Transports

Stratégie : les postes africaines révisent leur chaîne de livraison pour profiter du e-commerce

La plateforme de vente en ligne Jumia, leader du secteur sur le continent, a signé en avril 2018 un partenariat avec La Poste tunisienne. Ici à Ikeja, au Nigeria. © Akintunde Akinleye/REUTERS

D’abord fragilisés par le développement d'internet, les établissements publics bataillent désormais face aux opérateurs privés pour conserver la gestion des colis.

Comme dans de nombreux pays, le courrier géré par La Poste Burkina Faso a chuté en raison du succès des messageries électroniques. Il ne pèse plus que 3 % de l’activité totale… « Et cela ne nous gêne pas », précisait en janvier Issa Nabi Coulibaly, son directeur général, dans une interview au quotidien burkinabè Sidwaya. « Nous avons développé la livraison de colis, et, avec la révolution numérique, nous nous attendons à une croissance significative de celle-ci », complète Hamadou Ouédraogo, chef de la prospective, des études et de la planification de l’entreprise.

La Poste marocaine détient le monopole sur les colis de 1 kg, majoritaires dans les achats en ligne

McKinsey & Company ne le contredira pas. Dans une étude publiée en octobre 2017, le cabinet de conseil américain affirme que « le commerce électronique pourrait représenter 10 % des ventes au détail des plus grandes économies africaines » à l’horizon 2025, soit 75 milliards de dollars, contre moins de 2 % aujourd’hui, selon l’Union postale universelle (UPU).

Avec 21 700 agences et 138 000 employés en 2018 sur le continent, les services postaux estiment être les mieux placés pour accompagner cette croissance. Mais ils doivent pour cela améliorer chaque maillon de leur chaîne logistique. Outre le renforcement de leurs réseaux nationaux et internationaux, ils doivent nouer de nouveaux partenariats et offrir une concurrence acharnée aux opérateurs de logistique privés.

Retards et manque de flexibilité

Barid al-Maghrib, la poste marocaine, ne se pose pas la question du partenariat. Elle est en effet l’une des rares du continent à conserver un monopole sur le transport des colis de moins de 1 kg, très majoritaires dans les ventes en ligne, via sa filiale Amana. Cette mesure historique doit lui permettre de financer sa mission de service public universel dans les zones les plus reculées et les moins rentables du pays.

Or, au Maroc comme au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire et ailleurs, il n’est pas rare que l’efficacité de La Poste et de ses agents soit mise en doute en raison de retards de livraison, voire de colis cassés ou perdus. « Les cadres qui tentent de moderniser La Poste et de mieux manager les équipes sur le terrain sont compétents, assure Ismaël Belkhayat Zougari, secrétaire général du réseau de professionnels Maroc Digital et fondateur de groupewib.com. Mais il est difficile de changer les habitudes : pendant que les clients attendent leurs colis à la maison entre 12 heures et 14 heures, les facteurs déjeunent », illustre-t-il, jugeant les transporteurs privés, que la critique n’épargne pas non plus, plus flexibles.


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Seule solution pour les sites de vente en ligne au Maroc : lester leurs colis, notamment de sel, afin qu’ils dépassent le kilo et qu’ils puissent être acheminés par leurs propres services. Alors que le secteur privé espérait une baisse du poids maximal ou la fin du monopole, la presse a annoncé en janvier que cette limite pourrait passer à 2 kg.

En attendant, La Poste poursuit sa mue. Elle a mis en place en mai 2018 une option de livraison dans les commerces de proximité, ouverts plus tard que ses agences. Amana a également développé dans certaines villes un matériel numérique offrant aux clients un retour d’information en temps réel.

Des contrats entre Jumia et les Postes tunisienne et sénégalaise

Selon une étude de l’UPU datée mais édifiante, 82 % des bureaux de poste étaient en 2008 situés en dehors des trois plus grandes villes de chaque pays d’Afrique subsaharienne. Lorsque, en mars 2017, la plateforme de vente en ligne Jumia a signé un partenariat avec La Poste Sénégal, son directeur général, Sacha Poignonnec, a logiquement souligné que cela allait « enfin permettre à tous les consommateurs de profiter de l’e-commerce », alors que les clients étaient jusque-là concentrés à Dakar.


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L’intérêt pour le leader africain du secteur, qui a signé en avril 2018 un autre partenariat avec La Poste tunisienne, est important. La croissance de ses activités s’accompagne chaque année de plusieurs dizaines de millions d’euros de pertes en raison des efforts entrepris pour créer des infrastructures logistiques et marketing.

Pour le lancement, en février, de prixkdo.ci, le premier site ivoirien de vente en gros et demi-gros fondé avec les hypermarchés Socoprix, Van Dion, son créateur et propriétaire, directeur général de Meck & Co, s’est associé à un transporteur privé. Mais il assure qu’il pourrait consulter La Poste pour offrir ses services hors d’Abidjan. Il précise néanmoins : « La Poste est un mastodonte qui peut impressionner, et c’est aussi à elle de faire savoir qu’elle est prête à travailler avec des entreprises plus modestes. »

Procédures douanières lourdes

C’est peut-être parce que la Société ivoirienne de promotion de supermarchés (Prosuma) est l’un des leaders nationaux de la grande distribution qu’elle a choisi en 2017 La Poste, qui dispose de son propre site d’e-commerce, sanlishop.ci, comme partenaire pour sa plateforme Yaatoo.

Pour améliorer ses services, La Poste Burkina Faso poursuit l’extension de son réseau de 114 bureaux à 150 (ils sont plus de 200 au Sénégal et en Côte d’Ivoire). Son parc de véhicules, avec 70 voitures et 180 motos, est en hausse mais reste insuffisant, estime Hamadou Ouédraogo.

L’entreprise fera même appel à des transporteurs privés pour acheminer les articles vendus sur son nouveau site d’e-commerce, Fasoranana (« acheter facilement, acheter rapidement », en langue morée). Hamadou Ouédraogo cite d’autres obstacles communs à de nombreux pays, tels que les « procédures douanières et administratives lourdes et les faiblesses infrastructurelles dans le traitement des colis ». En ce qui concerne le premier point, La Poste Côte d’Ivoire a signé en décembre 2018 une convention avec les douanes du pays pour améliorer le dialogue entre les deux entités et faciliter le suivi des envois postaux. Elle fait suite à un protocole signé en 2007, déjà, entre l’Organisation mondiale des douanes et l’UPU.

Faciliter les connexions internationales

Les postes africaines, qui s’appuient aussi sur leurs services de banque ou d’assurance pour améliorer leurs résultats, ont un rôle à jouer dans la facilitation du paiement en ligne. Van Dion attend surtout une baisse des coûts des services de paiement mobile déjà disponibles, afin de ne pas perdre ses faibles marges. Pour « fournir des services de qualité au meilleur coût », le ministre ivoirien de la Poste, Claude Isaac Dé, a évoqué en septembre 2018 le recours au partenariat public-privé (PPP).


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Dans le cadre de l’amélioration de ses infrastructures logistiques, La Poste tunisienne a posé, le 21 janvier, à l’aéroport international de Tunis-Carthage, la première pierre d’une plateforme consacrée au commerce électronique. Ce projet, baptisé Ecom@Africa, est aussi réalisé avec l’UPU en Afrique du Sud, en Côte d’Ivoire, au Kenya et au Cameroun. Il intègre la réception des colis, leur distribution, les retours et les paiements transfrontaliers. La Poste tunisienne, la meilleure du continent, selon l’indice intégré pour le développement postal de l’UPU, se caractérise déjà par un « bon niveau de connectivité mondiale », avec des exportations vers 169 pays.

Un autre projet porté avec l’UPU est mis en œuvre pour la première fois en Afrique, à Kairouan, en Tunisie. Le guichet unique Easy Export, qui a pour origine un programme brésilien à succès, doit permettre aux microentreprises et aux PME (MPME) d’accéder à des services postaux d’exportation efficaces aux coûts abordables. Il réunit toutes les entités consacrées au commerce extérieur, de La Poste aux ministères des TIC, du Commerce ou du Transport. Le Centre de promotion des exportations de la Tunisie s’est dans ce cadre engagé à offrir 50 % des frais de transport de produits d’artisanat agricole et agroalimentaires à des MPME.

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