Politique

Bénin : vers un come-back de l’ex-président Thomas Boni Yayi ?

Le Béninois Boni Yayi ne s'est pas représenté au terme de son second mandat présidentiel. © Loic Venance/AP/SIPA

L’ancien président béninois Thomas Boni Yayi ne rate pas une occasion de tacler son successeur, Patrice Talon, et rêve de faire son come-back.

La retraite, très peu pour lui. Thomas Boni Yayi a quitté le pouvoir il y a bientôt trois ans et il fêtera, en juillet, son soixante-­septième anniversaire. Il aurait pu, ainsi qu’il l’avait promis dans une interview qu’il nous avait accordée en 2013, « prendre [sa] Bible pour parcourir les contrées et prêcher l’Évangile ». À l’époque, il avait proposé à son « frère » centrafricain François Bozizé de laisser derrière lui les querelles politiciennes et de l’accompagner dans son périple.

Mais, à voir l’ancien président béninois se mêler à la multitude à la moindre occasion, aller à la rencontre des militants de son parti pour faire avec eux le procès de la gouvernance de son successeur à la tête du pays, s’afficher sur les réseaux sociaux en plein footing ou courir présenter ses condoléances à des familles éplorées, on pourrait presque croire qu’il n’a jamais quitté le palais de la Marina.

En cas de récidive, avait menacé Hervé Hèhomey, alors ministre des Transports, il sera traité comme un vil individu !

Agacé, le gouvernement a dû le rappeler à l’ordre dès août 2016, quatre mois seulement après la prestation de serment de Patrice Talon, alors qu’il venait de se rendre sur le chantier de l’aéroport de Tourou, à Parakou (Nord). « En cas de récidive, avait menacé Hervé Hèhomey, alors ministre des Transports, il sera traité comme un vil individu ! »

Omniprésence médiatique

Boni Yayi n’a jamais recommencé, mais il ne s’est pas non plus résolu à se faire oublier, cherchant la compagnie des caméras autant que le discret Patrice Talon paraît les fuir. « C’est ma façon de garder le lien avec le peuple que j’ai servi pendant dix ans, justifie Boni Yayi. Je ne peux pas lui tourner le dos. » « Lorsque l’on a été un président hyperactif, ce n’est pas facile de changer de rythme », confesse un membre de sa famille.

Encore faudrait-il qu’il en ait un jour eu l’intention, et rares sont finalement ceux qui ont cru que l’ancien chef de l’État se consacrerait à la prédication. Le 10 février 2018, il s’est offert un impressionnant bain de foule, lors du congrès ordinaire des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE) dont il a été désigné président d’honneur, se plaçant en opposant numéro un à Patrice Talon. Une véritable démonstration de force.


>>> À LIRE – Bénin : Thomas Boni Yayi derrière Sébastien Ajavon


Quelques semaines plus tard, il a rejoint la coalition de l’opposition formée par Sébastien Ajavon, homme d’affaires et candidat malheureux à la présidentielle de 2016 (condamné à vingt ans de prison pour trafic de cocaïne, il s’est depuis exilé en France). Le 2 octobre, Boni Yayi publiait encore une lettre ouverte dans laquelle il disait refuser « de jouer à la politique de l’autruche », critiquant « le malaise généralisé » qui se serait instauré sous la présidence de son successeur.

Ennemi juré

Des sorties que le camp Talon goûte peu. « Chez lui, le pouvoir est une drogue si dure qu’il ne parvient pas à faire le deuil de son poste à la tête du pays », affirme un jeune cadre de la galaxie politique du chef de l’État. « Il est prêt à tout pour revenir sur le devant de la scène », ajoute un élu membre du bloc de la majorité présidentielle, en rappelant les larmes que l’ancien président a versées à l’issue d’une réunion de l’opposition en avril 2018, à Djeffa, près de Cotonou. Accusé d’en avoir trop fait, Boni Yayi avait argué de sa sincérité, expliquant s’être ému des « souffrances de la jeunesse ».

Au lieu de profiter de sa retraite, il passe de funérailles en funérailles et joue la comédie en espérant agacer le chef de l’État

« Il se pose en trouble-fête alors que, lorsqu’il était président, personne ne l’a empêché d’exercer le pouvoir. Au lieu de profiter de sa retraite, il passe de funérailles en funérailles et joue la comédie en espérant agacer le chef de l’État, tacle un intime de ce dernier. Mais Patrice Talon reste de marbre ! » « Le vrai problème, analyse le politologue Alexis Hadonou, c’est que Boni Yayi n’a jamais digéré que son ennemi juré ait pris sa suite. Il avait tout fait pour l’en empêcher et veut démontrer aux Béninois qu’ils se sont trompés en 2016. »

Entre eux, il ne s’agit pas d’une simple rivalité politique, ajoute le journaliste béninois Raoul Hounsounou : « La tentative d’empoisonnement et le coup d’État dont Talon a été accusé, en 2012, lui restent en travers de la gorge [la justice a prononcé des ordonnances de non-lieu dans les deux affaires]. Cela l’obsède, et il est assez rancunier pour utiliser tous les moyens, y compris politiques, pour prendre sa revanche. »

Interrogé, Boni Yayi répond, souriant et détendu, que, « en tant que chrétien, [il a] pardonné » et que « seul compte le Bénin ». Ce 17 janvier, à Bantè, une commune du centre du pays, il a publiquement réaffirmé que le chef de l’État était « un ami ». Avant d’égratigner une nouvelle fois son bilan…

Boni Yayi à gauche, et Patrice Talon à droite. © Salako ; Ahounou ; Montage J.A.

De fait, les deux hommes ne sont plus en contact depuis bientôt deux ans. Ils ne se parlent pas et, dans leur entourage, personne ne se hasarde à tenter de les rapprocher. La dernière fois qu’ils se sont vus, c’était en mars 2017, à Abidjan, à l’initiative du président ivoirien, Alassane Ouattara, et de son homologue togolais, Faure Gnassingbé. Mais les difficultés n’avaient pu être aplanies. Le 23 octobre 2018, Olusegun Obasanjo a, à son tour, tenté une médiation et fait le déplacement jusqu’à Cotonou. Patrice Talon a beau avoir été averti de sa venue par un courrier de l’ancien président béninois Nicéphore Soglo, il ne l’a pas reçu et ne lui a pas non plus téléphoné durant son séjour. S’il l’a ainsi boudé, c’est parce que c’est Boni Yayi qui avait sollicité son ancien pair nigérian.


>>> À LIRE – Le match de la semaine : Patrice Talon face à Nicéphore Soglo et Thomas Boni Yayi au Bénin


Jusqu’où ira Boni Yayi ? Début février, il nous a affirmé qu’il était « clair qu’[il serait] candidat aux législatives d’avril », revendiquant « le droit de solliciter les suffrages du peuple pour ce type d’élections ». Un ancien président candidat à la députation ? Voilà qui serait étonnant, et même inédit dans l’histoire du Bénin. Mais encore faudrait-il qu’on lui en laisse la possibilité : le 20 février, Sacca Lafia, le ministre de l’Intérieur, a annoncé que plusieurs partis de l’opposition n’étaient pas en conformité avec leurs propres statuts et qu’ils ne pouvaient donc pas obtenir le quitus administratif nécessaire au dossier de candidature.

Nostalgie

Dans l’entourage de l’ancien président, on pensait pourtant qu’il tenait là l’occasion de ferrailler avec Patrice Talon : « S’il est élu, il pourra se faire porter à la présidence de l’Assemblée nationale et devenir la deuxième personnalité de l’État », nous expliquait avec enthousiasme un élu local proche de lui. « Nous voulons donner à notre leader une chance de refaire ses preuves », ajoutait un jeune activiste acquis à sa cause.

Le président Yayi ne paye personne. Il bénéficie d’une grande sympathie au sein de la population

Pendant des semaines, à son domicile de Cadjéhoun, à Cotonou, Boni Yayi a reçu et consulté courtisans, conseillers et membres du bureau politique des FCBE, parfois jusqu’au petit matin, comme lorsqu’il était président. Est-il vrai qu’il a financièrement motivé ses partisans, comme le laisse entendre l’entourage de Patrice Talon ? « Le président Yayi ne paye personne, proteste l’un de ses proches. Il bénéficie d’une grande sympathie au sein de la population. C’est le régime actuel qui souffre d’un complexe de persécution ! » Boni Yayi lui-même s’en défend : « Croire qu’une main invisible serait derrière cette grogne de la jeunesse est irresponsable, insiste-t-il. Le malaise est patent. Nos populations ont le mal de vivre, et le gouvernement vit dans une bulle. »

Une chose est sûre : les Béninois ont toujours été nostalgiques. Ils aiment leurs anciens présidents. C’était vrai de Mathieu Kérékou, ça l’est aussi de Nicéphore Soglo et de Boni Yayi. Pas sûr que cela suffise pour réussir un come-back.


Cherche alliés désespérément

Les FCBE ne sont finalement pas parvenues à s’entendre avec la plupart des autres formations de l’opposition dans la perspective des législatives d’avril, pas plus qu’avec Sébastien Ajavon, en exil en France. Un accord a en revanche été trouvé avec l’ancien président Nicéphore Soglo. Le fils de ce dernier, Léhady, a néanmoins perdu la présidence de la Renaissance du Bénin (RB, le parti familial). Il en a même été exclu en juin 2017.


L’hyperactif

En avril 2016, quelques jours seulement après avoir passé le témoin au président Patrice Talon, Thomas Boni Yayi a été désigné par l’Union africaine pour conduire une mission d’observation de l’élection présidentielle en Guinée équatoriale. En octobre de la même année, c’est la Cedeao qui l’a sollicité pour superviser le même scrutin au Cap-Vert. Puis, en 2018, l’UA le rappelle pour conduire, une fois encore, la mission d’observation de la présidentielle du 29 juillet au Mali. Une hyperactivité qui rappelle celle qui a caractérisé ses deux quinquennats à la tête du Bénin, de 2006 à 2016. « Je suis encore dans la force de l’âge, affirme Boni Yayi. Si je peux être utile au continent, et tant qu’il s’agit de la paix, je ne marchanderai jamais ma disponibilité. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte