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Cet article est issu du dossier «Éthiopie : Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix 2019»

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Politique

Abiy Ahmed, l’homme qui va changer l’Éthiopie

À Gondar, dans le nord du pays, le 9 novembre 2018.

À Gondar, dans le nord du pays, le 9 novembre 2018. © EDUARDO SOTERAS/AFP

Arrivé au pouvoir il y a presque un an, le Premier ministre a entrepris de transformer l’ancien régime autoritaire et marxisant en démocratie libérale. Portrait d’un homme pressé, déterminé à laisser une trace dans l’Histoire.

C’était à la fin des années 2000. Chaque matin, Abiy Ahmed enchaînait pompes, abdominaux et séances de course à pied sur les tapis roulants du Body Wise, un club de gym encastré dans le sous-sol d’une tour en béton d’Addis-Abeba. Fougueux trentenaire, il venait de cofonder un tout nouveau service de renseignement, l’Agence de sécurité des réseaux d’information (INSA). Il le répétait à qui voulait l’entendre, même si personne ne le prenait tout à fait au sérieux : un jour, il deviendrait Premier ministre.


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Abiy Ahmed a fini par se lasser de ces exercices matinaux. Il lui fallait quelque chose de plus agressif. Il est donc allé voir Gett, le coach au crâne rasé et au corps musculeux du Body Wise. Il a voulu se mettre au kickboxing. Dans une salle tapissée de miroirs, trois fois par semaine, il s’est échiné à donner des coups et à en esquiver. « Il adorait ça », se souvient Gett. C’est à cette époque qu’Abiy Ahmed commence la foudroyante ascension qui le mènera jusqu’au sommet, le 2 avril 2018, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Il a alors 41 ans.

Vers une démocratie libérale

Dans l’histoire contemporaine de l’Éthiopie, c’est du jamais-vu. Mois après mois, Abiy Ahmed bouleverse cet État millénaire à un rythme sidérant. Lui qui appartient à l’ethnie oromo, majoritaire dans le pays mais historiquement tenue à l’écart du pouvoir, a entrepris de transformer un régime autoritaire et marxisant en une démocratie libérale aux standards occidentaux. Le tout sur fond d’une vague de contestation communautaire qui secoue le pays depuis trois ans.


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Sa pratique du pouvoir demeure néanmoins entourée de secret. Le Premier ministre est un homme complexe, conscient de la curiosité mêlée de fascination qu’il suscite bien au-delà des frontières de l’Éthiopie. Il s’affiche au côté de son épouse, la souriante Zinash Tayachew, une Amhara originaire de Gondar, une ancienne capitale du nord du pays, et a bien compris qu’un selfie posté sur les réseaux sociaux valait bien des discours.

Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed. © Petterik Wiggers/PANOS-REA

C’est bien lui qui concentre entre ses mains l’essentiel d’un pouvoir que personne ne paraît en mesure de lui disputer

Mais il communique peu et reçoit rarement les journalistes. Il a eu beau multiplier les gestes d’ouverture, en faisant libérer des prisonniers politiques, en permettant le retour des opposants en exil ou en débloquant internet, c’est bien lui qui concentre entre ses mains l’essentiel d’un pouvoir que personne ne paraît en mesure de lui disputer. Comme Meles Zenawi en son temps, et bien plus que Hailemariam Desalegn, qui lui avait succédé à la primature en 2012, Abiy Ahmed exerce une autorité forte et centralisée.

Surtout, c’est un homme qui a pris l’habitude de dissimuler ses intentions jusqu’au moment de passer à l’action. Ce fut le cas pour la réconciliation avec l’Érythrée – l’une des nouveautés les plus spectaculaires de sa première année au pouvoir. Celle-ci a été négociée des semaines durant, notamment avec l’aide des États-Unis. Mais les Éthiopiens eux-mêmes ne l’ont découverte que le matin du 8 juillet 2018 à la télévision, en voyant leur Premier ministre descendre sur le tarmac de l’aéroport d’Asmara pour donner l’accolade au président Issayas Afeworki.

Les 63 agents des renseignements et de l’armée arrêtés en un seul coup de filet un jour de novembre 2018 ne l’ont pas vu venir non plus. En outre, leur ancien chef, le redouté Getachew Assefa, est en fuite et visé par un mandat d’arrêt international. Ce faisant, Abiy Ahmed a pris le risque d’affaiblir l’État en le privant de cadres essentiels. Mais il a aussi affermi son pouvoir et écarté ceux qui, y compris au sein de son propre camp, pouvaient essayer de limiter son champ d’action.

Confiance en soi inébranlable

Était-il prédestiné ? Ses parents l’ont baptisé « Révolution » – Abiyot, en amharique. Lorsqu’il naît, en 1976, ce prénom est courant. Le vieil empire d’Haïle Sélassié vient d’être emporté, et Mengistu Haile Mariam, le nouveau dictateur stalinien et amhara, fait table rase du passé et de ses opposants.

Le jeune Abiy (diminutif d’Abiyot) grandit dans la région d’Agaro, en pays oromo, entre des champs de café et de thé. Son père, un commerçant musulman, a pris sa mère, chrétienne et amhara, pour quatrième épouse. Abiy Ahmed sera le dernier d’une fratrie de six. Le jeune garçon récite le Coran. Mais, comme souvent en Éthiopie, sa famille est ouverte à d’autres religions. La conversion d’Abiy Ahmed au protestantisme évangélique – il est aujourd’hui un fidèle de l’église de Mulu Wongel – interviendra bien plus tard.


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C’est peut-être de cette enfance syncrétique que lui vient la conviction, maintes fois réaffirmée depuis son arrivée au pouvoir, que l’Éthiopie peut et doit rester unie. C’est en tout cas de ces années que vient son inébranlable confiance en lui : sa mère aimait à lui répéter qu’il deviendrait un jour roi d’Éthiopie.

Époque tourmentée

Mais l’époque est tourmentée. Le Front de libération du peuple du Tigray (TPLF), rébellion venue du Nord et issue d’une minorité ethnique, est sur le point de renverser Mengistu. À sa tête, un révolutionnaire du nom de Meles Zenawi. À 15 ans, Abiy Ahmed s’engage à ses côtés : il entre dans l’Organisation démocratique des peuples oromos (OPDO), un modeste groupe armé allié au TPLF. Il y apprend le tigrinya, la seule des trois principales langues du pays qu’il ne maîtrise pas encore.

Il participe à l’absurde bataille de Badme, village perdu, sans valeur stratégique mais élevé au rang de symbole par les belligérants

Après la victoire, en 1991, il poursuit sa carrière dans l’armée. Il se retrouve bientôt au Rwanda, après le génocide des Tutsis, quand les Casques bleus éthiopiens prennent le relais des Français de l’opération Turquoise. Il n’a que 19 ans, mais le voilà déjà vacciné contre la haine intercommunautaire.

De retour en Éthiopie, il est envoyé sur le front contre l’Érythrée en 1998. Il participe à l’absurde bataille de Badme, village perdu, sans valeur économique ni stratégique mais élevé au rang de symbole par les belligérants. « J’y étais lorsque nous avons levé le drapeau et j’ai pleuré, racontera-t-il beaucoup plus tard, devant le Parlement éthiopien, pour justifier sa main tendue au régime érythréen. Nous avons enterré beaucoup de nos amis. J’ai payé le prix. »

Pendant ce temps, dans la capitale éthiopienne, le régime de Meles Zenawi s’enracine, avec la bénédiction de Bill Clinton et de Tony Blair. Pour rompre avec l’autoritarisme centralisateur de Mengistu, Meles met en œuvre ce qu’il nomme le « fédéralisme ethnique » : le territoire de chaque groupe ethnique du pays est défini, et sa langue y devient officielle, au détriment de l’amharique, la langue de l’empire et de l’administration. Confiant, Meles organise des élections ouvertes en 2005. Les résultats vont lui renvoyer en pleine figure le rejet dont la minorité tigréenne fait l’objet. Le pouvoir réprime la contestation mais a compris l’avertissement : il fait émerger une nouvelle génération de cadres issus d’autres ethnies.

Abiy Ahmed va en bénéficier. Passionné par les nouvelles technologies, il cofonde l’INSA en 2008 avec le général tigréen Tekleberhan Woldearegay, qu’il finira par quitter. « Il ne supportait pas d’être sous ses ordres », assure l’un de ses proches. Il renonce à l’armée et à son grade de lieutenant-colonel pour se lancer en politique. En 2010, à 34 ans, il est élu député sous la bannière de l’OPDO. Il s’implique dans la résolution d’un conflit entre chrétiens et musulmans dans sa province natale. C’est un succès auquel, peu modeste, il consacrera une thèse.

Mengistu Haile Mariam, en 1990, lorsqu'il était encore président de l'Éthiopie. (Archives) © ARIS SARIS/AP/SIPA

Mais le pays oromo s’enflamme à nouveau. La jeunesse de cette région, dont aucun fils n’a jamais dirigé le pays, proteste contre l’invasion de « ses » terres par le gouvernement central et ses partenaires étrangers. L’OPDO est dépassée. « Notre survie était en jeu, se souvient Motuma Mekassa, ministre de la Défense dans le premier gouvernement Abiy. Nous devions revenir du côté de la population. » Les dirigeants du parti décident de promouvoir deux jeunes : Lemma Megersa, qui prend la direction de la province, et Abiy Ahmed, qui devient son vice-président.

Brillant tacticien

Plutôt que de lutter contre la contestation, le tandem surfe sur le mouvement. Si bien que lorsque le Premier ministre Hailemariam Desalegn finit par démissionner à la surprise générale, en février 2018, le duo est en position de force. Lemma Megersa n’étant pas membre du Parlement, il ne peut prétendre au poste de Premier ministre. Abiy s’empare du pouvoir. « Il ne faut pas croire que quelqu’un a tiré les ficelles de son ascension, commente une source diplomatique à Addis-Abeba. Il joue pour lui-même. Et c’est un brillant tacticien. »

Jeune, athlétique, très attentif à son apparence (il se fait couper les cheveux deux fois par semaine), Abiy Ahmed prêche « l’amour » et s’emploie à panser les plaies du pays avec un discours tout droit sorti d’une église évangélique. Il séduit et promet déjà qu’il ne sera pas en poste « éternellement ». Il ne sait pas encore quand, mais qu’un jour il quittera la primature.

Ses origines et son parcours lui valent une immense popularité en pays oromo. Son discours en faveur de l’unité nationale lui permet aussi d’obtenir un large écho dans la communauté amhara, dont les conquêtes passées ont forgé l’Éthiopie. Il a aussi entrepris de faire la paix avec les indépendantistes somalis du Front national de libération de l’Ogaden (ONLF). La clé de la stabilité de l’Éthiopie ne peut plus être militaire, il en est convaincu.

Abiy Ahmed a échappé à de nombreuses tentatives d’assassinat avant même son arrivée au pouvoir

Restent ses relations avec l’ancienne élite tigréenne. Très présente à Addis-Abeba il y a encore un an, elle s’est en grande partie retirée dans sa région du nord du pays. Abiy Ahmed en est persuadé : c’est elle qui, à deux reprises déjà, a comploté contre lui. Lors de l’attentat à la grenade de juin 2018, en plein cœur ­d’Addis-Abeba, alors qu’il prononçait un discours.

Puis en octobre, lorsqu’un groupe de soldats a fait irruption dans ses bureaux avec l’intention de « faire échouer » les réformes, a plus tard rapporté la télévision nationale. Ce jour-là, Abiy Ahmed a su retourner les mutins en faisant des pompes avec eux. « Je leur ai montré que j’étais un soldat, racontera-t-il plus tard. Je leur ai dit que, si les choses tournaient mal, je pourrais tuer cinq ou six d’entre eux avant qu’ils ne m’abattent. » « Il a échappé à de nombreuses tentatives d’assassinat avant même son arrivée au pouvoir », assure l’un de ses proches.


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Abiy Ahmed a déjà promis que les prochaines élections, qui doivent se tenir en 2020, seraient libres et démocratiques. En novembre dernier, joignant le geste à la parole, il a nommé l’opposante Birtukan Mideksa à la tête de la commission électorale. Comme elle, nombre d’opposants sont revenus d’exil ces derniers mois. Plusieurs bénéficient d’une influence certaine dans leurs régions d’origine. Mais aucun n’a de parti en ordre de marche ni d’envergure nationale.

Même si la vague de mécontentement qui l’a porté au pouvoir n’est pas encore retombée, Abiy Ahmed a donc toutes les chances d’aborder les prochains scrutins en position de force. S’il parvient à se maintenir en poste, réussira-t-il à révolutionner l’Éthiopie ? « Comparé à d’autres dirigeants, j’ai déjà fait beaucoup de grandes choses, a-t-il affirmé au Financial Times. Mais je n’ai pas encore accompli 1 % de ce dont je rêve. »


Le temps des femmes

Abiy Ahmed a été le premier, sur le continent, à nommer un gouvernement strictement paritaire. C’était le 16 octobre 2018. Il a aussi aidé plusieurs femmes à accéder à des postes clés.

• Sahle-Work Zewde

Cette diplomate de carrière a été élue chef de l’État, le 25 octobre 2018, avec le soutien du Premier ministre. Elle est la première femme, dans l’histoire éthiopienne contemporaine, à occuper cette fonction.

• Meaza Ashenafi

L’avocate, ancienne juge de la Haute Cour et fondatrice de l’Association des femmes avocates éthiopiennes, a été nommée présidente de la Cour suprême le 1er novembre 2018.

• Birtukan Mideksa

Leader de l’opposition lors des élections de 2005, elle a fait deux séjours en prison avant de s’exiler aux États-Unis. Revenue au pays, elle a été élue présidente du Bureau électoral national de l’Éthiopie, le 22 novembre 2018.


Une atmosphère de guerre froide

Nous sommes le 17 février 2018. Le Premier ministre Hailemariam Desalegn vient de démissionner, et personne ne sait encore qui lui succédera. C’est à ce moment-là que l’ambassade des États-Unis à Addis-Abeba prend position de façon inhabituelle.

« Nous désapprouvons fortement la décision du gouvernement éthiopien d’imposer l’état d’urgence, écrit-elle. Nous croyons fortement que la réponse est plus de libertés, pas moins. » « L’Éthiopie était à un moment charnière, se souvient l’ambassadeur Michael Raynor. La coalition au pouvoir était en train de décider si elle allait reprendre ses anciennes habitudes de gouvernance ou engager les réformes politiques et économiques dont le pays avait besoin. Nous avons décidé d’envoyer ce message pour exprimer notre solidarité avec les réformistes. »

Pour Washington, qui fait désormais de la lutte contre l’influence chinoise la priorité de sa politique africaine, l’arrivée d’Abiy Ahmed à la tête du deuxième pays le plus peuplé du continent offre une occasion historique de défendre son modèle et ses intérêts. Si le Front de libération du peuple du Tigray de Meles Zenawi avait été historiquement soutenu par les États-Unis, sa pratique du pouvoir se rapprochait en effet du modèle chinois, associant autoritarisme et capitalisme d’État. Pékin était, de surcroît, devenu un investisseur important dans le pays, où il avait construit notamment la ligne de chemin de fer Addis-Abeba - Djibouti.


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Cela tombe bien pour les États-Unis : Abiy Ahmed veut démocratiser son pays, privatiser l’économie et s’appuyer sur la diaspora, très présente aux États-Unis. Selon une source diplomatique, le Premier ministre est de plus en plus critique vis-à-vis des entreprises chinoises, qu’il accuse d’avoir corrompu l’ancienne élite et de livrer des infrastructures de piètre qualité.

S’il veut tirer parti de la rivalité qui oppose les deux superpuissances, il lui faudra toutefois conserver un certain équilibre. Addis-Abeba et Djibouti viennent ainsi de signer, ce 17 février, un accord pour la construction d’un gigantesque pipeline pour évacuer le gaz éthiopien du bassin de l’Ogaden pour un montant de 3,5 milliards d’euros… Il doit être construit par une entreprise chinoise.

 

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