Politique

Côte d’Ivoire – Damana Pickass : « Laurent Gbagbo doit pouvoir rentrer au pays »

Damana Pickass, ex-leader des jeunes du Front Populaire Ivoirien (FPI), en exil politique au Ghana, le 5 décembre 2018. © Ruth McDowall pour JA

Comme Damana Pickass, vice-président du Front populaire ivoirien (FPI), une dizaine de cadres du parti de l’ancien président ont choisi de rester au Ghana, estimant que les conditions de leur retour n’étaient pas encore réunies.

En ce jour de décembre 2018, à Accra, Damana Pickass débarque au rendez-vous au volant d’une vieille Nissan immatriculée au Bénin. Elle a quelques kilomètres au compteur et lui, une poignée de cheveux blancs. « Montez », lance-t-il avant de s’engouffrer dans le dédale poussiéreux de Madina, un quartier populaire de la capitale du Ghana.

Depuis son départ de Côte d’Ivoire, en avril 2011, à la chute de Laurent Gbagbo, Damana Pickass y habite une petite maison avec son frère, sa sœur, sa femme et trois de ses cinq enfants. Sur la terrasse, un tableau porte encore la trace d’exercices de calcul. « Les enfants vont à l’école ghanéenne. Ils y parlent anglais, précise Damana Pickass. Quand on fait les courses, ils m’aident à traduire. »

Des années d’exil au Ghana

L’homme est détendu. Fini le temps où il craignait d’être arrêté et devait « se camoufler » pour voyager dans la sous-région. Chemise rouge et blanche à manches courtes, il a l’air de revenir de la plage. On aurait presque du mal à croire que cet administrateur civil de formation, ancien directeur de cabinet du directeur général de la décentralisation, vit en exil depuis huit ans et qu’il fut l’un des acteurs de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire.

Que c’est lui qui, au soir du 30 novembre 2010, avait arraché les résultats provisoires du second tour de la présidentielle des mains du porte-­parole de la Commission électorale indépendante, Yacouba Bamba, empêchant leur proclamation. Filmée en direct, la scène avait fait le tour du monde.


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Damana Pickass fait partie des 6 585 réfugiés ivoiriens encore présents au Ghana, selon le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR), auxquels il faut ajouter entre 1 500 et 2 000 exilés non enregistrés. Leur nombre s’est considérablement réduit depuis l’ordonnance d’amnistie signée le 6 août 2018 par le président Alassane Ouattara.

Damana Pickass ne fera pas partie du voyage, pas plus que la dizaine de personnalités du FPI encore présentes au Ghana

Méfiance de certains irréductibles

Le mouvement s’est encore accéléré ces dernières semaines, après l’acquittement de Laurent Gbagbo par la Cour pénale internationale (CPI) : le 31 janvier, 54 exilés, dont cinq de ses anciens ministres (Émile Guiriéoulou, Angèle Gnonsoa, Lazare Koffi Koffi, Richard Kouamé Secré et Thomas Yao N’Guessan), ont décidé de rentrer au pays. Selon nos informations, un nouveau groupe de 80 pro-Gbagbo devrait faire le même trajet dans les prochaines semaines.


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Damana Pickass ne sera pas du voyage, pas plus que la dizaine de personnalités du Front populaire ivoirien (FPI) encore présentes au Ghana. Tous ont joué un rôle important dans les derniers mois du régime Gbagbo. On citera, pêle-mêle, Justin Koné Katinan, qui est toujours le porte-parole de Laurent Gbagbo, le colonel-major Alphonse Mangly (ancien directeur général des douanes), le professeur Félix Tanoh (ex-membre du Conseil constitutionnel), le magistrat hors grade Étienne Véhi Topka (ancien directeur de cabinet du ministre Désiré Tagro), l’ex-conseiller spécial de Gbagbo Étienne Tahi Zué, l’ancien ministre de l’Énergie Léon Emmanuel Monnet, ou encore l’ex-procureur de la République Raymond Tchimou Fehou.

Former Ivory Coast President Laurent Gbagbo enters the courtroom of the International Criminal Court in The Hague, Netherlands, Tuesday, Jan. 15, 2019, where judges were expected to issue rulings on requests by Gbagbo and ex-government minister Charles Ble Goude to have their prosecutions thrown out for lack of evidence. (AP Photo/Peter Dejong, Pool)/PDJ107/19015372099348/AP POOL PHOTO/1901151125 © Peter Dejong/AP/SIPA

Certains irréductibles ne rentreront qu’après avoir eu la certitude que Laurent Gbagbo pourra lui aussi regagner son pays

Les raisons pour lesquelles ces « irréductibles » préfèrent pour l’instant rester à Accra sont diverses. Certains ne rentreront qu’après avoir eu la certitude que Laurent Gbagbo pourra lui aussi regagner son pays. D’autres veulent attendre la fin de la scolarité de leurs enfants ou du bail de leur logement. « On se prépare, mais toutes les conditions ne sont pas encore réunies, résume Damana Pickass. Notre retour doit aussi être intégré dans un vaste mouvement qui prendra en compte nos camarades dans les camps de réfugiés qui ont tout perdu. Tout cela mettra plusieurs semaines à se concrétiser. »

« Ces personnes ne rentrent pas tout simplement parce qu’elles ont posé des actes, en Côte d’Ivoire, qui rendent aujourd’hui leur retour difficile », estime une source au ministère de l’Intérieur.

« Ils n’ont rien à craindre »

Si l’amnistie les a considérablement soulagés, les exilés demeurent particulièrement méfiants à l’égard des autorités ivoiriennes. Selon plusieurs sources, Alphonse Mangly et Tahi Zué avaient initialement prévu de rentrer le 31 janvier avant de faire machine arrière. « Ils en ont été dissuadés par le régime », assure un cadre du FPI à Abidjan. Fin décembre, deux anciens ministres de Laurent Gbagbo, Richard Kadio et Nyamien Messou, ont passé quelques jours dans la capitale économique dans la plus grande discrétion. « Ils sont rentrés à Accra parce que ce qu’ils ont vu ne les a pas rassurés », poursuit la même source.

Certains ne se sentent pas encore en sécurité et craignent d’être arrêtés à leur retour

« Ils n’ont rien à craindre. La loi d’amnistie est impersonnelle. Tous ceux qui entrent dans son champ d’application peuvent en bénéficier », assure Mohamed Askia Touré, le responsable du HCR en Côte d’Ivoire.

« Certains ne se sentent pas encore en sécurité et craignent d’être arrêtés à leur retour. Six mois après l’ordonnance d’amnistie, nous avons toujours des doutes sur les personnes concernées. Si la loi votée est impersonnelle, pourquoi exclut-elle les militaires ? » rétorque Laurent Akoun, l’un des vice-présidents du FPI. De fait, une vingtaine d’anciens membres des ex-Forces de défense et de sécurité (FDS) vivent toujours au Ghana, fuyant la lumière.

Doutes sur les intentions de l’aile dure

Si les autorités ivoiriennes se disent favorables au retour de tous les exilés, elles doutent encore des intentions d’une frange d’entre eux, qu’elles considèrent comme l’aile dure du camp Gbagbo. « Il y a encore un petit groupe qui rêve de prendre sa revanche », explique une source sécuritaire. En septembre 2017, le gouvernement en avait publiquement accusé certains – dont Damana Pickass – d’être derrière les attaques qui avaient visé, en juillet de la même année, des postes de gendarmerie et de police et qui s’inscrivaient « dans un projet de déstabilisation ».

Selon nos sources, une centaine d’éléments issus de plusieurs unités de l’armée et de la gendarmerie étaient impliqués. L’homme à la manœuvre était un adjudant-chef proche de la mouvance Gbagbo très écouté dans l’armée. L’implication directe des exilés n’a en revanche jamais été prouvée.


Justin Koné Katinan reste très prudent

Condamné en janvier 2018 à Abidjan à vingt ans de prison dans l’affaire du casse de la BCEAO et visé par plusieurs mandats d’arrêt, Justin Koné Katinan est théoriquement concerné par la loi d’amnistie. Mais, en exil à Accra depuis le 11 avril 2011, le dernier ministre du Budget de Laurent Gbagbo estime lui aussi que les conditions pour qu’il puisse rentrer ne sont pas encore réunies.

Justin Koné Katinan est porte-parole de Laurent Gbagbo © Chris Stein/AFP

« C’est trop important pour que l’on prenne le moindre risque. Personne n’a oublié qu’Assoa Adou a été arrêté à son retour en 2015. De plus, Katinan sera amené à jouer un rôle de premier plan dans la reconstruction du FPI », explique un proche de Laurent Gbagbo.

Depuis son installation au Ghana, Katinan parcourt les capitales africaines pour faire du lobbying en faveur de l’ancien chef de l’État. À Accra, où il a passé un diplôme d’anglais, il habite une villa proche de l’aéroport, se déplace dans une berline orange. Formé à l’École nationale d’administration de Côte d’Ivoire, spécialiste des questions fiscales, il loue ses services à des cabinets de consulting.

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