Politique

Gabon : Faustin Boukoubi retrouve la lumière à l’Assemblée nationale

Devant la Cour constitutionnelle, le 25 janvier,à Libreville. © Steve JORDAN/AFP

On l’avait cru en retrait, à tort : l’ex-secrétaire général du parti au pouvoir, devenu président de l’Assemblée nationale, est de nouveau en pleine lumière.

Ils ne sont que sept, ce 15 janvier, dans l’un des grands salons du Palais du bord de mer. Les membres du nouveau gouvernement, venus prêter serment le même jour, n’ont pas été conviés, à l’exception de leur chef, le tout nouveau Premier ministre, Julien Nkoghe Bekalé, choisi trois jours plus tôt pour remplacer Emmanuel Issoze Ngondet. Affaibli par l’AVC dont il a été victime en octobre dernier, fatigué par la rééducation qu’il a entamée au Maroc, le président Ali Bongo Ondimba (ABO) a diminué ses activités et le nombre de ses visiteurs.

La cérémonie de prestation achevée, il a préféré annuler le Conseil des ministres qu’il était censé tenir et convié à une réunion restreinte ses plus proches collaborateurs. Outre le Premier ministre, son directeur de cabinet, Brice Laccruche Alihanga, le vice-président, Pierre-Claver Maganga Moussavou, la présidente du Sénat, Lucie Milebou-Aubusson, celle de la Cour constitutionnelle, Marie-Madeleine Mborantsuo, et le nouveau président de l’Assemblée nationale, Faustin Boukoubi, sont présents.

Tous ont le sourire sous les hautes fenêtres du palais. Ils échangent quelques mots avec le chef de l’État. Chacun sait, en politique aguerri, ce que cette situation signifie : ils détiennent une part d’un pouvoir dont le représentant est, du fait de sa santé, en position délicate – et livré aux bons soins de son équipe médicale à Rabat.


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Reconquête du pouvoir

Parmi les élus du jour, Faustin Boukoubi se dit-il qu’il revient de loin ? Bien sûr, il a su reconquérir une place de choix en devenant locataire du perchoir, à la suite de Richard Auguste Onouviet (2016-2018). Mais cela n’a pas été sans subir une courte période de mise à l’écart, en partie du fait de l’ascension fulgurante d’un autre occupant du salon, assis ce jour-là en face de lui : Brice Laccruche Alihanga.

En août 2017, Boukoubi n’est en effet pas à pareille fête. Depuis des mois, voire des années selon certains observateurs, le natif de Dolisie, dans l’actuel Congo, se sait fragilisé au sein du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir).

Secrétaire général depuis qu’il a été préféré à Paulette Missambo en 2008, il fait face à l’hostilité de ténors du Mouvement gabonais pour ABO (Mogabo), mené notamment par le porte-parole du gouvernement, Alain-Claude Bilié By Nzé, et par Pacôme Moubelet Moubeya, alors ministre des Affaires étrangères. Ces derniers l’accusent notamment de ne pas s’impliquer de manière suffisante dans la défense du chef de l’État face à ses détracteurs, réunis autour de Jean Ping et de Guy Nzouba-Ndama ainsi que d’anciens barons du PDG passés à l’opposition.

On reproche à Boukoubi de ne pas avoir su stopper les défections. On le dit trop proche de Nzouba-Ndama, l’ancien président de l’Assemblée, dont le fief électoral de l’Ogooué-Lolo est aussi la région d’origine de la famille de Boukoubi. Les soupçons sont tenaces.

D’autant que, favorisé par l’implication de ses troupes de l’Association des jeunes émergents volontaires (Ajev) lors de la campagne présidentielle de 2016, Brice Laccruche Alihanga étend lui aussi son influence au PDG. Le temps du Mogabo et des « ajéviens » semble venu. Boukoubi jette peu à peu l’éponge. « Il était fatigué de subir des humiliations depuis des années », confie un habitué de la présidence.

Lassé du marigot

Considéré comme son mentor, l’opposant Guy Nzouba-Ndama est originaire de la même province. © WILS YANICK MANIENGUI/AFP

Habile et pugnace homme de réseaux,  il va s’employer à favoriser l’investiture puis l’élection d’Ali Bongo Ondimba

« Tous les dossiers d’importance du parti étaient confiés au palais. Certains lui demandaient d’être plus actif, mais cela relevait d’une fausse accusation. En réalité, il ne pouvait pas faire grand-chose », ajoute celui-ci.

En août 2017, Faustin Boukoubi démissionne du secrétariat général. Il décide, officiellement, de se mettre en retrait des joutes politiques, lassé du marigot librevillois. Mais l’homme a déjà d’autres plans en tête. Les élections législatives se profilant, il compte bien reconquérir un siège de député. Faustin Boukoubi le sait : le PDG a beau être passé aux mains d’Éric Dodo Bounguendza, un proche du Mogabo, lui-même détient certains atouts. Et l’Ogooué-Lolo n’est pas le plus insignifiant d’entre eux.

S’il est né à Dolisie – où ses parents travaillaient – le 20 mars 1954, c’est en effet à Koulamoutou que le jeune homme fait ses classes. Dans cette ville qui deviendra un temps le fief électoral de Guy Nzouba-Ndama, il effectue ses études primaires et secondaires, avant de prendre le chemin de Libreville. Il y intègre l’Institut national des sciences de gestion – où passera plus tard le futur ministre Magloire Ngambia notamment. Il s’envole ensuite pour Kobe, au Japon, afin d’étudier le management des entreprises. De retour au Gabon, la fonction publique lui tend les bras.

Assuré du soutien du nouveau président

En 1984, Boukoubi devient directeur de la dette publique et, en 1990, il est nommé secrétaire d’État auprès du ministre des Finances, chargé du Budget et des Investissements. Parallèlement directeur général adjoint de l’Union gabonaise des banques (UGB, en partie détenue par le holding des Bongo, Delta Synergie), il construit alors son avenir politique au sein du pouvoir d’Omar Bongo Ondimba. Il se rapproche de Marie-Madeleine Mborantsuo, qui détient déjà les rênes de la Cour constitutionnelle. Ministre de la Santé en 1997 puis de l’Agriculture en 2004, il côtoie au gouvernement un certain Ali Bongo Ondimba, alors à la Défense.

Lorsque Omar Bongo Ondimba décède, en 2009, Boukoubi n’hésite pas à soutenir son fils pour assurer la succession. « Habile et pugnace homme de réseaux », selon un proche, il est devenu un an plus tôt le patron du PDG, où il va s’employer à favoriser l’investiture puis l’élection d’Ali Bongo Ondimba, malgré la défection de certains barons tels que Jean Eyeghé Ndong. Son activisme lui assure le soutien du nouveau président et la mainmise sur le parti au pouvoir, qu’il conserve jusqu’en 2017. Il sait donc, alors qu’il démissionne, que tout n’est pas perdu. S’il a reculé face au Mogabo et à l’Ajev, son lien avec Ali Bongo Ondimba n’est pas rompu.

Dès décembre 2017, il est d’ailleurs nommé par ce dernier au conseil des sages du PDG, une façon de prouver que la disgrâce n’est pas totale. Faustin Boukoubi prépare alors son retour à l’Assemblée nationale. Élu député dans l’Ogooué-Lolo en 1996, en 2001 et en 2006, il a de l’expérience à revendre. L’élection d’octobre 2018 est une formalité. Il peut désormais viser plus haut. Comme Guy Nzouba-Ndama, qui l’a occupé jusqu’en 2016, il lorgne le perchoir. « L’Assemblée avait perdu de son pouvoir entre 2016 et 2018, avec le report des législatives. Elle était devenue illégitime. Mais les choses ont changé », explique un politologue gabonais.

Sphère de pouvoir

Ali Bongo Ondimba absent, Faustin Boukoubi compte alors sur le soutien de Marie-Madeleine Mborantsuo pour surnager dans la guerre des clans qui sévit à Libreville. Si le perchoir peut paraître dévolu à une personnalité de l’Ogooué-Lolo, dans une géopolitique toute gabonaise, les jeux ne sont cependant pas faits. Ses adversaires ne sont pas loin. Emmanuel Issoze-Ngondet, fragilisé à la primature, espère obtenir la présidence de l’Assemblée nationale comme point de chute (il sera finalement remercié le lendemain de l’élection de Boukoubi). Surtout, un autre originaire de l’Ogooué-Lolo vise le poste, en la personne de Pacôme Moubelet Moubeya. Celui-ci compte notamment sur le soutien de Brice Laccruche Alihanga, qui est l’un des seuls, avec Mborantsuo, à voir régulièrement le chef de l’État.

Boukoubi reste un fidèle du chef de l’État et il sait, pour avoir observé Guy Nzouba-Ndama, qu’il n’y a rien à gagner dans l’opposition

À 64 ans, c’est bien Boukoubi qui finit par emporter la mise. Celle-ci est de taille, tant l’Assemblée pourrait redevenir une sphère de pouvoir. Selon nos informations, Emmanuel Issoze-Ngondet aurait notamment choisi d’y siéger, plutôt que d’occuper le poste de médiateur de la République qui lui avait été offert. « Boukoubi reste un fidèle du chef de l’État et il sait, pour avoir observé Guy Nzouba-Ndama, qu’il n’y a rien à gagner dans l’opposition, analyse notre politologue. Mais il peut se servir de l’Assemblée pour contrebalancer le pouvoir du palais et de Brice Laccruche Alihanga, que beaucoup jugent trop grand aujourd’hui. »


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Marie-Madeleine Mborantsuo aurait-elle conquis le perchoir à travers Boukoubi, afin d’équilibrer le rapport des forces ? « Elle a placé ses pions. Sans elle, je ne crois pas que Faustin Boukoubi serait parvenu à la tête de l’Assemblée », confie une source à la présidence. Et notre analyste politique de conclure : « Même si ce n’était pas le cas ces dernières années, l’Assemblée reste un organe de pouvoir qu’il vaut mieux avoir de son côté dans l’optique des prochaines échéances. La présidentielle doit avoir lieu en 2023, mais tout le monde y pense déjà. »

L’Ogooué-lolo, une région pas comme les autres

La région d’origine de Faustin Boukoubi occupe une place toute particulière dans la géopolitique gabonaise. Avant le nouveau président de l’Assemblée nationale, c’est un autre « ressortissant » de l’Ogooué-Lolo qui avait occupé le perchoir de 1997 à 2016, Guy Nzouba-Ndama. Ce dernier a d’ailleurs favorisé bon nombre d’ascensions politiques au sein de son fief : outre Boukoubi, son neveu Pacôme Moubelet Moubeya est aujourd’hui l’une des figures du pouvoir à Libreville.

Au sein du PDG, l’empreinte est plus flagrante encore. Faustin Boukoubi y a succédé à Simplice Nguendet Manzela en écartant la prétendante Paulette Missambo, or ces deux derniers sont eux aussi originaires de l’Ogooué-Lolo. Certes, en août 2017, c’est bien un homme venu d’Oyem (Woleu-Ntem), Éric Dodo Bounguendza, qui lui a repris le secrétariat général. Mais le père de ce dernier, Jean-Arsène Bounguendza, n’est autre qu’un natif de Lastoursville… dans l’Ogooué-Lolo.

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