Société

Au Sénégal, les militantes féministes redonnent de la voix

Les actrices de la série "C’est la vie", de g. à dr.: Awa Djiga Kane, Fatou Jupiter Touré et Ndiaye Cire © Youri Lenquette pour JA

Quarante ans après Awa Thiam et Mariama Bâ, une nouvelle génération de militantes prend la parole, la plume ou le clavier au Sénégal.

« Prendre une seconde femme, mais ne pas oublier l’extincteur. » Voilà le genre de railleries qui circulaient dans la presse sénégalaise et sur les réseaux sociaux après qu’une femme avait immolé son mari en apprenant que celui-ci prenait une seconde épouse. « Des propos impensables il y a cinquante ans », selon l’écrivaine Marie-Angélique Savané, 71 ans, figure de proue du féminisme dans le pays qui assure que, dans les années 1970, ils auraient été condamnés.


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« Des médias qui tournent en dérision ce genre de geste désespéré sans chercher à en comprendre les raisons, cela en dit long sur la déstabilisation de la société, déplore la militante. Nous avons vécu un net recul quant à la manière dont on considère les femmes. La polygamie, par exemple, est devenue normale. L’élite de la société s’affiche polygame sans complexe. C’était impossible à mon époque. »

L’âge d’or du féminisme sénégalais

Son époque, c’est « l’âge d’or du féminisme sénégalais ». L’onde soixante-huitarde apporte alors avec elle un vent libératoire pour la parole des femmes dans le pays. L’éveil durera jusque dans les années 1990, porté par les icônes féministes d’alors. Awa Thiam donne « La Parole aux négresses » en 1978. Un an plus tard, Mariama Bâ brise le tabou de la polygamie dans « Une si longue lettre ». Puis, en 1984, Marie-Angélique Savané crée le premier mouvement féministe du pays : « Yewu Yeewi » (« faire prendre conscience », « libérer », en wolof).

Marie-Angélique Savané, qui a créé Yewu Yeewi, le premier mouvement féministe du pays, dans son jardin à Dakar, en janvier. © Youri Lenquette pour JA

Aujourd’hui, sans avoir rien perdu de sa pugnacité, l’engagement de Marie-Angélique Savané traîne un peu de lassitude. La militante des premières heures ne demande qu’à passer le relais, mais la parole des femmes semble s’être recroquevillée sous le poids de la tradition et du religieux.

Haro sur la loi du silence !

Pour évaluer la liberté de s’exprimer des femmes, il faut prendre la mesure de ce qu’elles taisent. Les données relatives aux violences qui les visent en disent long. Selon une étude menée par l’Entité des Nations unies pour l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes, ces violences (des viols, dans 50 % des cas) ont doublé entre 2007 et 2012.

En décembre dernier, en annonçant une enquête nationale sur le sujet, Ndèye Saly Diop Dieng, ministre sénégalaise de la Femme, de la Famille et du Genre, déclarait que « 68 % d’entre elles n’osent pas parler des violences qu’elles subissent ».

La loi du silence vient avec la culture du muugn, c’est-à-dire la propension des femmes à tout endurer, de peur d’être ostracisée et de ne plus être bonne à marier

Cette loi du silence porte le nom de soutoura, en wolof. « Elle vient avec la culture du muugn, c’est-à-dire la propension des femmes à tout endurer, de peur de voir la communauté les couvrir d’opprobre par la communauté, donc de n’être plus bonne à marier et d’être ostracisée », explique Ndèye Fatou Kane, 32 ans, essayiste et petite-fille de l’écrivain Cheikh Hamidou Kane.


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Le poids de la tradition et du religieux est prégnant au sein de la société sénégalaise, qui compte 94 % de musulmans et 5 % de chrétiens. « On parle du Sénégal comme d’un pays de liberté. Mais, pour ce qui a trait aux femmes, il y a eu un net recul sous le poids du religieux. Si elles font valoir leurs droits, les jeunes femmes craignent d’être marginalisées, qualifiées “d’Occidentales” », ajoute Ndèye Fatou Kane. « Dire à une Sénégalaise “Tu es occidentalisée”, c’est la placer en dehors de la société. C’est le meilleur moyen de l’empêcher de parler au nom des Sénégalaises et, donc, de la faire taire », renchérit Marie-Angélique Savané.

Stigmatisation des victimes

Certains ont choisi la sensibilisation par le divertissement. C’est le cas de la série C’est la vie, un soap hospitalier tourné à Dakar et diffusé en Afrique de l’Ouest ainsi qu’en Afrique centrale qui aborde les tabous de la sexualité, de l’avortement, de la contraception et des violences sexuelles.

Fatou Jupiter Touré y incarne Assitan, une sage-femme. « Je vois ma série comme un acte militant. Le pari était de briser le silence autour de ces questions, parfois avec humour. En entrant dans tous les foyers, notre série est devenue une force dont on peut se servir pour pousser à opérer des changements politiques », revendique l’actrice. En mettant en scène une femme qui décide de s’élever contre son mari violent ou encore les premières expériences sexuelles d’un jeune couple, C’est la vie permet aux femmes de toutes les catégories socio-économiques de s’identifier.

Mais qu’importe la liberté de parole si on ne travaille pas sur l’écoute, notamment celle des autorités. C’est le sens des formations dispensées par Mélissa Beausir, consultante spécialisée dans les violences liées au genre. L’un des volets de l’action qu’elle mène avec le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud) consiste à former les gendarmes et les policiers à une meilleure écoute en déconstruisant leurs préjugés.


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« Je suis confrontée à des policiers qui pensent que, parce que la victime n’arrive pas à parler, les violences n’ont pas eu lieu, ou encore qui minimisent la gravité d’un viol en fonction de l’habillement de la victime », explique-t-elle.

J’ai vu le mouvement #metoo libérer la parole dans le monde entier et je me suis demandé ce que nous faisions au Sénégal pour notre propre parole

Balance ton « saï-saï »

Le comble de cette stigmatisation des victimes s’est affiché sur un plateau de Télé Futurs Médias (TFM) le 9 mars 2018. Le professeur de philosophie et chroniqueur Songué Diouf s’est alors fendu de ce qu’il qualifiera plus tard de boutade : « Vous faites tout pour que nous vous violions, et quand nous vous violons, nous allons en prison et vous continuez à être libres. […] Celui qui est tombé dans le panneau prendra dix ans et celle qui a violé toutes les normes morales, sociales, religieuses, continuera à errer », lâche-t-il goguenard devant une audience ricanante. Il déclenche un tollé.

On croit alors à l’ouverture d’un débat dans le pays. « J’ai vu le mouvement #metoo libérer la parole dans le monde entier et je me suis demandé ce que nous faisions au Sénégal pour notre propre parole », se souvient Ndèye Fatou Kane. En écho à #BalanceTonPorc, la romancière lance le hashtag #BalanceTonSaï-Saï (« pervers », « coureur », « vaurien », en wolof). Point de déferlante cependant : quelque 20 000 lectures seulement, des messages de soutien, d’autres de menaces, mais peu de reprises.

Pas plus de succès du côté juridique. De nombreuses femmes se sont portées partie civile, parmi lesquelles Marie-Angélique Savané et Mélissa Beausir, et ont engagé des poursuites pour « apologie du viol ». Mais, près d’un an plus tard, des plaignantes ainsi que l’avocat chargé de la procédure se sont retirés sous la pression, et la plainte est au point mort.

Indépendance financière

Pour Marie-Angélique Savané, ces démonstrations publiques de misogynie ainsi que l’échec des réponses qui y sont faites sont liés à la perte de vigueur du militantisme féministe. « Une fois qu’il a été possible d’aborder les questions fondamentales comme le droit à l’éducation, l’accès à un poste de responsabilité ou à la contraception, à partir des années 1980, le travail de conscientisation a été négligé, au profit d’un féminisme de carrière », argue-t-elle.

Avec l’appui des organisations internationales, la question des femmes est devenue une source de financements, sans qu’un changement profond des mentalités soit engagé. « Le ministère chargé des femmes distribue des dons, comme si la femme n’était qu’un objet caritatif. Résultat, on a négligé le travail de conscientisation, et l’emprise de la religion est devenue telle que beaucoup n’osent plus aller à contre-courant », regrette Marie-Angélique Savané.


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Cependant, comme Ndèye Fatou Kane, elle estime que l’autonomie financière est une condition capitale pour libérer l’expression. « Celles qui portaient le flambeau à mon époque avaient un certain niveau intellectuel, d’accord. Mais, surtout, elles jouissaient d’un niveau professionnel et socio-économique indispensable à leur liberté, souligne-t-elle. J’ai pu me permettre d’être une grande gueule car j’étais indépendante financièrement et que personne n’aurait pu me foutre dehors pour mes idées. »

Obligations domestiques, abus sexuels en milieu scolaire, mariages et grossesses précoces – 10 % des Sénégalaises sont mariées avant l’âge de 15 ans et 38 % avant 18 ans, selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) – constituent aujourd’hui autant de freins à l’émancipation des femmes, dans un Sénégal où la plupart d’entre elles exercent encore des activités informelles, notamment dans le secteur agricole, et où le décrochage scolaire reste majoritairement féminin.

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