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Cet article est issu du dossier «Gbagbo acquitté : une nouvelle donne pour la Côte d'Ivoire»

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Politique

[Édito] Côte d’Ivoire - Ouattara, Bédié, Gbagbo : la guerre des trois aura-t-elle lieu ?

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Alassane Ouattara (1er g.), Laurent Gbagbo (au centre) et Henri Konan Bédié (2e d.), le 28 février 2006 à Yamoussoukro.

Alassane Ouattara (1er g.), Laurent Gbagbo (au centre) et Henri Konan Bédié (2e d.), le 28 février 2006 à Yamoussoukro. © KAMBOU SIA/AP/SIPA

Les trois hommes forts qui polarisent la vie politique ivoirienne depuis le début des années 1990 – l’actuel président Alassane Ouattara et ses deux prédécesseurs Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo – pourraient être candidats à l’élection présidentielle de 2020. Une perspective bien peu réjouissante.

La politique ivoirienne fait parfois penser à Un jour sans fin, le film de Harold Ramis dans lequel le héros incarné par Bill Murray est condamné à revivre à l’infini la même journée… Après 1995, puis 2000, puis 2010, la ­présidentielle de 2020 donnera-t-elle lieu à quatrième affrontement, direct ou indirect, entre Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié et, sait-on jamais, Laurent Gbagbo – acquitté le 15 janvier par la Cour pénale internationale ? Il y a seulement six mois, l’hypothèse eût semblé improbable. Or voici que, contre toute attente, elle reprend corps.


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On pensait que, la majorité des Ivoiriens n’ayant pas connu Félix Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire avait changé. Que les électeurs n’étaient plus prisonniers des partis traditionnels et n’étaient donc plus disposés à suivre aveuglément leurs consignes de vote. Qu’ils pouvaient certes être attachés à leurs origines géographiques ou ethniques, mais sans en être les esclaves et voter, de manière pavlovienne, comme leurs parents. On pensait enfin qu’ils avaient besoin d’être considérés, qu’ils voulaient qu’on leur parle, qu’on leur explique les possibilités s’offrant à eux. Tout le contraire des sempiternelles querelles de chiffonniers et des indéchiffrables plans sur la comète électorale qu’on leur inflige depuis si longtemps.

Affligeant retour en arrière

Bref, on espérait que l’année 2020 constituerait un tournant majeur dans l’histoire politique de ce pays, qu’elle donnerait lieu à un passage de témoin entre générations. On en est loin. Le seul fait de devoir envisager la candidature de l’un ou l’autre des grands dinosaures de la politique ivoirienne – voire des trois à la fois ! – représente un affligeant retour en arrière.

Personne ne nous fera accroire que les principaux partis ne comptent pas dans leurs rangs des gens jeunes, compétents et motivés capables de prendre la relève

Personne ne nous fera accroire que les principaux partis ne comptent pas dans leurs rangs des gens jeunes, compétents et motivés capables de prendre la relève. Que la lutte pour le pouvoir doive se résumer jusqu’à la fin des temps à un affrontement sans merci entre les héritiers d’Houphouët. Vingt-cinq années d’alliances mouvantes et contre nature, de coups d’État et de guerres civiles ont suscité des haines à ce point recuites qu’elles finissent par aveugler les protagonistes et leurs soutiens.

25 ans d’alliances qui se font et se défont

À l’intention de ceux qui, déjà, auraient oublié tout ou partie de cette sarabande infernale, tentons d’en résumer les principaux épisodes. Les prémices de l’affrontement se dessinent dès le début des années 1990. Ouattara, alors Premier ministre, et Bédié, président de l’Assemblée nationale, unissent une première fois leurs forces pour faire obstacle à Gbagbo, seul véritable opposant au « Vieux ». En février 1992, à l’issue d’une manifestation durement réprimée, Gbagbo est arrêté et incarcéré huit mois durant. Il ne l’oubliera jamais.


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En 1993, la mort d’Houphouët déclenche un nouveau duel, entre Ouattara et Bédié cette fois. Le second accède à la présidence ; le premier doit s’effacer mais emmène nombre de cadres du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). En embuscade, Gbagbo attend son heure et se rapproche de Ouattara, avec lequel il crée un improbable Front républicain. Leurs partis respectifs boycottent le scrutin présidentiel de 1995 et applaudissent à l’unisson le putsch de 1999, qui balaie Bédié et porte le général Robert Gueï à la tête d’une junte militaire.

Le Front républicain ne résiste pas à la disparition politique de l’ennemi commun. L’élection de 2000, dont Ouattara et Bédié sont exclus, est remportée par Gbagbo. La rupture avec Ouattara, sur fond de douteuses polémiques quant à son « ivoirité », est consommée. En septembre 2002, la tentative de coup d’État contre Gbagbo attise un peu plus les haines. Bédié et Ouattara, que l’on pensait irréconciliables, concluent en 2005 un pacte. Lors de la présidentielle de 2010, ADO l’emporte face à Gbagbo, grâce notamment au ralliement de Bédié.

Rebattre les cartes

Aujourd’hui, les danseurs ont une nouvelle fois changé de partenaire, mais la folle sarabande continue. Le Sphinx de Daoukro a désormais les yeux de Chimène pour « Laurent », qu’il vouait jadis aux gémonies. L’inextinguible soif de pouvoir des uns et des autres justifie tous les revirements, même si l’on prend soin de revêtir ses petites trahisons des oripeaux de la « réconciliation », du « pardon », de l’« humanisme », voire de « Dieu ».

Comme il se doit, les troupes suivent le mouvement les yeux fermés. On donne du « mon frère », du « mon fils » ou du « mon aîné » à celui que l’on traitait hier de voyou, de voleur ou d’assassin. Dans la classe politique, l’amnésie et le cynisme sont décidément les vertus les mieux partagées. Et l’on s’étonnera après ça que les Ivoiriens se détournent de ces palinodies !

Je voudrais respectueusement demander aux trois ex-présidents de renoncer à se présenter à la ­prochaine présidentielle

« Je voudrais respectueusement demander au président Alassane Ouattara, au président Henri Konan Bédié et au président Laurent Gbagbo de renoncer à se présenter à la ­prochaine présidentielle, d’être des exemples pour l’Afrique. Car la paix et la stabilité de notre pays dépendent de vous. » Dans une courte vidéo ­diffusée le 7 février, l’artiste ivoirien Tiken Jah Fakoly dit fort opportunément tout haut ce que beaucoup, qui n’acceptent pas que leur pays soit une nouvelle fois victime de la haine que se vouent les dinosaures, pensent tout bas.

Certains, généralement bien informés, pensent savoir qu’ADO réfléchirait à une modification constitutionnelle visant à rétablir une limite d’âge – 75 ans avant 2016 – pour toute candidature à la présidentielle. Gbagbo, Bédié et lui ont, ­respectivement, 73, 84 et 77 ans. Il serait quand même extravagant de devoir en arriver là pour permettre aux Ivoiriens ­d’enfin tourner la page. Et de regarder vers l’avenir.

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