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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Présidentielle en Algérie – Ali Benflis : la situation est « opaque, instable et périlleuse »

Ali Benflis, au congrès constitutif du parti Talaie El Hourriyet, à l’hôtel Hilton d’Alger, en juin 2015. © Samir Sid

En 2004 et en 2014, l’ancien Premier ministre était le candidat principal de l’opposition à l’élection présidentielle face à Abdelaziz Bouteflika. Le sera-t-il à nouveau dans moins de deux mois ? Interview.

Boycotter la présidentielle d’avril ou y participer ? C’est la question que se pose Ali Benflis, 74 ans, ancien chef du gouvernement et président du parti Talaie El Hourriyet. Il devra annoncer sa décision au plus tard le 28 février. Le jour même où Benflis nous recevait, ce dimanche 10 février, dans une villa cossue sur les hauteurs d’Alger, Abdelaziz Bouteflika annonçait qu’il briguait un cinquième mandat. Placide, Benflis a interrompu notre conversation pour valider le communiqué de réaction que son parti s’apprêtait alors à rendre public.

Comme d’autres, il ne voulait pas croire à cette nouvelle candidature du président sortant, en raison de son âge, de sa maladie, peut-être aussi de l’usure du pouvoir et du souhait de le voir transmettre le témoin.

Benflis, comme d’autres, pensait que le chef de l’État se contenterait cette fois d’être l’arbitre d’une alternance apaisée et le garant d’une compétition loyale. Las ! Candidat malheureux aux présidentielles de 2004 et de 2014, Benflis ne ménage pas celui dont il fut l’un des plus proches colla­borateurs avant que leurs routes se séparent, en mai 2003.

Avec fracas. S’il dresse un constat sans concession de l’ère Bouteflika, vilipende son entourage, dénonce le cinquième mandat et déplore l’état de l’Algérie, il ne s’en prend jamais à la personne du président : « Je n’ai pas été élevé dans la culture du dénigrement et de la médisance. »

Jeune Afrique : Le président Bouteflika est candidat à un cinquième mandat. Allez-vous vous présenter ?

Ali Benflis : La décision appartient au comité central de Talaie El Hourriyet, et je m’y conformerai. La situation qui prévaudra pour ce scrutin en sera l’élément déterminant. Comprenez que ma participation ou non n’est pas liée à ce cinquième mandat : soit la présidentielle est à même de conduire à un changement véritable, offrant une occasion historique d’alternance et de renouveau ; soit c’est la reconduction irresponsable du pouvoir politique et des forces extraconstitutionnelles, sous le couvert d’un cinquième mandat. Dans ce dernier cas, l’Algérie sera embarquée vers un avenir incertain qui affectera inéluctablement sa stabilité.


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Qu’entendez-vous par « forces extraconstitutionnelles » ?

Toutes les forces – politiques, économiques et médiatiques – de l’argent – douteux s’entend –, qui influent directement ou indirectement sur l’avenir de la nation en dehors de tout cadre constitutionnel, pour leurs propres intérêts et leur survie. Ces forces se sont emparées des centres de pouvoir et de la décision politique dans un contexte de vide au sommet de l’État.

Comment qualifiez-vous la situation à deux mois du scrutin ?

Opaque, instable et périlleuse. L’échéance électorale attise rivalités et convoitises au sein du pouvoir, dans un contexte où la crise politique et institutionnelle paralyse totalement le pays. Ce statu quo arrange le pouvoir, qui y puise sa survie et sa pérennité, ce qui est en réalité son seul souci. Le vide au sommet de l’état est dangereux. Cette carence de l’autorité, censée incarner l’état et la nation à l’intérieur et à l’extérieur, a comme conséquence le délitement des institutions, une forme d’usurpation de certaines prérogatives présidentielles et, je le redis, la mainmise de forces extraconstitutionnelles sur la décision nationale. L’Algérie n’a aucun intérêt à ce que le doute subsiste ou que cette crise perdure.

17 avril 2014, jour de l’élection présidentielle : Benflis obtient 12,18 % des voix. Bouteflika est réélu pour un quatrième mandat. © Louafi Larbi/REUTERS

Vous étiez le directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika en 1999, puis son directeur de cabinet une fois qu’il a été élu et enfin son chef du gouvernement. Vous a-t-il alors donné l’impression qu’il s’accrocherait au pouvoir à vie ?

En 2004, nous avions déjà dénoncé les dérives. Et annoncé les menaces et les dangers qui guettaient l’Algérie. Ce n’était que la campagne pour le deuxième mandat. Certains ont présenté ma candidature à l’époque comme le témoignage d’une lutte de clans ou de personnalités intra-système. Rares sont ceux qui ont vu réellement un combat entre deux visions de l’Algérie, deux avenirs, deux conceptions de la gouvernance et de la politique. Quinze ans plus tard, nous revenons à la même problématique. Jamais je n’aurais pensé voir l’Algérie dans son état de déliquescence actuel. Jamais je n’aurais cru qu’on en arriverait à une telle situation, pour des intérêts personnels ou de survie du pouvoir.

Vous vous engageriez à n’effectuer qu’un seul mandat et, à son terme, céder la place ?

Je ne serais bien entendu pas contre si cela pouvait contribuer sensiblement à réunir un consensus pour sortir l’Algérie de cette crise sans précédent.


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Sans précédent ?

La pire crise de son histoire récente, oui. Elle est multidimensionnelle : politique, institutionnelle, sociale et économique. La crise économique et financière prend des proportions inquiétantes face à l’incapacité du gouvernement de répondre autrement que par un recours risqué à la planche à billets et par un pari hasardeux sur la remontée des cours du pétrole. La situation sociale est explosive du fait d’une forte baisse du pouvoir d’achat et de la hausse du coût de la vie, conséquences de la ­détérioration de la valeur du dinar.

Ajoutez-y une école ballottée entre des batailles idéologiques, une université au rabais, un système de santé déliquescent et une justice aux ordres. L’industrie se résume au montage automobile. L’agriculture n’arrive pas à assurer notre sécurité alimentaire. Le secteur touristique fait fuir les Algériens vers les pays voisins. La Constitution et les lois de la République sont bafouées au quotidien. La situation des droits de l’homme se détériore de jour en jour, et l’espace des droits et des libertés se rétrécit. Cette liste n’est pas exhaustive.

Vous évoquez la planche à billets, activée par le gouvernement en 2017. Vous auriez agi différemment ?

Le financement non conventionnel a fabriqué à ce jour l’équivalent de 52 milliards de dollars. Ce n’est pas une solution viable. Cette mesure irresponsable est une fuite en avant inflationniste qui réduit le pouvoir d’achat et détériore la valeur du dinar. Le gouvernement n’a pas pris ses responsabilités, reportant les problèmes. Notre économie a besoin de réformes structurelles pour se diversifier, réduire la dépendance aux hydrocarbures et devenir créatrice de richesses et de valeur. Encore faut-il la volonté et la légitimité politique pour mener à bien ces réformes et fédérer.

Les réserves de change risquent d’être épuisées d’ici à cinq ans, selon les prévisions du gouvernement. Faudra-t-il irrémédiablement passer par l’endettement extérieur ?

Nous ne connaissons pas la gravité réelle de la crise économique et financière pour répondre à cette question. Étant à l’extérieur du pouvoir, nous avons une vue d’ensemble, très négative et suffisamment détaillée pour nous permettre d’établir un constat, mais pas de juger d’un tel recours. Je préfère réformer en profondeur l’économie, le mode de gouvernance politique et économique avant d’envisager un recours au financement extérieur.

Et si cela devait arriver ?

Je n’ai pas de tabou sur le sujet. Dans leur grande majorité, les experts vous diront que, mobilisé à faible coût, à moindre risque et à long terme, le financement extérieur peut être un levier de croissance s’il est bien utilisé et orienté notamment vers des projets d’infrastructure et d’équipement. Ce qui est regrettable, c’est que les conditions d’accès à ce financement seront désormais beaucoup plus dures que s’il avait été fait lorsque le niveau de nos réserves de change était élevé.

Vous êtes l’un des représentants de la génération de Novembre 1954. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les promesses des dirigeants de passer le flambeau aux nouvelles générations n’ont pas été tenues…

Vous me faites trop d’honneur. Je ne fais pas partie de la génération de Novembre 1954, ou alors indirectement, puisque mon père est un chahid [martyr de la guerre d’Algérie]. Je fais partie de la génération d’après, celle qui a permis de construire et de développer le pays. Les aspirations de la jeunesse sont légitimes, et même « normales », pour reprendre le terme usité par cette frange de la population. Au même âge, tout Algérien, toutes générations confondues, a espéré et travaillé pour parvenir. Je l’ai fait, ceux de ma génération et de celles qui ont suivi aussi. Pas la nouvelle génération.

Ali Benflis dans son bureau à Alger le 10 janvier 2017. © Louiza Ammi pour JA

N’est-ce pas un discours suranné ?

Là où le bât blesse, c’est ce décalage générationnel, ce cloisonnement qui affecte la jeunesse et la cantonne à un rôle mineur, d’exécutant ou d’observateur. Les jeunes Algériens aspirent à bâtir, contribuer, construire et être intégrés dans les cercles de décision politiques, économiques et sociaux. Ils veulent accéder aux responsabilités et ne peuvent plus accepter de se contenter du rôle qui leur est dévolu aujourd’hui. Les préoccupations, ambitions et aspirations de la jeunesse doivent impérativement sortir du stade des slogans. Mais il faut d’abord restaurer la confiance.

Si vous étiez élu président, quelles seraient vos priorités en début de mandat ?

Un plan d’urgence pour sortir de l’impasse politique, faire face à la crise économique et financière, et améliorer la situation sociale. J’organiserai un dialogue national inclusif pour dégager un consensus autour des bases à jeter pour instaurer un État de droit et un régime démocratique. Je formerai aussi un gouvernement d’union nationale. Et j’installerai une commission véritablement indépendante pour l’organisation et le contrôle des élections, dont la composition sera établie de manière consensuelle.

Quatre ans durant, jusqu’en mai 2003, vous avez été chef du gouvernement. Puis vous avez été limogé. Qu’avez-vous appris de l’exercice du pouvoir ?

La première chose : que la dynamique du pouvoir en Algérie est pyramidale. Tout dépend du sommet et influe directement sur la base. Le président incarne le pouvoir. Et tout projet véritable et viable pour le pays nécessite un président présent, engagé, avec une volonté politique nécessaire aux réformes incontournables. Le deuxième enseignement est que le pouvoir peut dénaturer quand on perd de vue l’intérêt de la nation pour des considérations politiciennes et des calculs personnels.


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Quel bilan tirez-vous des vingt années de gouvernance de Bouteflika ?

Malheureusement, nous ne pouvons occulter la réalité et les incertitudes qui planent sur l’avenir. Au-delà du politique ou de l’économique, la faillite est morale. Nous avons gâché cette occasion de faire beaucoup mieux. Nous n’avons pas su, malgré les ressources financières exceptionnelles durant la première décennie, impulser une dynamique de progrès. Aujourd’hui, il suffit de voir la jeunesse, entre ceux qui optent pour la harga [émigration clandestine] au péril de leur vie, ceux qui fuient grâce aux programmes étrangers d’immigration choisie et ceux qui ne se sentent plus concernés. Le meilleur révélateur de ces deux décennies gâchées, c’est le désespoir de la jeunesse.

Si le président est réélu, craignez-vous ce cinquième mandat ?

Ce cinquième mandat représente l’inconnu. La continuité de l’inconnu. Il pose une question majeure : qui contrôle réellement les destinées de l’Algérie, alors que le président est absent depuis des années ? Ce cinquième mandat ne sera jamais celui de Bouteflika, ce sera celui des forces extraconstitutionnelles.


Bouteflika-Benflis : dernier tête-à-tête

Lundi 5 mai 2003, siège de la présidence. Le président, Abdelaziz Bouteflika, reçoit le chef du gouvernement, Ali Benflis. Depuis des semaines, leurs relations sont devenues exécrables. Benflis pense que son départ est ouvertement envisagé. Il en a eu la certitude après un échange avec Larbi Belkheir, directeur de cabinet à la présidence.

« Il y a un froid entre vous et le président parce que vous ne le soutenez pas, lui dit Belkheir en substance. Soutenez-le et vous garderez votre poste. » Benflis sort de ses gonds. « C’est du chantage ! Je n’accepte pas ces pratiques au sommet de l’État. » La rupture est consommée.

Assis derrière son bureau, le chef de l’État écoute Benflis. « On ne peut plus continuer comme ça. Ne vous gênez pas pour me notifier mon limogeage. Je sais que les liens sont rompus. » Bouteflika veut que son Premier ministre démissionne, celui-ci refuse.

Ce sera un limogeage ou rien. Benflis vide son sac : « Les blocages des réformes viennent de vous. Vous ne faites confiance à personne. Rien ne peut se faire car vous êtes soupçonneux. » Au bout d’une heure de discussion, les deux hommes se quittent en se serrant la main. En début de soirée, le communiqué de la présidence tombe : limogé, Ali Benflis est remplacé par Ahmed Ouyahia.

 

 

 

 

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