Diplomatie

Moyen-Orient - États-Unis : Donald Trump ou l’art du contre-pied

De g. à dr. : le président égyptien, Abdel Fattah al-Sissi, le roi saoudien, Mohammed Ben Salman, Melania et Donald Trump, en 2017, à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

Depuis son élection, l’hôte de la Maison-Blanche s’ingénie à prendre de court ses collaborateurs comme ses alliés, notamment en ce qui concerne le monde arabe.

«Pour les Arabes, rien ne va changer. Ce n’est pas le chef de l’État américain qui décide de la politique étrangère américaine. » C’est ainsi que l’écrivain égyptien Omar Kamel jugeait l’avènement de Donald Trump en 2016 sur la radio canadienne CBC. De fait, à Washington, les présidents changent, mais les relations arabo-américaines obéissent aux mêmes constantes géopolitiques : maintien et protection des bases militaires, de l’accès stratégique au pétrole, sans oublier évidemment le soutien à l’État hébreu et son corollaire, la pression sur l’Iran.

Peut-on pour autant estimer que ces lignes de force restent immuables d’un mandat présidentiel à l’autre ? « Non », tranche le chercheur américano-libanais Edmund Ghareeb, spécialiste des relations arabo-américaines. Pour lui, la diplomatie arabe des États-Unis porte bien l’empreinte de Donald Trump.

« Il ne perd jamais de vue que c’est lui qui prend la décision finale et montre à tout moment qu’il est le chef », précise Edmund Ghareeb. Le président américain tirerait cette confiance d’une partie de ses partisans. Dans les très influents cercles évangéliques, le locataire de la Maison-Blanche bénéficie d’un soutien inconditionnel. Le producteur du film The Trump Prophecy, Rick Eldridge, affirme que Dieu lui-même a choisi Trump – dépeint comme « un roi des temps modernes » – pour succéder à Obama.

Ni prudence ni hésitation

Concernant le nucléaire iranien et Israël, deux sujets essentiels pour la communauté évangélique, le président américain s’aligne sur toutes les demandes de celle-ci. Conforté par cet appui, Trump, contrairement à son prédécesseur, « tient à ne jamais faire montre d’une quelconque prudence ou hésitation. Lorsqu’il a une idée en tête, il l’applique sur-le-champ sans en examiner les répercussions », note Ivan Eland, directeur du Center on Peace and Liberty du think tank Independent Institute.


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C’est d’ailleurs sur Twitter – comme à son habitude – que Donald Trump a cru bon d’annoncer au monde le retrait des troupes américaines de Syrie. Visiblement prise de court, l’administration a bien tenté de minimiser les conséquences de cette fracassante décision. Le conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, a dû préciser que le retrait ne serait effectif qu’après le déracinement total de l’État islamique et une fois garantie la protection des forces kurdes en Syrie.

Le secrétaire d’État, Mike Pompeo, a voulu prendre de la hauteur pour ne pas avoir à répondre précisément sur les modalités du retrait. « C’est un changement de tactique et non pas un désengagement de notre part », a-t-il assuré. Quoi qu’il en soit, « ce dossier montre clairement une autre caractéristique du président liée à sa perception du monde arabe : il en ignore les spécificités et éprouve même un désintérêt total pour la région. Sur son agenda, c’est le dollar qui dicte ses rapports avec ses alliés », note Ivan Eland.

L’ami saoudien

Si le président américain est peu familier des réalités arabes, il écoute avec attention les think tanks conservateurs, parmi lesquels l’Heritage Foundation et l’American Enterprise Institute. Le premier insiste sur l’adoption d’une ligne très dure contre l’Iran. Quant au second, situé à Washington, il considère que le gouvernement américain doit travailler avec ses alliés sunnites pour mettre au point de meilleures approches collectives face à la menace que représenterait l’Iran.

Dans cette optique, la Maison-Blanche soutient le lancement d’une nouvelle alliance sécuritaire regroupant les six États arabes du Golfe, l’Égypte et la Jordanie. L’Arabie saoudite serait l’État leader de cette « Alliance stratégique pour le Moyen-Orient », ou encore l’« Otan arabe ». Si tout se passe comme prévu – hypothèse hautement improbable avec Donald Trump –, l’alliance devrait être présentée à l’occasion d’un sommet organisé prochainement par les États-Unis.

Le président américain a l’habitude de se séparer de ses collaborateurs sitôt qu’une divergence avec eux émerge. L’ex-secrétaire d’État Rex Tillerson, qui soutenait la poursuite de l’accord sur le nucléaire iranien, en a fait les frais en mars 2018. Son remplaçant, l’ancien directeur de la CIA Mike Pompeo, a très vite prouvé sa loyauté au président en affirmant qu’il fallait contrer « l’activité malveillante de Téhéran ». Au pari, tenté par Obama, d’un Iran se réformant de l’intérieur, Trump préfère la pression extérieure, optant pour le rétablissement des sanctions et le blocage total des transactions avec les banques iraniennes, ainsi qu’avec les industries maritime et aéronautique.

Le prince héritier, Mohamed Ben Salmane, lors d'une réunion du Conseil de coopération du Golfe (CCG), le 27 avril 2017 à Riyad. © Uncredited/AP/SIPA

Ce sont nos amis saoudiens qui le demandent

Pourquoi une telle fermeté ? « Ce sont nos amis saoudiens qui le demandent, commente Max Gross, ancien officier du renseignement militaire dans l’armée de l’air. Ce n’est pas Israël qui insiste autant. » À Washington, les relations avec la monarchie wahhabite causent bien des tourments au président des États-Unis. « L’opinion publique américaine ne pardonne pas tout. Et les démocrates vont tout faire pour que l’assassinat de Jamal Khashoggi torpille ces liens », note Max Gross.

« Business is business »

Trump a également des problèmes internes à régler. En désaccord sur le retrait américain de Syrie, le secrétaire à la Défense, James Mattis, a démissionné. Et c’est sur Patrick Shanahan, le secrétaire adjoint à la Défense, que Trump a jeté son dévolu pour le remplacer. Sitôt annoncée, sa nomination à la tête du Pentagone a suscité des critiques.

Lui qui n’a jamais servi dans l’armée doit gérer le retrait des soldats américains déployés en Syrie, le désengagement partiel d’Afghanistan et l’impact de ces décisions sur les alliés. Son manque d’expérience rappelle d’ailleurs celui d’une autre nouvelle figure de l’équipe Trump, Heather Nauert, remplaçante de Nikki Haley au poste d’ambassadrice à l’ONU.

Porte-parole du département d’État, Nauert sera-t-elle aussi efficace que son prédécesseur ? Sous le mandat de Haley, l’ambassade américaine en Israël a été déplacée à Jérusalem, et les fonds alloués à l’UNRWA (le programme d’aide aux réfugiés palestiniens) ont été supprimés. « Personne ne l’avait fait avant. Le président n’a plus besoin de donner l’impression aux Arabes que le conflit israélo-palestinien l’intéresse », explique Edmund Ghareeb.

Trump a également fait preuve d’iconoclasme dans l’affaire du meurtre de Jamal Khashoggi. « Il a montré que, pour lui, le business passe avant tout », ajoute le chercheur. Loin d’avoir été changé par sa fonction, Donald Trump a même au contraire fait évoluer celle-ci.


Tapis rouge pour « Bibi »

C’est un secret de polichinelle : les relations entre le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et Barack Obama étaient exécrables. « Mon ère sera différente », avait promis Trump. Il a tenu parole. « Il a sorti la cause palestinienne du centre de l’attention du monde. Il forme une coalition avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis pour combattre l’Iran. Cette politique est celle que souhaite le gouvernement israélien », note Ivan Eland.

Au-delà de la politique, certains s’interrogent sur les liens souterrains entre le clan de Donald Trump et celui de « Bibi ». Des relations qui proviendraient de l’amitié entre les parents de Jared Kushner (beau-fils et conseiller du président américain) et le Premier ministre israélien. Les beaux-parents d’Ivanka Trump recevaient ainsi Netanyahou lors de ses visites aux États-Unis. « Il lui arrivait de dormir dans la propre chambre de Jared », raconte même le New Yorker.

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