Politique

Mali : les fatwas de Mahmoud Dicko

L'imam Mahmoud Dicko à Bamako, le 9 février.

L'imam Mahmoud Dicko à Bamako, le 9 février. © E.B.Daou

Fort d’une importante capacité de mobilisation, le rigoriste président du Haut Conseil islamique du Mali, Mahmoud Dicko, affiche son hostilité envers le gouvernement.

Bien des hommes politiques rêveraient de rassembler autant de monde. Ce dimanche 10 février, au stade du 26-Mars, à Bamako, ils étaient entre 60 000 et 100 000 à avoir répondu à l’appel de Mahmoud Dicko et de Bouyé Haïdara, le chérif de Nioro. Quelques milliers de personnes étaient arrivées dès la veille pour s’assurer d’avoir une place dans l’enceinte bondée. Faute de pouvoir y entrer, beaucoup ont suivi les prêches à l’extérieur du stade, à la radio.

Ce meeting coorganisé par le président du Haut Conseil islamique du Mali (HCIM) et par l’un des dirigeants musulmans les plus influents du pays était officiellement destiné à « prier pour la paix ». Mais, dans les faits, il a surtout été une vaste caisse de résonance contre le gouvernement. « Le problème du Mali est d’abord un problème de gouvernance. C’est ça qui nous a amenés dans cette situation », a tonné Mahmoud Dicko face à ses partisans. Comme le porte-parole du chérif de Nioro avant lui, il a surtout pointé du doigt un homme et réclamé sa démission : Soumeylou Boubèye Maïga.

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« Théâtralisation »

Plus que le président Ibrahim Boubacar Keïta, c’est le Premier ministre que Dicko et ses proches tiennent pour responsable de tous les maux du pays. Ils dénoncent un homme « manipulateur » qui suivrait d’abord « son agenda personnel ». Il l’accuse aussi de jouer un « jeu très dangereux » dans le centre du Mali en soutenant les milices dogons et bambaras contre les Peuls.

Le leader religieux estime encore que le chef du gouvernement a tenté d’infiltrer le HCIM pour diminuer son influence. Avant le meeting du 10 février, il a publiquement refusé les 50 millions de F CFA (76 000 euros) que le gouvernement proposait en « appui » à l’organisation de l’événement.


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Une affaire qui a fait scandale et poussé Boubèye Maïga à dénoncer « une théâtralisation assez risible ». « Nous ne sommes pas plus impressionnés que ça, ajoute-t-il. Tous ceux qui s’agitent sont des gens qui ont voté contre nous, qui agissent contre nous, et qui pensent trouver des interstices pour nous affaiblir. Nous sommes déterminés et nous continuerons de faire face. »

Entre l’influent président du HCIM de 64 ans et le Premier ministre, la brouille est ancienne. Elle remonte au début de 2018, juste après l’entrée de Soumeylou Boubèye Maïga à la primature. Mahmoud Dicko y disposait alors d’un bureau et de moyens financiers pour mener une mission de « bons offices » qui lui avait été confiée par le Premier ministre de l’époque, Abdoulaye Idrissa Maïga : il devait jouer les médiateurs auprès des groupes jihadistes du Nord et du Centre. « Quand le chef du gouvernement a découvert que Dicko avait utilisé entre 200 et 300 millions de F CFA en six mois sans résultats, il a mis un terme à la mission », explique un proche de ce dernier.

Mahmoud Dicko ex-président du Haut Conseil islamique malien, ici en 2012 à Bamako.

Mahmoud Dicko ex-président du Haut Conseil islamique malien, ici en 2012 à Bamako. © Daou Bakary Emmanuel pour Jeune Afrique

Dans les mois qui suivent, Mahmoud Dicko se montre hostile au gouvernement et à IBK, qu’il connaît depuis plus de vingt ans. Il ne lui apporte pas son soutien public lors de la présidentielle de 2018, alors qu’il l’avait fait en 2013. En janvier, les relations avec le chef de l’État s’améliorent néanmoins quand IBK se rend aux obsèques de la mère de l’imam de la mosquée de Badalabougou.

« Quand j’ai perdu ma mère, je l’ai enterrée avec le président. Il m’a dit qu’il n’était pas venu ici en tant que président, mais en tant que fils. C’est un lien fort que rien ne peut détruire », raconte-t-il. « Par la suite, Dicko a fait son mea culpa, assure un proche d’IBK. Leur brouille est désormais de l’histoire ancienne. »

Un wahhabite « peu porté sur l’argent »

Réconciliation ou non, Mahmoud Dicko entend continuer de peser sur le débat public. Et de défendre bec et ongles « les valeurs sociétales et religieuses » du Mali. En décembre dernier, ce défenseur de l’islam wahhabite, formé en Arabie saoudite, a contraint le gouvernement à abandonner un projet de manuel scolaire d’éducation sexuelle qui prônait, entre autres, une approche tolérante de la question de l’homosexualité. Comme il l’avait fait il y a dix ans avec un projet de réforme du code de la famille.

Décrit comme un homme accessible, modeste et peu porté sur l’argent, Dicko n’en reste pas moins soutenu par de grands hommes d’affaires bamakois et surtout par le chérif de Nioro, dont la fortune est aussi vaste que ses capacités de mobilisation. De quoi lui donner les moyens de ses ambitions. À la tête du HCIM depuis 2008, son mandat arrivera à échéance en avril. Ses intentions pour la suite sont encore floues. Briguera-t-il une nouvelle fois la présidence de l’organisation ? Pas sûr.

« Il a un autre combat à mener : restituer l’honneur et la dignité des Maliens, avance l’un de ses proches. Nos dirigeants sont incompétents. Il faut en finir avec cette mauvaise gouvernance. » Un engagement de plus en plus politique que l’intéressé, que ses soutiens présentent comme « l’imam du peuple », assume désormais ouvertement.

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