Agroalimentaire

Cameroun : la chute de l’empire agroalimentaire Abbo

La propriété d'El Hadj Abbo à Ngaoundéré s'étend sur plus de 3 hectares. Elle abrite même une mosquée qui accueille de nombreux fidèles le vendredi. © Capture Youtube

Avec la plupart de ses usines à l’arrêt, le groupe de l’un des plus grands commerçants du Cameroun est en passe de s’effondrer, victime de la concurrence comme de lui-même.

Un palais somptueux à Ngaoundéré considéré par certains comme « la plus sublime propriété du Cameroun », un gigantesque ranch pourvu de milliers de têtes de bétail, des dizaines de milliers d’hectares de terres, des appartements à Neuilly-sur-Seine (banlieue huppée de Paris, France), une villa à Maubourguet (Hautes-Pyrénées, France), des comptes en banque en Suisse et au Liechtenstein…

Si l’empire industriel camerounais d’El Hadji Mohamadou Ousmanou Abbo, 82 ans, devait un jour s’effondrer, l’héritage qu’il léguerait à sa progéniture ne saurait trop en souffrir. Cependant, avec trente-six enfants et quatre épouses, le partage de sa fortune patiemment amassée – estimée par certains à plusieurs centaines de millions d’euros – s’annonce épineux. Pour le Cameroun, en revanche, et notamment « sa » région de l’Adamaoua, c’est une autre histoire.

Évalué entre 40 et 80 millions d’euros (selon qu’on soit vendeur ou acheteur), le groupe Abbo est actif dans la meunerie, avec la Société camerounaise des moulins du centre (SCMC) et la Société camerounaise de transformation de céréales (SCTC), dans le sucre, avec les Nouvelles Sucrières du Cameroun (Nosuca), le sel, avec la Cameroon Salt Company (CSC), le maïs, avec Maïserie du Cameroun (Maïscam), la sacherie, avec Cameroon Packing Company (CPC), et même l’hôtellerie, avec le relais Saint-Hubert de Garoua.

Plus de 15 milliards de F CFA de dettes cumulées

Le tout constituant l’un des rares groupes agro-industriels 100 % camerounais. Très vite orphelin de père, aide-chauffeur dès l’âge de 12 ans, l’entrepreneur peul né dans le département de la Vina a construit pierre après pierre son empire à partir de rien, cheminant dans le transport, puis le commerce, avant de se lancer dans l’industrie.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, pourtant, l’épopée s’essouffle. Meurtri par le décès, en 2014, de son fils aîné, Abdelaziz, le plus grand éleveur du pays n’a plus la vigueur de ses jeunes années, et son groupe est miné par le manque d’investissements et une bataille de succession déjà bien entamée. Aujourd’hui, la plupart de ses usines sont à l’arrêt. D’après des documents du Tribunal de grande instance de Wouri d’août 2018 que nous avons pu consulter, les entreprises SCMC, CPC et CSC sont sous le coup d’une procédure de sauvegarde (avec nomination d’un liquidateur, évaluation des plans de redressement envisagés, plans de remboursement auprès des créanciers…).

SCMC est endettée à hauteur de 11 milliards de F CFA (16,8 millions d’euros), notamment envers des banques pour près de 8 milliards – dont Société générale – et envers ses fournisseurs (particulièrement les négociants en blé européens Cerealis et Ifaco Grain) pour 2,8 milliards de F CFA. CPC et CSC sont respectivement endettées à hauteur de 1,9 milliard et 2,3 milliards de F CFA, toutes deux en majeure partie vis-à-vis d’Afriland First Bank (respectivement 880 millions et 1,9 milliard de F CFA).

Contrat de fourniture auprès de Castel

Enfin, d’après nos informations, les unités de SCTC et de Nosuca sont à l’arrêt. Seul Maïscam, qui jouit du monopole de la production de gritz (transformation du maïs destinée à la fabrication de la bière) et d’un contrat de fourniture auprès du géant de la bière Castel (Brasseries du Cameroun), est en activité.

Sollicité pour les besoins de cette enquête, Abbo a accepté de nous rencontrer quelques minutes lors d’un entretien à Yaoundé. Invité par Paul Biya pour assister au défilé et au dîner des célébrations de la Fête nationale, le 20 mai 2018, El Hadji Abbo nous a reçus le lendemain à l’hôtel Hilton, où il loue une suite à l’année.

Fuyant et quelque peu fatigué, il a reconnu les difficultés que traverse son groupe tout en nous assurant de sa capacité à les surmonter. Contactés également, trois de ses enfants qui travaillent pour lui, Yaya, DG de Nosuca, Farida, DG de SCMC, et Abdelwahab, ancien directeur généraldu groupe, ont indiqué qu’ils n’avaient pas l’autorisation de leur père pour nous répondre.

La chute des minoteries

L’exemple le plus éloquent de cet effondrement est sans nul doute celui des minoteries SCMC et SCTC. De 2007 à 2013, ces entreprises, qui comprennent un moulin à Douala, un à Yaoundé et un autre à Foumbot (Ouest), vivent une sorte d’âge d’or multipliant par trois leurs ventes de farine annuelles (de 20 000 à 63 000 tonnes) comme leur chiffre d’affaires (de 6,5 à 21 milliards de F CFA).

Des indicateurs qui stagnent ensuite de 2013 à 2015, puis s’écroulent brutalement à partir de 2016. En cause, notamment, la concurrence féroce qui sévit au pays depuis l’arrivée en 2011 du singapourien Olam, lequel a mené une véritable guerre des prix. Entre 2013 et 2016, le prix du sac de farine au Cameroun a ainsi diminué de plus de 20 %. La plupart des minotiers déjà présents, dont Somdiaa et La Pasta, ont réagi à cette offensive en investissant massivement dans leurs capacités de production… mais pas le groupe Abbo.

Abbo a construit son empire industriel en profitant de situations oligopolistiques ou monopolistiques et ne sait pas faire du business dans un autre environnement

Sans doute en partie car l’homme d’affaires et l’entreprise andorrane CCDI, à qui ce dernier a confié la gestion de ses moulins entre 2008 et 2015, se sont accordés pendant des années pour réaliser de confortables marges sur du blé qu’ils achetaient en Europe et revendaient à leurs propres moulins, rognant d’autant leur capacité d’autofinancement (l’achat de blé représente entre 70 % et 90 % des dépenses d’un moulin). Une explication insuffisante pour un observateur du secteur : « Abbo n’est tout simplement pas habitué à la concurrence. Il a construit son empire industriel en profitant de situations oligopolistiques ou monopolistiques et ne sait pas faire du business dans un autre environnement. »

Liens avec le pouvoir politique

À l’instar de Nana Bouba, autre grand commerçant du Nord, Mohamadou Abbo a bâti sa réussite en nouant, en parallèle de ses affaires, des liens avec le pouvoir politique à Yaoundé. Une stratégie qui remonte au temps du président Ahmadou Ahidjo (leurs propriétés à Ngaoundéré sont voisines). El Hadji est un membre éminent du bureau politique du RDPC, le parti présidentiel, et l’un des premiers financeurs des différentes campagnes de Paul Biya.

Lors de l’élection présidentielle de 2018, il était, par exemple, l’un des vice-présidents de la sous-commission de l’intendance et de la logistique du parti. Avançant en âge, le patriarche s’est peu à peu éloigné de la direction opérationnelle de ses sociétés, tentant de les confier à ses enfants, en particulier à partir de 2005, à la fin du long partenariat qu’il avait noué avec Somdiaa dans le sucre et dans la meunerie.


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De 2008 à 2015, comme pour d’autres entités du groupe, Abbo décide de confier la gestion de SCMC et de SCTC à CCDI Group (aujourd’hui en liquidation amiable mais ressuscité sous le nom de 55 Africa Capital). Une dévolution judicieuse. Sous sa coupe, les moulins vont revoir leurs gammes, innover dans la farine à beignet, s’allier à Soacam – société de distribution de Nana Bouba – et lancer une campagne de communication axée sur la qualité.

Une intransigeance qui refroidit les acquéreurs potentiels

« Leur puissance de feu est alors énorme, confie un bon connaisseur du marché de la meunerie au Cameroun. Avec Soacam, ils bénéficient d’un réseau de distribution exceptionnel qui couvre toutes les grandes villes du pays comme les marchés les plus reculés. » En 2010, une ligne de production est transférée de Yaoundé à Douala pour réaliser des économies sur le transport. La stratégie est gagnante, et le beignet devient rapidement le premier produit issu de la transformation de la farine au Cameroun, devant le pain et les pâtes.

Mais, à partir de 2012, CCDI va commencer à demander à Abbo de mettre la main à la poche pour développer les capacités de production des moulins et des usines de sel et renouveler le matériel industriel de CPC, jugés inadaptés. Fin de non-recevoir. D’après plusieurs sources, Abbo a en fait l’intention de vendre. Plusieurs groupes sont d’ailleurs intéressés, dont Olam, Afisa et le gérant, CCDI. Mais aucun n’en offrira le prix demandé, autour de 80 millions d’euros, jugé trop élevé.

Castel, via sa filiale Somdiaa, est lui fortement intéressé par le rachat de Maïscam, pour laquelle il est prêt à offrir plus de 10 millions d’euros. Mais, là encore, Abbo est trop gourmand… Fatigué par son intransigeance, CCDI va finalement jeter l’éponge à l’été 2015. Pour renouveler le management, le patriarche nomme alors à des postes clés certains de ses enfants, notamment ceux de sa quatrième épouse, parfois au détriment de ceux issus des mariages précédents ; Rachid, jeune contrôleur des impôts, et Farida, qui revient au Cameroun en 2016 après sept années passées au Canada à travailler pour la banque locale CIBC.

Accumulation des pertes

Mauvaise gestion, investissements trop faibles, ou les deux, tous les comptes des entreprises du groupe plongent. Les pertes s’accumulent, les impayés auprès des fournisseurs se multiplient, et El Hadji Abbo refuse invariablement de renflouer le groupe sur ses deniers personnels. C’est là que démarre, en 2017, « l’affaire de la cargaison de blé disparue ».

M. Abbo va accuser du vol de plus de 15 000 t de blé l’ancien représentant du groupe CCDI qui gérait cinq de ses sept entreprises, un Français du nom de Bernard Lafontan, ancien collaborateur de Somdiaa. Après neuf mois d’investigations, l’enquête diligentée par la police judiciaire camerounaise, sur instruction de la présidence, et confiée à la Division des affaires économiques et financières, est abandonnée.


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En revanche, par l’intermédiaire de Credendo, l’assureur-crédit belge, ses fournisseurs, Cerealis et Ifaco Grain, vont engager des procédures contre Abbo en France, où ses biens sont saisis, notamment ses appartements neuilléens. Pour notre observateur averti : « Aujourd’hui, Maïscam est la seule entreprise du groupe qui se porte à peu près bien, car elle est en position de monopole. Nosuca, CSC et CPC peuvent encore être relancés, mais pour les minoteries SCMC et SCTC, cela paraît compromis vu l’avance prise par la concurrence. De toute façon, Abbo semble se complaire dans ce statu quo. La question est désormais de savoir ce qui lui survivra… »


Les Soudanais d’Afisa s’engouffrent dans la brèche

Fondé au Cameroun en 2015, le meunier Afisa (Africa Food Industry SA), filiale du groupe familial soudanais Elnefeidi Group – dirigé par Amin Bashir Elnefeidi – y possède déjà des capacités d’écrasement de plus de 500 tonnes par jour, et commercialise les marques de farine Mama Makala, Choix du boulanger, Africana et Primo. Profitant de la guerre des prix menée par Olam pour asphyxier ses concurrents locaux, Afisa a manifesté son intérêt pour les actifs industriels d’Abbo, mais sans concrétiser.

Persévérant, le groupe, dont les deux moulins de Ngaoundéré et Douala sont loués à Sali Moussa, un autre grand commerçant du Nord, a profité des déboires du groupe Abbo pour prendre en location-gérance les moulins de SCMC et de SCTC, dans l’idée de les relancer. Un accord qui a survécu à la procédure de sauvegarde.

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