Politique

[Tribune] L’Afrique doit juger ses jihadistes

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Samia Maktouf est avocate, inscrite aux barreaux de Paris et de Tunis, et conseil près la Cour pénale internationale.

Des forces tchadiennes engagées contre Boko Haram, en mars 2015 (photo d'illustration). © Jerome Delay/AP/SIPA

Avocate de victimes du terrorisme, Samia Maktouf dit entendre la volonté de ses clients de voir les jihadistes répondre de leurs actes, qui ne constituent pas de simples associations de malfaiteurs terroristes, même criminelles, mais qui doivent être qualifiés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Le retour des jihadistes de Syrie crée un vrai imbroglio politico-juridique en Occident. Alors que Paris envisage – après bien des hésitations – de rapatrier ses ressortissants afin de les faire comparaître devant la justice, Bagdad annonce que quatorze de ces Français, capturés par les Kurdes de Syrie, lui ont été remis pour qu’ils soient jugés « selon la loi irakienne » pour des crimes « contre l’Irak et contre des installations et du personnel irakiens ». Une cacophonie qui illustre le désarroi des États concernés et laisse sans doute perplexe les pays africains « fournisseurs » de jihadistes pour Daesh, à commencer par la Tunisie, première concernée dans le monde arabo-musulman.

Aujourd’hui menacé par le terrorisme, tout le Maghreb est confronté au problème du rapatriement, considéré, au sens strict, comme une question de vie ou de mort. L’Algérie se souvient des « Afghans », ces volontaires partis rejoindre la résistance lors de l’occupation soviétique en Afghanistan, qui vit naître Al-Qaïda. Revenus au pays à la fin de la guerre, ils formeront les premiers groupes armés islamistes qui terroriseront le pays pendant les années 1990. D’autres accompagneront Al-Qaïda jusqu’en Syrie, où naîtra la dissidence Daesh.


>>> À LIRE – Une histoire du jihad, l’épisode afghan et la théorie du « jihad total » (#2)


Si l’Afrique du Nord est particulièrement touchée par le problème des départs – et des retours –, le jihadisme a aussi pris pied en Afrique subsaharienne. Apparu au Nigeria, Boko Haram exporte sa terreur au Tchad et au Cameroun. La secte islamiste, qui avait suscité l’indignation en 2014 en enlevant plus de 270 lycéennes, a reçu un soutien actif de Daesh. L’organisation lui a envoyé des combattants formés dans des camps en Libye.

Choix inéluctables

Tout l’enjeu est de savoir ce que peuvent et doivent faire les différents pays de leurs exilés. Des choix s’imposent, aussi difficiles qu’inéluctables. Et de ces décisions dépend aussi l’avenir de la lutte contre le jihadisme en Afrique subsaharienne. Face aux « revenants » qui reprennent le chemin de leur pays d’origine par eux-mêmes, le Maroc et l’Algérie adoptent une attitude identique : ils les arrêtent systématiquement puis les jugent et les incarcèrent, les peines de prison pouvant aller jusqu’à vingt ans. En Tunisie, tous n’ont pas été mis d’office en détention jusqu’au jugement ; une erreur dont les leçons ont été tirées depuis, hélas un peu tard. En revanche, ces trois pays refusent tout rapatriement. Rabat exclut fermement le retour des épouses et des enfants de combattants tombés dans les rangs de Daesh, tandis qu’Alger et Tunis s’y refusent explicitement.

Le rapatriement est vu comme un aveu de faiblesse ou une trahison envers les victimes. Il n’en est rien

Nul ne peut nier que cela pose d’épineux problèmes. Mais dans le cas des enfants, et en particulier les orphelins, en quoi seraient-ils responsables des atrocités commises par leurs parents ? Seuls les enfants-soldats peuvent avoir des comptes à rendre.

Rapatrier pour juger

Pour les opinions publiques, le rapatriement est vu comme un aveu de faiblesse, voire une trahison envers les victimes. Il n’en est rien ; il s’agit d’un indispensable pragmatisme face aux terroristes. Avocate de victimes du terrorisme, j’entends la volonté de mes clients de voir les jihadistes répondre de leurs actes, qui ne constituent pas de simples associations de malfaiteurs terroristes, même criminelles, mais qui doivent être qualifiés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. S’agissant des Français remis à Bagdad, rien ne garantit qu’ils ne sont pas impliqués dans des attentats perpétrés ailleurs, notamment dans leur propre pays. Si tel était le cas, que pourraient apporter des procès irakiens aux victimes françaises en attente de la manifestation de la vérité sur la mort de leurs proches ?

Au titre du principe de subsidiarité, la CPI peut intervenir – toute piste pouvant aboutir à un exemple positif est à explorer. Mais avant toute « déclaration de compétence », qui permettrait à des pays africains non parties au Statut de Rome de voir la Cour juger leurs nationaux, ceux-ci doivent pouvoir les extrader à La Haye. Comment y parvenir si ce n’est en les rapatriant ?

En tout état de cause, aucune victoire n’est possible sans la mise en place d’une politique claire et volontariste envers les jihadistes nord-africains, même si cela implique pour un État d’enfreindre le tabou du rapatriement, d’affronter son opinion publique et de faire fi des enjeux partisans au profit du droit. Pour forte que puisse être la tentation de laisser dehors ces citoyens indignes, le pragmatisme doit prévaloir et, avec lui, l’urgence de ne pas permettre que ces jihadistes maintenant privés de leur « califat » ne repartent à l’assaut et ne deviennent, à l’image des anciens « Afghans », les recrues d’une autre organisation qui prendrait la relève d’un Daesh décapité.

Cette bataille contre le terrorisme en Afrique doit être gagnée

Démons du présent

Après le retrait américain de Syrie, nous ne sommes pas à l’abri d’une évasion complaisante ou d’un échange de prisonniers. Pour faire face au terrorisme, l’Afrique du Nord doit savoir s’inspirer des leçons du passé, s’abstenir de reproduire ses erreurs et affronter les démons du présent, seule manière de les vaincre et d’aider le reste de l’Afrique.

Je ne puis oublier la question déchirante que Winnie Mandela avait posée devant moi à un représentant du Nigeria, au sujet des prisonnières de Boko Haram, en 2017, à Johannesburg. « Où sont nos filles ? » lui avait-elle demandé d’emblée. En sa mémoire, et au nom de celles que détient encore la secte islamiste, cette bataille contre le terrorisme en Afrique doit être gagnée.

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