Religion

Visite du pape François au Maroc : quand le saint-père rencontre le commandeur des croyants

Après Jean-Paul II en 1985, François est le deuxième pape à se rendre au Maroc. Il fera étape à Rabat et à Casablanca.

Après Jean-Paul II en 1985, François est le deuxième pape à se rendre au Maroc. Il fera étape à Rabat et à Casablanca. © RAUL ARBOLEDA/AFP

Le saint-père se rendra fin mars dans le royaume à l’invitation du roi Mohammed VI et des évêques locaux. Au cœur des discussions : le dialogue avec l’islam et la question migratoire.

Le métier de diplomate mobilise peu ou prou les mêmes compétences dans tous les pays : si les dossiers changent, les grandes règles des relations bilatérales varient peu d’un État à l’autre. Mais représenter le commandeur des croyants au Saint-Siège, c’est une autre affaire. « Au Vatican, l’ambassadeur marocain suit les relations bilatérales, bien sûr, mais il porte aussi un peu la voix du monde arabo-musulman », souligne Abdelouahab Maâlmi, ambassadeur marocain au Vatican entre 1997 et 2002.

Lui qui a représenté Hassan II puis Mohammed VI est le premier ambassadeur résident à Rome : depuis 1976 et l’ouverture de relations diplomatiques entre les deux États, ses prédécesseurs étaient en poste depuis d’autres capitales européennes. Lorsqu’il est nommé, en 1997, Abdelouahab Maâlmi n’est pourtant pas particulièrement versé dans les sciences théologiques. « Mes missions étaient diverses. J’ai notamment milité, suivant la volonté de Rabat, pour que l’Église apporte son soutien au Comité Al Qods », ­rapporte aujourd’hui le diplomate.

Fondée par ­l’Organisation de la conférence islamique (OCI) pour défendre la position des pays musulmans sur le statut de Jérusalem, cette structure est, depuis sa création, présidée par le roi du Maroc. L’activisme diplomatique ­marocain aboutit en 2000, lorsque les autorités ­chrétiennes palestiniennes décident de prendre part aux réunions du comité.


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« Personnalisation juridique »

Le point d’orgue des relations bilatérales entre les deux États remonte à 1985, lorsque le pape Jean-Paul II s’était adressé aux Casablancais depuis le stade Mohammed-V, sur invitation de Hassan II. En préalable, quelques semaines avant la visite, l’Église s’était vu accorder un statut juridique solide dans le royaume. La traduction pratique de cette « personnalisation juridique » sera, à n’en pas douter, au menu des discussions à l’occasion de ce deuxième séjour d’un pape sur le territoire ­chérifien.

Le pape est invité à la fois par le commandeur des croyants et par les évêques du Maroc

Depuis l’annonce de la visite papale, en novembre 2018, pas moins de trois ­délégations du Saint-Siège ont déjà parcouru le pays afin de « minuter » le voyage, selon les termes d’un représentant de l’Église au Maroc. Elles ont été fréquemment accompagnées par le discret ambassadeur du Vatican à Rabat, Mgr Vito Rallo. « Le pape est invité à la fois par le commandeur des croyants et par les évêques du Maroc », précise le père Daniel Nourissat, curé à Rabat. François rencontrera aussi bien des membres de la communauté ­catholique, notamment des sœurs des Filles de la ­charité de Saint-Vincent-de-Paul, qui animent un dispensaire ouvert à tous à Témara, que des représentants de l’État et des Marocains musulmans.

Un nouveau dynamisme pour le réseau catholique

Le pape François a également prévu de rendre visite aux bénévoles et aux bénéficiaires de l’association Caritas. Cette puissante confédération internationale d’organisations caritatives liée au Vatican est bien implantée au Maroc. Le réseau catholique a même trouvé un nouveau dynamisme depuis une dizaine d’années, avec l’arrivée au Maroc de nombreux chrétiens originaires d’Afrique subsaharienne. Les églises revivent, des lieux de culte ouvrent à nouveau leurs portes.

Le Vatican se soucie des communautés catholiques à travers le monde et propose des collaborations communes avec les États

Sensible à la question migratoire, comme en témoignent ses déclarations fortes sur le sujet, le pape va rencontrer des migrants au siège de la fondation Caritas Maroc. Cette dernière œuvre à l’insertion des migrants et collabore, dans ce cadre, avec des associations marocaines, comme le Groupe antiraciste de défense et d’accompagnement des étrangers et migrants (Gadem). Ces dernières années, plusieurs centres ont ouvert à Tanger. « C’est un dossier qui tient particulièrement à cœur au saint-père », assure Nourissat. « Le Vatican se soucie des communautés catholiques à travers le monde et propose des collaborations communes avec les États », précise Maâlmi.

Le pape François embrasse un enfant dans un camp de réfugiés en Centrafrique, le 29 novembre 2015.

Dossier épineux

Les membres de la délégation qui accompagnera le pape ne sont pas encore tous connus. Un religieux catholique lève un coin du voile : « Le “numéro deux du Vatican”, comme le désigne la presse, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’État du Saint-Siège, devrait être du voyage. » Le prélat Miguel Ángel Ayuso Guixot en sera certainement. Il secondait le cardinal Jean-Louis Tauran, ex-président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, décédé en juillet 2018. Ex-recteur de l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie (Pisai), à Rome, il a séjourné à plusieurs reprises au Maroc, où il s’est entretenu avec des intellectuels et des religieux musulmans. « Le dialogue interreligieux est au centre des actions du Vatican », insiste Maâlmi.


>>> À LIRE – Les enjeux de la visite du pape François au Maroc, 34 ans après celle de Jean-Paul II


Le « Document sur la fraternité humaine », signé par le pape lors de sa visite aux Émirats arabes unis, début février, sera également discuté. Le souverain pontife a prévu de rencontrer les imams en formation à l’Institut Mohammed-VI, à Rabat, dont beaucoup de Subsahariens. Une manière pour le royaume de montrer que son influence spirituelle dépasse ses frontières. Et, à en croire les membres de l’Église au Maroc, qui parlent volontiers du roi comme du commandeur des croyants, c’est bien à l’autorité religieuse que le pape va s’adresser en la personne de Mohammed VI. Un statut récemment décrit comme un « gage de paix, de sécurité et de convivialité » par l’ambassadeur Vito Rallo dans l’une de ses rares déclarations à la presse marocaine. Le pape François, sur ce plan, marque sa différence avec Benoît XVI, dont une saillie sur l’islam en 2006 avait incité Rabat à rappeler son ambassadeur pour un temps.

Toutefois, au-delà de ces sujets consensuels, une interrogation demeure : l’épineux dossier des Marocains nés musulmans et qui embrassent la foi catholique sera-t-il abordé ? Les cas d’arrestation de convertis existent bien, comme celle de ce jeune Marocain, à Fès, en janvier 2015, avec un exemplaire des Évangiles sous le bras. Les expulsions pour prosélytisme de prédicateurs protestants ont pu, du fait d’un amalgame, mettre dans une situation délicate les religieux catholiques, pourtant nettement plus prudents de ce point de vue. Le sujet reste en tout cas tabou pour les représentants de l’Église au Maroc, même si le royaume respecte officiellement la liberté de culte des chrétiens. Si les ­autorités ­catholiques se gardent de tout commentaire public sur la question de la liberté religieuse, Maâlmi ne cache pas qu’à Rome on la considère comme une priorité.


30 000 fidèles

L’Église est organisée en deux diocèses : celui de Rabat compte 31 églises et lieux de culte (­cathédrale, églises et chapelles), 39 prêtres et 1 diacre ; celui de Tanger comprend 14 lieux de culte et 19 prêtres. Un religieux catholique en poste au Maroc estime à près de 30 000 le nombre de chrétiens au sein du royaume chérifien, dont les trois quarts sont catholiques. Depuis le 10 mars 2018, c’est l’Espagnol Cristóbal López Romero qui est archevêque de Rabat. Le Maroc compte 2 cathédrales : Saint-Pierre, à Rabat, et Notre-Dame-de-­l’Assomption, à Tanger.


Madame l’ambassadrice

Raja Naji Mekkaoui, nommée en août 2018 ambassadrice du roi au Vatican et professeur à la faculté des sciences juridiques, économiques et sociales de l’université Mohammed-V de Rabat, est peu connue.

C’est en 2003 que Mohammed VI la rencontre pour la première fois : elle est la première femme à animer devant lui une des traditionnelles causeries religieuses du mois de ramadan. Juriste, membre de la commission chargée de la réforme de la Constitution en 2011, elle est familière des rouages de l’État marocain. Elle est devenue récemment l’une des premières femmes à accéder au Conseil supérieur des oulémas, la plupart d’entre elles devant se contenter du statut d’adoul [notaire de droit islamique].

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