Société

[Chronique] Péchez, mais loin du Maroc !

Les Marocaines soulèvent, parfois à leur corps défendant, le couvercle sur les impostures et les exégèses de la ruse de l’islamisme, selon Fawzia Zouari.

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Mis à jour le 23 octobre 2019 à 20:50
Fawzia Zouari

Par Fawzia Zouari

Des femmes marchent dans une rue de Marrakech, au Maroc, le 5 novembre 2016. © Mosa’ab Elshamy/AP/SIPA

J’adore les Marocaines. Pour peu, elles me rendraient sympathiques les bigotes et autres adeptes du voile. Les filles du royaume ont des soumissions de façade et des rébellions qui décoiffent. Elles sont la preuve que les femmes peuvent ne pas afficher les signes extérieurs de liberté mais être libres. Une de ces libertés vertigineuses qui explique la peur panique des hommes devant le sexe féminin. Et je ne parle pas seulement des laïques. Parmi celles qui portent l’étiquette islamiste, il y en a qui n’en font qu’à leur tête. Elles ont beau jurer obéir à Allah, et plus encore à l’imam, elles se mettent soudain à briser le carcan et à tailler dans la charia, hchouma !

Je dis cela à propos de la polémique provoquée par le comportement d’Amina Mae El Ainine, députée islamiste patentée qui, paraît-il, de passage à Paris, a posé sans fichu et les bras nus devant le sulfureux Moulin-Rouge. Indignation de ses frères d’armes. Rires moqueurs des laïcs. Les uns criant au sacrilège, les autres à l’hypocrisie. Amina, qui n’a pas froid aux yeux, a rétorqué à tous ses détracteurs que ce n’est pas leur affaire : elle peut voguer cheveux au vent si ça lui chante, c’est sa « liberté individuelle ». Quoi ? Elle est folle, Amina ? Un certain Azzedine Taoufik, du Mouvement unicité et réforme (MUR, une organisation islamiste), l’a rabrouée, les poils hérissés : « On ne peut pas dire que le choix du costume relève des libertés individuelles ! » – Ah, bon ! dans ce cas, pourquoi les militantes du tchador n’arrêtent pas de nous seriner que leur accoutrement relève de la « liberté individuelle » ?

Flagrant délit de désir

De fait, la réponse d’Amina illustre la conception islamique du privé-­public suivant laquelle, s’il importe de donner des gages de vertu et de droiture à l’extérieur, l’on peut tout faire à l’intérieur, autrement dit chez soi. Comme le dit l’adage : « Si vous contrevenez à la loi, faites-le en cachette. » Sauf que, Paris, franchement, ce n’est pas le gynécée de Madame, vous en conviendrez. À moins qu’Amina ait décidé de modifier la conception islamique de la façon suivante : « Si vous contrevenez à la loi, faites-le chez les autres, loin de votre pays. »


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Cela reviendrait à dire que l’espace privé se trouverait, en l’occurrence, partout, hors Maroc. Amina nous fournit ainsi la nouvelle carte d’un privé-­public, où elle annexe le reste de la planète, qu’elle considère comme son espace de liberté. N’est-ce pas génial ? Certains lui rétorqueront, à raison, que cet espace pourrait se limiter dans son esprit aux pays des mécréants, qui, comme tout le monde le sait, ne valent pas les musulmans et, par conséquent, ne comptent pour rien. Mais cet espace comprend quand même tout l’Occident, et ce n’est pas le petit enclos de la voisine !

Il est clair qu’Amina ébranle à sa manière la tour islamiste. Et ce n’est pas une première au Maroc. Cette façon de désobéir à la religion dont on se fait pourtant le défenseur semble même une coquetterie des Marocaines. Souvenez-vous de l’affaire des « amants islamistes », en août 2016, lorsque Fatima Nejjar, alors vice-présidente du même mouvement qu’Azzedine Taoufik, fut surprise dans une voiture en flagrant délit d’adultère avec un collègue, lui aussi islamiste. Ou du positionnement d’Asma Lamrabet, qui, malgré ses convictions religieuses affichées, n’a pas craint un jour de renverser la table en affirmant son adhésion à l’égalité entre les sexes dans l’héritage.


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Ce sont là les preuves de la contradiction inhérente aux mouvances intégristes que les Marocaines illustrent ou mettent en exergue plus qu’ailleurs dans le monde arabe. Elles soulèvent ainsi, parfois à leur corps défendant, le couvercle sur les impostures et les exégèses de la ruse de l’islamisme. Elles ont l’art de mettre à nu la schizophrénie brute de cette idéologie. Son flagrant délit de désir du monde. Son échec à prétendre vivre au XXIe siècle avec les pratiques d’un passé révolu.