Politique

[Tribune] En Afrique, les fondations allemandes servent les objectifs de Berlin

Par

Docteur en sciences politiques. Enseignant et chercheur en relations internationales et études de sécurité

Angela Merkel les chefs d'Etat africains lors du « Sommet du G20 sur l’investissement : les entreprises allemandes et les pays du Compact with Africa ». © Markus Schreiber/AP/SIPA

Subventions, appui au dialogue politique, promotion de la démocratie... Les fondations politiques allemandes servent les objectifs de politique étrangère qui leur sont directement ou indirectement assignés par Berlin.

Selon une récente enquête du Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian) réalisée auprès de 1 244 leaders de huit pays d’Afrique francophone, l’Allemagne est le pays non africain qui jouit de la meilleure image dans cette partie du monde (elle séduit 45 % des personnes interrogées), devant la Chine, les États-Unis, le Japon et la France, laquelle n’arrive qu’en cinquième position.

Des données qui viennent conforter l’opinion généralement positive que l’on a des fondations politiques allemandes à l’œuvre sur le continent, en l’absence de données objectives permettant d’évaluer leur impact sur la vie politique et socio-économique dans les différents pays d’Afrique où elles interviennent.

ONG, agences de l’État, think tanks ou « bras diplomatique » des partis ?

Les fondations Konrad-Adenauer (proche des chrétiens-démocrates de la CDU), Friedrich-Ebert (liée aux sociaux-démocrates du SPD), Hanns-Seidel (appuyée par le CSU, de centre droit), Friedrich-Naumann (soutenue par les libéraux du FDP), Rosa-Luxemburg (affiliée au parti de gauche) et Heinrich-Böll (proche des Verts) sont toutes présentes sur le continent, où elles exécutent nombre de programmes en partenariat avec des acteurs locaux tout aussi différenciés.

Ainsi, les fondations Konrad-Adenauer (KAS) et Friedrich-Ebert (FES) – les deux plus grandes de par leurs moyens –, intègrent et prolongent la politique étrangère de l’Allemagne, et consacrent en moyenne 15 % de leurs budgets à l’Afrique subsaharienne (sur plus de 500 millions d’euros).

Paul Kagame, Angela Merkel et Cyril Ramaphosa le 30 octobre 2018 © Axel Schmidt/AP/SIPA

Les fondations s’investissent, aux côtés de partenaires africains scrupuleusement choisis, dans la promotion de la démocratie, de l’État de droit, du dialogue social inclusif

Le modèle allemand des fondations politiques est unique au monde. Autant elles sont financées à plus de 95 % par des fonds publics inscrits au budget fédéral et gérés suivant les règles de la comptabilité publique allemande, autant elles sont indépendantes à la fois de l’État et des partis dont elles partagent les valeurs. Résultat, la clarification de leurs statuts à l’étranger, et particulièrement en Afrique, n’est pas toujours aisée.

Présentées et perçues tantôt comme des ONG, tantôt comme des agences de l’État allemand, parfois comme des think tanks ou comme le « bras diplomatique » des partis politiques dont elles sont proches, elles sont en réalité tout cela à la fois. Elles s’investissent, aux côtés de partenaires africains scrupuleusement choisis, dans la promotion de la démocratie, de l’État de droit, du dialogue social inclusif et d’autres valeurs, en fonction de leurs spécificités et de la situation des pays.

Gros budgets

Leurs moyens d’action sont multiples : subventions pour des milliers d’étudiants et d’institutions africaines d’enseignement et de recherche, financement de bourses en sciences sociales dans des universités en Allemagne et sur le continent, mise en œuvre de projets d’éducation civique destinés à la fois aux civils, aux policiers et aux militaires, appui au dialogue politique, notamment dans le cadre des réformes institutionnelles…

L’objectif de ces institutions : constituer des réseaux d’influence

De plus – chose rare dans les agences de coopération, où la culture du résultat immédiat est érigée en règle –, elles œuvrent sur la durée, sans recherche du gain à très court terme, en agissant à la fois par le « haut » (en lien avec les décideurs) et par le « bas » (avec les militants d’associations et de partis, les exécutants des politiques publiques, etc.).


>>> À LIRE – Coopération : Berlin, la tentation africaine


L’objectif de ces institutions ? Constituer des réseaux d’influence. Au regard de l’augmentation constante des budgets qui leur sont alloués – laquelle repose sur un consensus multi-annuel entre les différents partis représentés à la Bundestag –, il va sans dire que ces fondations servent les objectifs de politique étrangère qui leur sont directement ou indirectement assignés par Berlin, notamment en ce qui concerne la démocratisation du pouvoir politique en Afrique et l’égalité des droits. La fondation Friedrich-Ebert a ainsi historiquement soutenu l’ANC, en Afrique du Sud, et la Swapo, en Namibie.

Des rôles importants en Afrique de l’Ouest

Au Bénin, par exemple, nul ne sous-­estimera le rôle joué par la FES dans le déroulement pacifique de l’élection présidentielle de 2016. Elle avait offert l’un des rares espaces de contradiction politique publique alors que, contrôlés par le régime de Boni Yayi, la quasi-totalité des médias étaient contraints d’escamoter le débat politique.

Lorsque s’engager pour la démocratie est une aventure périlleuse, ces institutions subissent des perquisitions de leurs sièges locaux, la fermeture de leurs bureaux, parfois l’expulsion de leurs représentants

La KAS a quant à elle joué un rôle important dans la professionnalisation des personnels des forces armées et de sécurité publique dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Dans cette région, son action (et celle d’autres acteurs) permet aujourd’hui de considérer que, au-delà des prescriptions constitutionnelles, les militaires connaissent le rôle attendu d’eux dans la consolidation de la démocratie et y adhèrent.

Soupçons légitimes

Signe de leur impact et de leur influence en la matière, les fondations allemandes ont fait face à de nombreuses tracasseries dans des pays qui traversent ou ont traversé des périodes critiques, comme le Nigeria, le Zimbabwe, la RD Congo ou encore l’Égypte. Lorsque s’engager pour la démocratie et le respect des droits de l’homme y est une aventure périlleuse, ces institutions subissent des perquisitions de leurs sièges locaux, la fermeture de leurs bureaux, parfois même l’expulsion de leurs représentants.

Mais ces fondations ne sont pas non plus exemptes de critiques. On ne peut passer sous silence les soupçons légitimes qui entourent leur action dans certains pays, où elles sont accusées, à tort ou à raison, d’espionnage.

Ou encore cette critique récurrente quant aux moyens importants investis dans des séminaires et des conférences, lesquels auraient pu servir à faire reculer la pauvreté au travers de programmes sociaux destinés aux plus fragiles. Sauf que, bien plus que la nourriture, ce qui fait défaut à l’Afrique, ce sont à la fois les idées et de véritables leaders politiques. À cet égard, les fondations politiques allemandes peuvent être, avec leurs partenaires africains, des catalyseurs d’idées et des révélateurs de leaders.

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