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Cet article est issu du dossier «Union africaine : les enjeux du 32e sommet des chefs d'État»

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Diplomatie

Accusations de népotisme à l’UA : le bras de fer entre Faki Mahamat et Kwesi-Quartey

Les chefs d'État présents au 32e sommet de l'UA à Addis-Abeba, le 11 février 2019.

Les chefs d'État présents au 32e sommet de l'UA à Addis-Abeba, le 11 février 2019. © DR / Union africaine.

Le président et le vice-président de la Commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat et Thomas Kwesi-Quartey, sont engagés dans un bras de fer qui fait trembler les murs de l’institution. Le tout sur fond d’accusations de népotisme et de favoritisme.

L’affaire ne pouvait tomber plus mal. Le 7 février, le sommet de l’Union africaine (UA) était sur le point de s’ouvrir, à Addis-Abeba, lorsque le célèbre hebdomadaire sud-africain Mail and Guardian révélait le contenu d’une lettre assassine écrite par le vice-président de la Commission de l’UA, le Ghanéen Thomas Kwesi-Quartey.

Dans cette missive, datée du 6 novembre 2018, adressée au président ghanéen, Nana Akufo-Addo, Kwesi-Quartey accuse avec virulence le président de la Commission, le Tchadien Moussa Faki Mahamat, de népotisme et de favoritisme envers ses compatriotes. À l’appui de sa dénonciation, le numéro deux de l’UA cite la nomination d’Ahmat Awad Sakine – un « vieil ami » de Faki, selon lui – au poste d’ambassadeur à Bruxelles en septembre 2017.

Soupçons de harcèlement sexuel

Plus grave encore, il accuse « un autre Tchadien », Amine Idriss Adoum, ancien directeur de l’administration et des ressources humaines, d’avoir mis en place un système favorisant les abus sexuels sur le personnel de la Commission. « Les femmes étaient délibérément embauchées via des contrats à court terme – d’environ trois mois – pour que le renouvellement de ces derniers soit soumis à une négociation entre parties inégales impliquant généralement des faveurs sexuelles », écrit Kwesi-Quartey.

Thomas Kwesi-Quartey à Ankara, le 25 mai 2018.

Thomas Kwesi-Quartey à Ankara, le 25 mai 2018. © Abdulhamit Topal/Anadolu Agency/AFP

Dans les couloirs du siège de l’UA, cette lettre a laissé bien des employés perplexes. Non pas parce qu’elle révélait la rivalité entre Faki et Kwesi-Quartey, qui était largement connue. Ni parce que le harcèlement sexuel est une nouveauté : il est si répandu qu’une enquête interne sur le sujet a dû être ouverte et confiée à l’envoyée spéciale de l’UA chargée des femmes, de la paix et de la sécurité, la Sénégalaise Bineta Diop. Ce qui a surpris, c’est plutôt la mention d’Amine Idriss Adoum. Il n’est en effet pas connu de ses anciens collègues pour d’éventuels comportements déplacés.

Je demande une enquête indépendante, rigoureuse et professionnelle sur ces accusations

Interrogé par Jeune Afrique, l’intéressé, recruté entre-temps par le Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) à Johannesburg, dément fermement ces accusations. « C’est parfaitement faux, s’insurge-t-il. D’abord, je n’ai pas obtenu ce poste sous Moussa Faki Mahamat, mais du temps de Nkosazana Dlamini-Zuma. Ensuite, avec elle, nous avons fait le choix assumé de proposer des contrats courts mais renouvelables, conformément aux textes en vigueur, afin de rajeunir et de féminiser la Commission. Je demande une enquête indépendante, rigoureuse et professionnelle sur ces accusations, à l’issue de laquelle j’attaquerai en justice quiconque a rédigé cette lettre calomnieuse. »

Le président de la Commission de l’Union africaine, lors de l'ouverture du sommet, le 7 février 2019.

Le président de la Commission de l’Union africaine, lors de l'ouverture du sommet, le 7 février 2019. © DR / Union africaine.

Kwesi-Quartey « sur la sellette » ?

Même partielle, la publication de ce courrier aura créé un véritable malaise pendant le sommet : évoqué dans toutes les conversations privées, il n’a jamais été commenté publiquement. « Nous avons décidé de ne pas nous abaisser à répondre, glisse un proche de Moussa Faki Mahamat. Les nominations d’ambassadeurs sont du ressort exclusif du président de la Commission, et Ahmat Awad Sakine possédait toutes les compétences requises pour le poste. » Lui-même placé dans une position délicate, Kwesi-Quartey se refuse à tout commentaire.

Le président de la Commission n’a qu’une autorité très limitée sur ses commissaires et son vice-président

Au-delà de la polémique, la missive met en lumière les fissures qui traversent la Commission. Son président n’a, en effet, qu’une autorité très limitée sur ses commissaires et son vice-président : ces derniers sont élus directement par les chefs d’État et il ne peut les démettre sans leur aval.

Moussa Faki Mahamat a en effet eu les plus grandes difficultés à obtenir que Kwesi-Quartey se concentre sur sa tâche : l’administration et les finances. Ce travail suppose de passer beaucoup de temps au siège, en Éthiopie. Mais le vice-président n’a cessé de voyager. New York, Istanbul, Berlin, Rome, Tokyo… Selon un document interne obtenu par JA, Kwesi-Quartey a passé plus de 294 jours à l’étranger entre mai 2017 et octobre 2018 (plus que le président lui-même !) pour un coût total de 242 476 dollars, per diem inclus. « C’est peut-être parce qu’il se savait sur la sellette qu’il a écrit cette lettre », suppose un proche de Faki.

Revoir la désignation des commissaires ?

Kwesi-Quartey avait aussi la volonté de peser sur l’orientation politique de la Commission. « Après six mois à ce poste, j’attendais toujours de savoir quelle serait l’idée centrale du mandat. J’ai suggéré [que l’on adopte pour thème] “Tous les enfants africains à l’école d’ici à l’année 2020” », écrit-il ainsi au président ghanéen.

« Pour que tout se passe bien, il faudrait que le vice-président soit un professionnel de la gestion des organisations internationales, analyse un connaisseur des arcanes de l’UA. Or les chefs d’État font rarement ce choix. En l’occurrence, ils ont désigné un avocat de formation qui a fait toute sa carrière dans la diplomatie. Ce n’est pas étonnant qu’il marche sur les plates-bandes du président de la Commission. »


>>> À LIRE – Sommet de l’UA : bilan d’une année hyperactive pour Paul Kagame, l’homme pressé


C’est pour résoudre ce type de conflit que le président rwandais Paul Kagame – très proche de Moussa Faki Mahamat – avait proposé de revoir le mode de désignation des commissaires. Il avait notamment suggéré que le président de la Commission ait le pouvoir de nommer et de révoquer ceux qui le secondent. Il n’est toutefois pas parvenu à imposer cette mesure : les dirigeants ont finalement adopté une réforme moins ambitieuse en novembre dernier.

À l’avenir, les commissaires devraient être sélectionnés à l’aide d’un cabinet de recrutement. Mais ils seront toujours nommés, et éventuellement révoqués, par les États membres. Enfin, cette réforme n’entrera en vigueur qu’à l’expiration des mandats de l’actuelle Commission, en 2021. À moins d’une décision des pays d’Afrique de l’Ouest rappelant Thomas Kwesi-Quartey d’ici là, lui et Moussa Faki Mahamat vont devoir continuer à se supporter.


Beaucoup de victimes, pas de coupable

Le 22 novembre 2018, à l’issue de six mois d’enquête et dans un geste d’autocritique rare, l’Union africaine (UA) a reconnu que le harcèlement sexuel était « très répandu » en son sein et qu’il était « pratiqué par des responsables à l’encontre d’employées de sexe féminin placées sous leurs ordres, notamment lors de missions à caractère officiel à l’extérieur du lieu de travail ».


>>> À LIRE – Sexe contre travail : le vrai visage du harcèlement à l’Union africaine


Quarante-quatre cas auraient été identifiés. Ce rapport n’a pourtant donné lieu à aucune sanction à ce jour, la plupart des victimes s’étant rétractées. Il en faudra plus pour faire reculer l’impunité.

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