kabila veut prouver qu’il est le « boss ».

Pourtant, l’année 2019 n’a pas bien commencé pour lui. Au lendemain du scrutin, face au mauvais score réalisé par son dauphin, Emmanuel Ramazani Shadary, le président sortant doit se résigner à actionner un plan B. Avec qui négocier ? Par l’intermédiaire de Leila Zerrougui, la représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU à Kinshasa, il tente de sonder Martin Fayulu, le candidat donné gagnant par les observateurs de la puissante Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco). Le champion de la plateforme Lamuka ne donne pas suite.

Gestes symboliques

Parallèlement, Joseph Kabila tend une perche à l’autre candidat de l’opposition, Félix Tshisekedi, beaucoup plus ouvert à la discussion. Le 24 janvier, Kabila lui cède le pouvoir. Et le 5 février, le nouveau président déclare : « J’ai envoyé un message d’apaisement à Joseph Kabila et à ses amis. Nous allons gouverner le pays ensemble en nous mettant d’accord sur un programme déterminé. »

Les premiers gestes de Tshisekedi au pouvoir sont si symboliques que Kabila semble perdre pied. Non seulement l’ex-­candidat de la coalition Cap pour le changement (Cach) s’installe au palais présidentiel, mais il se glisse aussi très vite dans le costume de chef des armées. Dès le 1er février, il reçoit tout l’état-major et les commandants de province. Le 4 février, il se rend dans le camp militaire Tshatshi, le plus grand de la capitale, où Joseph Kabila n’avait jamais effectué de visite. Habilement, il promet aux soldats que la soupe sera meilleure et que leurs enfants seront mieux scolarisés.

Papa avait dit : le peuple d’abord

L’héritier d’Étienne Tshisekedi ne s’arrête pas là. « Papa avait dit : le peuple d’abord », lui ont crié les militants de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) le jour de son investiture. « J’ai bien capté le message », leur a-t-il répondu. Dès les premiers jours, son directeur de cabinet, Vital Kamerhe, fait bloquer les comptes publics pour éviter que les ministres sortants ne partent avec la caisse.

Contre-attaque du clan Kabila

Le 30 janvier, « Fatshi », comme le surnomment ses partisans, ordonne le paiement des arriérés de salaire des employés de Transco, la grande société publique de transport urbain. Quelques jours plus tard, Jean-Marc Kabund, le numéro deux de l’UDPS, lance en plein meeting : « Nous ferons des sit-in pour exiger la démission de tous les ministres voleurs. » Tshisekedi, qui joue au premier syndicaliste du Congo, surinvestit dans le social et la lutte anticorruption. Au début de février, le camp Kabila, qui a toujours été indulgent avec ses brebis galeuses, est sur la défensive.

C’est à la mi-février que l’ancien président contre-attaque. Il confie la manœuvre à son directeur de cabinet, Néhémie Mwilanya Wilondja, l’homme qui fait le lien avec chacun des 341 députés du FCC. Grâce au trésor de guerre qu’il a accumulé pendant ses dix-huit années de pouvoir, le « boss » peut éviter le débauchage de ces parlementaires par le camp Tshisekedi.

Le 20 février, l’opération de Kingakati est un succès. Le pro-Kabila Aubin Minaku, président de l’Assemblée sortante, se réjouit : « Une majorité parlementaire s’est cristallisée. » André-Alain Atundu, le porte-parole de cette majorité, ajoute tranquillement : « Le président Tshisekedi n’a pas besoin de nommer un informateur. La majorité est bien identifiée, et le futur Premier ministre sera issu du FCC. C’est la logique constitutionnelle. »

Joseph Kabila (au centre, en vert) et quelques-uns des dirigeants du Front commun pour le Congo (FCC), à Kingakati, à la fin de février. © Yves KUMWAMBA


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Tshisekedi est-il d’accord ? « Oui, confie un cadre de l’UDPS. Un Premier ministre sera proposé par Joseph Kabila, et le président verra s’il est acceptable. » La rumeur congolaise a-t-elle raison de présenter Albert Yuma comme le favori, malgré ses performances très controversées à la tête de la Gécamines ? « À cause de cette polémique, justement, peut-être n’est-il pas le meilleur candidat », répond encore ce cadre.

Dissolution de l’assemblée d’ici un an ?

Tout laisse penser que le camp Kabila, par l’intermédiaire du prochain chef du gouvernement et du futur ministre des Mines, va tenter de garder le contrôle du secteur minier, le plus juteux du pays. « Attention ! tempère notre figure de l’UDPS. Avec le nouveau gouvernement, un ministre ne pourra plus signer un contrat minier dans le secret de son bureau. Les décisions d’État se prendront en Conseil des ministres, après délibération. »

Kabila est-il vraiment le maître du jeu ? « Peut-être, mais ce jeu compte deux personnes, répond prudemment André-Alain Atundu. Le président Tshisekedi a la prééminence constitutionnelle et une mouvance qui pourrait être une minorité de blocage. » En fait, sans le dire ouvertement, le camp Kabila redoute que, dans un an, quand la Constitution le lui permettra, Félix Tshisekedi ne décide de dissoudre l’Assemblée nationale pour mettre fin à la domination du FCC sur la chambre.

Après tout, avec sa cinquantaine de députés, la coalition Cach n’aura pas grand-chose à perdre ! Le cadre de l’UDPS le dit sans ambages : « Si Kabila veut faire la loi, Tshisekedi aura l’arme de la dissolution. Et Kabila le sait ! »

© JA

Le poids de l’ex-président se mesurera à l’aune de la situation de ses amis et de ses ennemis

De ce fait, des deux côtés, on cherche un modus vivendi. « Il faut une communion d’esprit entre le président Tshisekedi et la majorité parlementaire FCC », déclare Aubin Minaku. « Kabila et Tshisekedi sont complémentaires ; le premier apporte l’imperium militaire et le second l’adhésion populaire », affirme de son côté François Muamba, un proche du nouveau président.

« Comme l’ANC en Afrique du Sud, le FCC et Cach doivent former une structure majoritaire dont l’action s’inscrira dans la durée – pourquoi pas dix, quinze ou vingt ans », ajoute l’ancien ministre de l’Économie, pour qui la nouvelle relation Kabila-Tshisekedi « n’est pas une cohabitation mais une coalition ». Et de conclure, sibyllin : « Tout doit être fait pour que l’idée de dissolution soit sans objet. »

Dans les semaines qui viennent, le poids réel de Kabila se mesurera à l’aune de la situation personnelle de ses ennemis et de ses amis. Jusqu’à quand l’ex-­président pourra-t-il mettre son veto au retour d’exil de Moïse Katumbi, l’homme qu’il a comparé récemment, dans Jeune Afrique, à Judas Iscariote ? Jusqu’à quand pourra-t-il retarder la libération d’Eugène Diomi Ndongala, le chef de la Démocratie chrétienne, et celle d’Eddy Kapend et des vingt-huit autres personnes condamnées et encore détenues, sans la moindre preuve, pour l’assassinat de son père, Laurent-Désiré Kabila ?


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Le cas Kalev Mutond est emblématique. Depuis près de dix ans, le chef de l’Agence nationale de renseignements (ANR) est l’homme de confiance de Joseph Kabila. Le 19 janvier, c’est encore lui que le président sortant a envoyé de toute urgence à Kigali pour amadouer le Rwandais Paul Kagame, très remonté contre l’annonce des premiers résultats des élections congolaises.

Choisir un scénario

Mais Kalev est aussi le concepteur des « cachots illégaux » que Tshisekedi a promis de faire disparaître dès le 25 janvier. Kabila sait que François Beya, le nouveau conseiller sécurité à la présidence, est en train de pousser Kalev vers la sortie. L’ancien président lui cherche donc un point de chute. Pas simple. Même casse-tête au sujet de John Numbi, l’inspecteur général de l’armée, qui est dans le collimateur de l’Association africaine des droits de l’homme (Asadho) depuis l’assassinat de Floribert Chebeya.

Kabila ne sera plus visible mais va rester au pouvoir

Aujourd’hui, Kabila doit choisir entre plusieurs scénarios. Il peut tenter le coup de Poutine en 2008 : devenir Premier ministre. « Selon toute vraisemblance, il n’a pas cette ambition-là, confie son fidèle Atundu. Il ne veut pas prendre le risque qu’on lui impute tous les échecs du prochain gouvernement. Il devrait plutôt aller au Sénat. » Kabila président de la Chambre haute ? « Je ne le vois pas en train de trancher dans le vif entre deux sénateurs, sous l’œil des caméras. Il préférera rester tapi dans l’ombre. Cela lui sera plus naturel », murmure François Muamba.

L’ex-président, qui possède plusieurs fermes, à Kingakati et au Katanga, a dit à JA qu’il pensait se reconvertir en « agent de développement ». À Kalemie, sur les bords du lac Tanganyika, il s’est aussi taillé un fief, où son jeune frère Zoé, qui est son sosie, vise le poste de gouverneur.

« Kabila ne sera plus visible mais va rester au pouvoir », estime l’ex-Premier ministre Samy Badibanga. Prépare-t-il un come-back pour les élections de 2023 ? « À cette date, Corneille Nanga ne sera plus à la tête de la Ceni [commission électorale] pour arranger les chiffres. Qui voudra alors voter Kabila ? » lance notre cadre de l’UDPS. Réplique d’André-Alain Atundu : « Je ne sais pas s’il vise 2023, mais, d’ici là, il ne veut pas se créer de handicap. »

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