Économie

Sénégal : les chemins d’une émergence qui ne profite pas encore à tous

Macky Sall et son épouse lors de l’inauguration du premier tronçon du TER, le 14 janvier. ©

Grâce à des choix stratégiques avisés et à une conjoncture favorable dans les secteurs clés, le gouvernement sénégalais affiche un bilan positif. Mais la population attend une amélioration plus tangible de ses conditions de vie.

Sans conteste, le Sénégal est l’un des champions africains du dynamisme économique et devrait le rester. Le taux de croissance de son PIB est supérieur à 6 % depuis plusieurs années, et le FMI lui laisse espérer, dans son analyse du 18 janvier, une accélération pour atteindre 6,9 % en 2019, puis 7,5 % en 2020, et même 10 % quand ses champs pétrolifères et gazéifères entreront en production, à partir de 2022.

Une politique macroéconomique avisée lui vaut de limiter son déficit budgétaire 2019 à 3 %, conformément aux préconisations de l’Uemoa, et de contenir l’inflation au-dessous de 3 % par an. Quoique en augmentation, sa dette n’inquiète pas trop, car elle est peu détenue par des créanciers étrangers.

Les satisfecit abondent. Depuis l’élection de Macky Sall à la présidence en 2012, le pays a doublé sa production de riz et celle d’électricité, dont la puissance installée est passée de 571 MW à 1 141 MW. Il se dote d’infrastructures de qualité, dont un train express régional, l’aéroport international Blaise-Diagne (AIBD) et une ville nouvelle, Diamniadio, aux portes de Dakar, sans oublier un pont le reliant enfin à la Gambie.

Cette bonne santé économique alliée à une vie démocratique réelle, sinon apaisée, a valu au pays des promesses d’investissements à hauteur de 14 milliards de dollars lors de la manifestation organisée à Paris en décembre 2018 par le gouvernement sénégalais pour financer la deuxième phase de son Plan Sénégal émergent (PSE, 2019-2023). Celui-ci doit amener le pays à décoller et à créer une vraie classe moyenne, le revenu annuel par tête étant censé passer de 2 311 dollars en 2011 à 4 000 dollars en 2035.


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Et c’est là que ça coince. Malgré une croissance plus qu’honorable, la pauvreté ne recule guère : entre 45 % et 47 % de la population en souffre toujours, notamment dans les zones rurales. Avec une croissance du revenu par habitant de 0,6 % l’an entre 1987 et 2015, le pays fait moins bien que les pays subsahariens comparables. Il lui faudrait porter son élan à 7 %, voire à 8 %, pour créer les emplois nécessaires à la marée de jeunes qui s’annonce, puisque 45 % de sa population a moins de 14 ans.

Il ne faut pas rêver : la future production d’hydrocarbures n’apporterait pas plus de 20 % supplémentaires au budget de l’État à partir de 2022, selon les calculs du géologue Fary Ndao, auteur de l’essai L’Or noir du Sénégal. Comprendre l’industrie pétrolière et ses enjeux (2018).

Quatre axes prioritaires

Le PSE parviendra-t-il à relever le défi et à transformer la croissance en développement ? C’est avec courage que le gouvernement a accepté la proposition du FMI de soumettre ce plan à l’analyse de vingt-cinq auteurs venus de l’administration, de la politique, de l’université de plusieurs pays, afin de comparer ses stratégies avec celles qui ont réussi à Maurice, au Ghana, au Nigeria, au Rwanda ou en Corée du Sud. Et afin de savoir à quelles conditions les 27 projets du PSE se changeront en véritables facteurs de croissance et pas en sources d’aggravation de l’endettement.

Ce travail collectif piloté par Ali Mansoor, Salifou Issoufou et Daouda Sembene a donné naissance à un rapport intitulé « La course à la nouvelle frontière des revenus : comment le Sénégal et d’autres pays à bas revenus peuvent atteindre la ligne d’arrivée ». Parmi les nombreuses préconisations de l’ouvrage, citons-en quatre. La plus importante : l’investissement public, qui a permis la croissance sénégalaise, ne peut faire plus, faute de moyens, et il faut que le secteur privé prenne le relais pour produire de la richesse, exporter des produits à valeur ajoutée et créer des emplois.

Pour que le privé se renforce, il convient de lui faciliter la vie et d’améliorer le climat des affaires. Des études auprès d’entreprises ayant préféré s’installer en Côte d’Ivoire ou au Ghana plutôt qu’au Sénégal expliquent ce choix par le manque de zones d’activités modernes et par les embûches administratives sénégalaises.

Autre domaine d’amélioration : l’industrie. La tertiarisation de l’économie doit s’accompagner d’une politique industrielle digne de ce nom. Il faut combattre la concurrence déloyale que font aux entreprises de la place les importations sauvages du secteur informel et les fraudes en tout genre. Aujourd’hui, sans moyens et inaudible, la direction de l’industrie a besoin de renforts en compétences afin d’organiser des filières consacrées à l’exportation (seul 1 % des financements publics soutient une stratégie d’exportation).

Moins spectaculaire, plus rentable

D’autre part, les auteurs font état des lenteurs (dix ans) et des surcoûts (l’addition finale a au moins doublé) du chantier de l’AIBD pour conclure que le Sénégal manque de capacités pour superviser des projets de grande taille. Ils préconisent de prendre exemple sur Maurice, qui s’est doté de procédures pour sélectionner les projets en fonction de leur rentabilité et non de leur côté spectaculaire.

Enfin, encore faudra-t-il que la croissance profite à tous. Cela ne se fera pas si le gouvernement ne met pas en place une politique sociale vigoureuse, en commençant par la santé, mais sans oublier les autres aspects de la protection sociale – par exemple des aides financières aux plus pauvres, à condition que leurs enfants aillent à l’école et soient suivis médicalement, comme au Brésil ou au Mexique.

Or pour l’instant, celles-ci profitent surtout aux fonctionnaires et aux salariés du secteur privé formel, pas aux ruraux qui composent les trois-quarts de la main-d’œuvre. À l’évidence, s’il veut franchir « la ligne d’arrivée » en 2035, le Sénégal doit persister dans la réforme.

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