Politique

Tunisie – Carthage, la Kasbah, le Bardo : lieux de pouvoir, lieux de mémoire

Le salon des tableaux des beys, au palais de Carthage. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Des beys à Youssef Chahed, en passant par la présidence de Habib Bourguiba, ils sont les témoins de l’histoire nationale et de ses soubresauts. Visite guidée.

Fermé depuis 1963, date à laquelle Habib Bourguiba s’est installé à Carthage, le bureau que le « Combattant suprême » occupait à la Kasbah a été attribué, en novembre 2018, à Riadh Mouakher, le secrétaire général du gouvernement. Une décision qui a choqué, car la primature n’était pas à l’étroit dans le palais de Dar el-Bey, qui abrite une grande partie de ses ­départements.


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Hautement symbolique, cet emménagement marquait certes ­l’avènement d’une ère nouvelle, celle d’une primature qui n’a jamais été aussi puissante en vertu des pouvoirs que lui a conférés la Constitution de 2014, mais témoignait aussi d’« une volonté de faire table rase du passé en effaçant les traces du ­passage de Bourguiba », note, nostalgique, un ­responsable du patrimoine sous le couvert de l’anonymat.

Nouvelle répartition des pouvoirs

La donne a en effet changé. À commencer par la répartition des pouvoirs. La politique de l’exécutif est désormais conduite par un chef du gouvernement et non plus par un Premier ministre qui peut à tout moment être limogé. Plus qu’une simple nuance. Par un bref « le mektoub [“destin”] est fini » assené au téléphone, Zine el-Abidine Ben Ali avait ainsi remercié Hédi Baccouche en 1989. Impossible aujourd’hui sans une consultation ­préalable de l’Assemblée.

Depuis l’instauration de la IIe République, en 2012, Dar el-Bey, ce palais imposant et austère où les beys accueillaient des hôtes de marque ou organisaient des fêtes traditionnelles avant d’être consacré aux services du gouvernement, est au cœur du pouvoir.

Boiseries, stucs ciselés et fauteuils profonds apportent une certaine solennité et soulignent la continuité d’un pouvoir tunisien ancré dans les siècles

Les chefs du gouvernement successifs – Hamadi Jebali, Mehdi Jomâa, Habib Essid et Youssef Chahed – ont occupé les lieux sans y apporter de changements profonds. Comme s’ils étaient déjà adaptés à la nouvelle configuration et n’avaient pas besoin d’être réorganisés. Au bout d’un méandre de couloirs, le saint des saints, le bureau du chef du gouvernement, apparaît. Immense, lumineux et austère – une table de travail toujours impeccablement rangée et le drapeau tunisien comme seule touche de couleur –, il jouxte les salons du locataire de la Kasbah. Boiseries, stucs ciselés et fauteuils profonds apportent une certaine solennité et soulignent la continuité d’un pouvoir tunisien ancré dans les siècles.

Mais les chefs du gouvernement se réservent un espace pour recevoir à l’abri des regards : Dar Dhiafa, à Carthage. C’est dans cette demeure, conçue pour les réceptions de Bourguiba, que ces derniers ont pris d’importantes décisions au cours de ces six dernières années, notamment en ce qui concerne l’attribution des portefeuilles ministériels. Youssef Chahed y rencontre, lors de discrets apartés, des représentants syndicaux, des dirigeants de parti politique et des personnalités en vue.

Dar el-Bey, le palais du gouvernement, à Tunis. © Nicolas Fauqué/www.imagesdetunisie.com

Ballet de visites

Non loin de là, le palais présidentiel de Carthage, que fit édifier Bourguiba et où il vécut pendant vingt-quatre ans. En 2011, lorsqu’il accéda au pouvoir, Moncef Marzouki, au prétexte d’honorer sa mémoire, avait transféré tous les objets et traces de l’ancien chef de l’État au palais de Skanès, à Monastir. Puis il avait occupé le bureau du père de la nation en y disposant des symboles de la révolution.

Mais la touche Bourguiba – son goût pour l’histoire de la Tunisie, à travers la galerie de portraits des beys, ou pour la culture classique européenne, avec un petit théâtre – ne s’efface pas si aisément. Il avait voulu ce palais « à la mesure de ses ambitions et du culte de sa personnalité », observe l’architecte Olfa Bohli Nouri. Des anciens racontent que Bourguiba avait demandé, près de l’ascenseur qui conduisait à ses appartements privés, une alcôve où il avait prévu de faire entreposer son cercueil.


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À l’évocation de Marzouki, les gardes se souviennent avec émoi de ses déambulations nocturnes dans les jardins, qui les mettaient sur les dents. Et d’un direct à la télévision nationale où celui-ci, dérangé par le déplacement d’un projecteur, avait menacé de tout annuler à la dernière minute. Ben Ali avait, lui, préféré aménager son propre espace de travail, et séparer vie publique et vie privée en résidant dans sa demeure à Sidi Bou Saïd.

Quand il a pris ses quartiers dans le palais présidentiel, en 2014, Béji Caïd Essebsi a décidé de réhabiliter Bourguiba, mais aussi de redonner à l’État l’apparat qu’il avait quelque peu perdu depuis la révolution. Le président n’en conserve pas moins une distance intellectuelle avec le pouvoir, même s’il n’a pas écarté l’idée de briguer un nouveau mandat en 2019. On peut assister au palais à un ballet de visites officielles et officieuses. « La différence est qu’avant mon investiture je m’asseyais à votre place », glisse le chef de l’État, avec une pointe d’humour, à ses visiteurs dans son bureau-bibliothèque, « celui de Bourguiba », s’empresse-t-il de préciser.

Tout-puissants députés

Mais le temps de la présidence absolue est révolu. La réalité du pouvoir est désormais entre les mains de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), qui, elle aussi, occupe un espace historique, une aile du palais du Bardo, autrefois épicentre de l’autorité beylicale. Un lieu qui, à travers un dédale de patios, porte encore l’empreinte de la dynastie husseinite. Mais la République s’est approprié les ors de la monarchie. Le trône de Bayt el-Billar (le Salon des glaces) a été retiré, mais le goût de l’apparat est toujours prégnant.

Le bureau du président de l’Assemblée a été le témoin des crises et des temps forts qui ont marqué la IIe République

Dans une abondance de velours rouge, de bois sculpté doré à la feuille et incrusté de miroirs, le bureau du président de l’Assemblée a été le témoin des crises et des temps forts qui ont marqué la IIe République : l’émotion du président de l’Assemblée constituante, Mustapha Ben Jaafar, en 2014, lors de l’adoption de la Constitution, l’inouïe pression exercée par un Rached Ghannouchi qui voulait s’assurer que ses députés voteraient la loi fondamentale. Les rencontres secrètes, elles, étaient organisées dans une autre résidence beylicale, à proximité.

Mais c’est bien dans les couloirs de l’hémicycle que se font et se défont les accords entre groupes parlementaires, et que se préparent des joutes souvent inattendues sous la coupole. Dans ce registre, le personnel du Bardo raconte encore l’affolement ­d’Ennahdha et du Congrès pour la République (CPR), au pouvoir avec Ettakatol, quand Ben Jaafar a décidé la suspension de l’Assemblée à l’été 2013 et précipité la fin de la troïka dirigeante. Ces crises sont dépassées, mais les débats houleux, retransmis à la télévision, montrent combien le pouvoir est détenu par l’hémicycle et non par le perchoir. De nouveaux repères pour la République.


Ben Ali, deux heures et puis s’en va

De 2000 à 2011, Ben Ali n’a occupé que pendant deux heures le bureau qui lui était réservé au siège du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD). Un espace immense tout en boiseries où il dominait Tunis depuis le vingt-­troisième et dernier étage du bâtiment le plus haut de la capitale. Devenu aujourd’hui la tour de la Nation, il abrite le ministère des Domaines de l’État et des Affaires foncières.


« Depuis 2011, le Bardo est investi d’une nouvelle symbolique »

Ridha Moumni © Amine landoulsi JA

Ridha Moumni est historien de l’art, spécialiste de l’art et du collectisme en Tunisie.

Jeune Afrique : quel est le rapport du pouvoir à l’espace en Tunisie?

Ridha Moumni : Depuis le XIXe siècle, chaque lieu de pouvoir est marqué par son nouvel occupant ou bien par le contexte dans lequel il arrive, avec un vocabulaire différent et une articulation de nouveaux symboles du pouvoir. Les beys avaient choisi d’avoir chacun leur palais, reflet, à travers les symboles, l’art et l’architecture, de leurs orientations politiques et économiques. Ils ont réinterprété ou décliné les espaces selon l’image qu’ils voulaient donner à leur autorité, mais aussi à la continuité du pouvoir. Bourguiba a marqué une rupture qui figure l’avènement d’une république avec l’édification du palais de Carthage.

Comment Bourguiba a-t-il imprimé sa marque ?

Il a été très subtil. Carthage véhicule la rigueur présidentielle, officielle, républicaine, mais il englobe également le passé antique, chrétien et musulman de la Tunisie, ainsi que le passé husseinite avec une galerie de portraits des beys. De ce syncrétisme, Bourguiba a créé une nouvelle dialectique, installé un discours autour de la mémoire et une réinterprétation de l’histoire et de la politique du pays.


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À Skanès, palais de villégiature puis d’exil, il prend la liberté de s’inscrire dans une contemporanéité par ses choix esthétiques et son goût pour l’architecture qui marquent une rupture avec la classe dirigeante précédente. Un jardin extraordinaire en bord de mer, l’audace de l’épure architecturale signée par Olivier-Clément Cacoub et des interventions d’artistes plasticiens font de Skanès un espace novateur.

Le Bardo, palais des beys, est resté au cœur du pouvoir en accueillant l’Assemblée…

Le Bardo était l’épicentre du pouvoir husseinite. L’ensemble palatial est une cité autonome, au point que les autorités coloniales avaient éloigné le bey du Bardo. Cet emblème de l’autorité beylicale a été réinterprété, avec la réoccupation par le pouvoir législatif d’un espace sur lequel régnait une dynastie. Depuis 2011, avec le focus sur l’activité parlementaire, le Bardo est investi d’une nouvelle symbolique et d’une visibilité tout autre, tandis que Dar el-Bey, siège du gouvernement à la Kasbah, prend une certaine envergure avec les nouvelles prérogatives qui lui sont conférées.

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