Mode

Mode : Pathé’O, plus de cinquante années de carrière portées par Nelson Mandela

Le créateur Pathé'O lors de son défilé au Fima 2018. © Pathé'O

Farouche défenseur de la mode africaine, Pathé’O, qui dit devoir sa renommée à Nelson Mandela, ne cesse de militer en faveur du développement d’une industrie du prêt-à-porter sur le continent. Rencontre lors du dernier Fima.

Quand on lui demande son âge, Pathé Ouédraogo, dit Pathé’O, ne répond pas immédiatement. Pense-t-il au thé qu’il vient tout juste de commander à l’un des serveurs de l’espace VIP du Festival international de la mode en Afrique (Fima) ? Est-il distrait par le rire de la princesse Esther Kamatari, installée un peu plus loin et vêtue d’un ensemble blanc signé… de lui-même ? S’attend-il à ce que son fils, Kader, 20 ans, installé à ses côtés, réponde à sa place ? « Ah, l’âge africain… lâche-t-il soudain. Je suis né en 1954, à Guibaré, à 87 km de Ouagadougou. Je suis mossi, mais Pathé est un prénom peul. »

C’est à l’aube des années 1970, à l’âge de 14 ans, que l’adolescent quitte son Burkina Faso natal pour la Côte d’Ivoire. « On me trouvait trop jeune pour travailler aux champs. À cette époque, on ne parlait pas d’immigration. Toute la sous-région se retrouvait en Côte d’Ivoire pour trouver un emploi », se souvient celui qui a souvent admis qu’il était arrivé dans le milieu de la mode par nécessité plutôt que par passion.

Le premier Fima et Alphadi

« Je suis arrivé à Abidjan sans ressources et sans vraiment savoir ce que j’allais y faire. » Le jeune Pathé finit par rencontrer le patron d’un atelier qui l’emploie comme apprenti tailleur, tout en lui offrant le gîte et le couvert. À force de persévérance, il est bientôt nommé chef d’atelier.

« J’étais toujours très concentré, dit-il. Le travail était tout ce que je connaissais. » Cinq années à apprendre la couture pour hommes, puis quatre celle pour femmes. Le futur styliste décide ensuite de monter son propre atelier avec Amadou, son frère. « Amadou était spécialisé dans la couture pour femmes, et moi je travaillais sur des tenues mixtes. Au fil du temps, j’ai vu ma clientèle s’agrandir et me rester fidèle. »

En ce mois de novembre 2018, à Dakhla, Pathé’O est l’un des stylistes stars du Fima, événement créé par l’un de ses pairs, le Nigérien Alphadi. En 1998, il y a vingt ans, c’est dans un autre désert, celui de Tiguidit, au Niger, que s’est tenue la première édition. Pathé’O y était.

Alphadi, styliste et créateur du Festival International de la mode en Afrique (Fima). © Vincent Fournier pour JA

Alphadi est comme un membre de ma famille

« Alphadi et moi, c’est une longue histoire. Il est comme un membre de ma famille. » Pourtant, les deux n’ont pas tout à fait suivi la même trajectoire. Si Alphadi est reconnu pour sa capacité à fédérer les créateurs du continent africain autour de son événement, Pathé’O s’est attelé à poser les bases d’une entreprise qu’il voudrait voir reproduite par l’ensemble des créateurs africains sur le continent. Son leitmotiv : l’Afrique doit se doter d’une industrie de la mode, car cette dernière ne se résume ni à l’image ni au spectacle.


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Un chantre de la nouvelle pensée africaine ?

« Je veux que l’Afrique fasse sa révolution culturelle. Nous devons interroger nos identités. Pourquoi sommes-nous obligés d’être comme les autres ? Doit-on se renier ? Doit-on être hors du monde ? » Se cacherait-il, derrière le créateur, un chantre de la nouvelle pensée africaine ?

Le créateur Pathé’O, dans son atelier d'Abidjan, en Côte d'Ivoire. © Capture écran/YouTube/AFP

Je suis sûr qu’un jour l’Afrique sera mise en vente. Ce ne sera pas dit officiellement, mais si ça continue comme ça, l’Afrique ne nous appartiendra plus !

« Nos marchés sont inondés de fripes arrivées d’Occident. Les Chinois fabriquent désormais du bogolan au Mali. En Éthiopie, ils ont des fabriques de vêtements qu’ils exportent ensuite vers chez eux. Vous rendez-vous compte ? Je suis sûr qu’un jour l’Afrique sera mise en vente. Ce ne sera pas dit officiellement, mais si ça continue comme ça, l’Afrique ne nous appartiendra plus ! »

Quand on lui oppose un certain élan de la nouvelle génération, il demeure pessimiste. « Elle doit pouvoir se battre à partir d’une base solide. Or on ne peut pas s’appuyer sur le vide pour sauter. » Son fils esquisse un sourire. « Je suis complètement dépassé par son humilité, commente Kader Ouédraogo. Malgré sa notoriété, il est capable de se mettre à genoux ou à quatre pattes pour prendre les mesures d’un parfait inconnu. Et cela alors même qu’il y a énormément de gens qui travaillent pour lui. »

Mandela, Sankara, Kagame…

Aujourd’hui, Pathé’O est en effet le propriétaire de nombreuses boutiques, dont six rien qu’en Côte d’Ivoire, outre son atelier de production de Treichville, au sein duquel il emploie une soixantaine de personnes. Son chiffre d’affaires ? Il dit ne pas le connaître. Sa signature : la création, de la matière au produit fini. Le couturier porte d’ailleurs une chemise de son cru, du Faso dan fani tissé. « J’ai fait en sorte que le tissu soit léger. C’est pour faire vivre la chemise. »


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Quand on lui demande le prix, il tente de botter en touche : « On ne va pas parler de prix… Bon, nous avons des chemises à 100 euros, d’autres à 200 euros… » Si l’on s’aventure un peu plus loin dans l’histoire de ses débuts, Pathé’O cite deux illustres personnalités : Thomas Sankara et Nelson Mandela.

Dans son atelier d'Abidjan, Pathé'O garde une photo de Nelson Mandela portant l'une de ses chemises. © Capture écran/YouTube/AFP

Le premier l’aura poussé à se pencher sur la couture autour du Faso dan fani, tissu typiquement burkinabè. Quant à Mandela, c’est à lui que le couturier dit devoir sa renommée : il aura été l’un de ses plus fidèles clients, avec Kofi Annan, Desmond Tutu, Paul Kagame, Laurent Gbagbo, Gadgi Celi, Brenda Fassie ou même Naomi Campbell.

Quant à tirer un bilan de ses près de cinquante années de carrière, celui qui n’a jamais eu ni muses ni égéries ronchonne : « On n’a pas le temps de faire de bilan quand on travaille dans la mode. La mode vous interpelle. La mode est un renouvellement continu et demande toujours la recherche de nouvelles matières, lignes et tendances. Plus elle vieillit, mieux elle se porte. »


Disciple de Chris Seydou

En 1993, Pathé’O s’envole pour Paris à l’occasion d’un défilé sponsorisé par Air Afrique aux côtés du Malien Chris Seydou, du Ghanéen Kofi Ansah, de la Sénégalaise Collé Ardo Sow et du Nigérien Alphadi. À l’époque, ces couturiers sont les membres fondateurs de la Fédération africaine des créateurs, présidée par Chris Seydou. « Chris était un avant-gardiste qui nous a ouvert la voie, raconte Pathé’O. Il a été un modèle et notre salut. Il avait énormément de talent.

Il a été récupéré par les politiques, choyé par le pouvoir, avant que ça ne se retourne contre lui. Sans compter les procès qu’il a intentés parce que l’on copiait ses modèles. Il n’a jamais eu gain de cause. » Celui qui aura fait connaître le bogolan à travers le monde mourra de maladie, en 1994, à Bamako. « Nous avons organisé un défilé afin de soulever des fonds pour sa mère, qui vivait encore à Kati. Nous avons réussi à récolter 6 millions de F CFA. »

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