Musique

Sénégal : l’éclectique fratrie de Felwine Sarr, entre jazz, philosophie et afro-fusion

Sahad and The Nataal Patchwork connaît un succès grandissant sur le continent et en Europe. © DR

Dans la fratrie Sarr, on connaît bien l’aîné, Felwine. Six de ses cadets sont aussi des auteurs, compositeurs et interprètes reconnus dans des styles très divers : jazz, afro-fusion, reggae, rap, funk, blues…

Dans la famille Sarr, difficile de passer à côté de Felwine, penseur de l’essai Afrotopia, initiateur des Ateliers de la pensée à Dakar et coauteur d’un rapport très remarqué sur la restitution des œuvres africaines au continent, remis au chef de l’État français et publié à la fin de 2018. Autant de réalisations qui ont éclipsé ses premières amours pour le reggae, les concerts, les tournées… Une passion qui ne l’a cependant jamais quitté, et qu’il a transmise à ses cadets.

De Felwine, trois albums, 46 ans, aîné d’une fratrie de huit, au benjamin, Youssoupha, 28 ans, qui offre son rap polyglotte et son débit torrentiel sous le nom de Rhapsod, la musique a embarqué six des huit frères et sœurs Sarr. Il y a l’enivrante Ngnima, alias Tie, la poétesse, qui pratique le Tassû (joute oratoire) avec autant d’aisance qu’elle chante, entourée de ses musiciens, au sein de Tie and The Love Process ; Djibril, surnommé Majnun, et ses contes oniriques ; Saliou, dit Alibeta, et ses mélodies acoustiques.

Autodidacte(s)

En 2013, ce dernier a sorti un album afro-jazz (Badi Adama) dans lequel il partage un titre avec Rhapsod et un autre avec l’hyperactif Sahad dont le groupe, Sahad and The Nataal Patchwork, connaît un succès grandissant sur le continent et en Europe. À eux six, ils conjuguent une demi-douzaine de langues et plus encore d’univers musicaux, de l’afro-fusion au jazz, en passant par le reggae, le hip-hop, le rap, le blues malien, la musique sérère, funk ou trance.

Ngnima, alias Tie, la poétesse, chanteuse de Tie and The Love Process. © Damien Paillard

Quand on lui demande si la musique est une affaire de famille, Youssoupha Sarr met immédiatement en garde contre « tout fantasme concernant les familles d’artistes à la façon des Jackson Five ». Chez les Sarr, la musique est avant tout un cheminement personnel. Et l’apprentissage s’est fait en autodidacte, même si l’on admet volontiers une transmission familiale et des influences communes, comme celles de Richard Bona ou de Keziah Jones.

« Ça peut être compliqué d’appartenir à une famille où tout le monde fait quelque chose de fort. Chacun veut tracer sa propre route sans être évalué à l’aune de son nom. Quand j’ai commencé, je ne voulais pas faire la même musique que Majnun, Alibeta ou Felwine… », explique Sahad qui, avec son groupe, The Nataal Patchwork, a sorti son premier album, Jiw (« la graine », en wolof), en 2017.

Depuis, il enchaîne les tournées en Afrique de l’Ouest comme en Europe et accumule les prix internationaux. Il a été piqué dès le lycée. Puis l’envie de faire de la musique a grandi, jusqu’à ce qu’il décide de quitter l’université pour s’y consacrer. Des années de gestation qu’il a en commun avec ses frères et sœurs musiciens. Pour la plupart d’entre eux, les premiers souvenirs sont associés aux mélodies reggae d’un oncle guitariste.

Chants sérères, culture hip-hop

Mais la musique est surtout entrée dans le foyer par le biais d’une guitare acoustique envoyée par Felwine à ses frères dans les années 1990, alors qu’il vivait en Europe. C’est sur son bois que Majnun et Alibeta ont plaqué leurs premiers accords, Sahad a suivi, et la guitare est aujourd’hui entre les mains de Rhapsod. Majnun avait 17 ans quand l’instrument est arrivé à la maison. « Saliou et moi avons appris à jouer avec. C’est le moment où la musique a vraiment commencé pour nous », se souvient Majnun qui, comme Sahad, a sorti son premier album, Kindépili (« cœur pur » en dogon), en 2017.

Saliou, dit Alibeta a réalisé ses premiers accords sur une guitare envoyé par Felwine en 1990. © DRE

De leur mère, les frères et sœurs ont hérité les chants sérères. De leur père, qui les a longtemps poussés à privilégier les études, « sans conteste la culture du travail », estime Ngnima. De son éducation, la fratrie tire surtout une inclination commune pour les thématiques de l’exil, du voyage, de l’immigration ou encore de l’indépendance. « C’est un héritage spirituel qui remonte à bien plus loin que nous. Felwine nous a donné nos premières armes, mais il a lui-même reçu les valeurs et l’éthique de notre père, dit Majnun. Ça se ressent nécessairement dans notre art. »

Avoir sous la main une fratrie de créateurs avec une sensibilité proche sur le fond permet de se tester sur la forme. « Nous sommes les premiers auditeurs des morceaux des uns et des autres. Pour parler d’arrangements, je m’adresse à Sahad. Ngnima et moi partageons une culture hip-hop, et nous échangeons sur la poésie et les mots. Majnun et Alibeta ont en commun un côté conteur mandingue… », égrène Rhapsod.


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De l’avis de tous, le cadet est le linguiste de la fratrie. « Il m’ouvre parfois des champs lexicaux très riches, en wolof comme en français », confirme Ngnima. Une étiquette qui flatte Rhapsod autant qu’elle l’amuse. Ce passionné d’oralité africaine fait rimer le sérère – la langue que l’on parlait chez les Sarr –, l’anglais, le wolof et le français.

Talents conjugués

Comme avec les langues, la fratrie jongle avec tant de projets qu’on peine à les compter. Rhapsod prépare un album de chant parallèlement à un projet de rap. Sahad and the Nataal Patchwork travaillent à leur prochain album pour 2020 alors que, dans le même temps, Sahad puise dans les titres qu’il a composés depuis près de quinze ans pour sortir un album solo acoustique. Majnun sera en tournée en Afrique de l’Ouest à partir du troisième trimestre 2019 et mûrit lui aussi un second opus.

Rhapsod prépare un album de chant parallèlement à un projet de rap © DR

De même qu’Alibeta, qui se produit actuellement au Sénégal et en Mauritanie avec son spectacle musical et cinématographique Ubuntu Roads. On peut aussi le voir en tant qu’acteur, aux côtés d’Omar Sy, dans Yao, le film de Philippe Godeau, sorti à la fin de janvier. Quant à Ngnima, sept ans après son EP très remarqué Life Is Not a Waiting Game, elle vient d’enregistrer avec Tie and The Love Process l’album Pangool (sortie prévue en mars) et n’a pas moins de quatre projets sur le feu, parmi lesquels la formation d’un trio ainsi qu’une performance mêlant musique, danse et vidéo.

Un jour, tous pourraient aussi conjuguer leurs talents au sein d’un projet musical familial qui s’inscrirait dans le sillage des quelques concerts au cours desquels on a pu voir rassemblée une partie de cette hyperactive fratrie éparpillée entre le Sénégal, la France et les États-Unis. « On y pense depuis longtemps, avance Sahad. Mais nous, les plus jeunes, avions d’abord besoin de cheminer personnellement. Je crois qu’aujourd’hui nous sommes prêts. »


Felwine a donné le « La »

Écrivain © Léau-Paul Ridet, Hans Lucas pour JA

Auteur, compositeur et lead vocal, guitariste et percussionniste, Felwine Sarr a composé et écrit pour Dolé (« la force », en wolof), le groupe de reggae africain qu’il a fondé en 1993, lorsqu’il étudiait en France. Avec Dolé, il a donné plus de cinq cents concerts et produit deux albums, Civilisation ou barbarie (2000) et Les Mots du récit (2005), avant d’enregistrer un opus solo, Bassaï, plus intimiste, en 2007.

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