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Cet article est issu du dossier «Présidentielle au Sénégal : un « coup KO » réussi pour Macky Sall»

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Elections

Présidentielle au Sénégal : opposition cherche second tour

Le candidat sénégalais à la présidentielle, Ousmane Sonko © SEYLLOU/AFP

Affaiblie et encore tributaire d’Abdoulaye Wade, qui appelle au boycott d’un scrutin qu’il dit « verrouillé », l’opposition jouera gros le 24 février. Parviendra-t-elle à mettre Macky Sall en ballotage ?

Même le plus pessimiste des opposants n’aurait songé à pareil scénario. Fin 2018, c’est une opposition dispersée, mais forte de 26 représentants, qui avait déposé ses dossiers de candidature devant le Conseil constitutionnel. Or seuls quatre d’entre eux ont reçu des « sages » l’autorisation de défier le président sortant dans les urnes. Pour dénicher un équivalent à cette compétition restreinte qui, le 24 février, opposera à Macky Sall un quatuor composé de Madické Niang, El Hadji Issa Sall, Idrissa Seck et Ousmane Sonko, il faut remonter jusqu’en 1988, où seulement quatre candidats avaient concouru.

Trente ans plus tard, décimée par la nouvelle loi sur les parrainages citoyens – qui s’est révélée un impitoyable couperet –, l’opposition accuse le coup. Elle n’en est pas pour autant devenue aphone. Quotidiennement, par conférences de presse et communiqués interposés, les détracteurs de l’exécutif déversent leur vindicte sur celui qu’ils accusent de vouloir les museler collectivement.


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« En nous privant de nos droits constitutionnels et en mettant le pays sous le joug de l’oppression contre les valeurs démocratiques et la sauvegarde des libertés, le président Macky Sall et son régime ne nous laissent aucun autre choix, pour la défense de nos droits citoyens et républicains, que celui de la confrontation politique », déclarait ainsi Malick Gakou, du Grand Parti, le 21 janvier.

Armée mexicaine

Officiellement, l’opposition à Macky Sall est soudée. Après avoir multiplié, au cours des dernières années, les cadres de concertation informels entre les multiples partis qui la composent, elle cheminait encore récemment au sein du Front de résistance nationale (FRN) et du C25 (collectif de 25 candidats déboutés par le Conseil constitutionnel). Mais derrière une solidarité de façade et des mots d’ordre communs, elle peine à dissimuler qu’aucune véritable stratégie d’alliance n’a été élaborée au cours du septennat écoulé.

Lors des législatives de juillet 2017, une liste commune réunissant ses principaux ténors avait pourtant failli voir le jour. Mais entre la garde rapprochée d’Abdoulaye Wade et celle de Khalifa Sall, les négociations avaient capoté pour des questions de préséance. Malgré une moisson plutôt mince (26 députés sur un total de 165), les deux principales coalitions d’opposition avaient tout de même agrégé 28,41 % des suffrages exprimés.

Nous avons retenu le principe d’une pluralité de candidatures. Une présidentielle, c’est une rencontre entre un homme et son peuple

Le 24 février prochain, il en faudra davantage pour menacer Macky Sall, dont la coalition, Benno Bokk Yakaar (BBY, « Unis par l’espoir »), a largement dominé les législatives de 2017, frôlant la majorité absolue en récoltant 49,47 % des voix et 125 sièges dans l’hémicycle.

Une fois ce scrutin passé, l’opposition s’est refusée à envisager une candidature commune pour 2019. « Nous avons retenu le principe d’une pluralité de candidatures. Une présidentielle, c’est une rencontre entre un homme et son peuple », expliquait Malick Gakou à JA en mai 2018.

C’est donc une armée mexicaine qui s’est présentée aux portes du Conseil constitutionnel, mi-décembre. Il y avait là des chefs de parti blanchis sous le harnais ou novices, d’anciens ministres et d’ex-­Premiers ministres, des députés, un patron de médias, un célèbre architecte, etc. Mais identifier dans cette foule un leader susceptible de faire miroiter au pays une troisième « alternance » n’était pas chose aisée.

Idrissa Seck, le retour en grâce ?

Avec 26 candidats en compétition, au risque de décourager son électorat, l’opposition courait au casse-pipe. Mais avec seulement quatre représentants, elle n’a pas forcément gagné au change. À 59 ans, l’ancien Premier ministre Idrissa Seck se lance pour la troisième fois dans une campagne présidentielle qui pourrait bien être la dernière en cas d’échec. Le fondateur de Rewmi a en effet perdu de sa superbe depuis l’époque où, victime d’une cabale du clan Wade, il tournait le dos au Parti démocratique sénégalais (PDS), après un séjour de sept mois à la prison de Rebeuss, et fondait son propre parti libéral, Rewmi.

L'ancien Premier ministre sénégalais Idrissa Seck à Dakar le 5 février 2012. © Gabriela Barnuevo/AP/SIPA

Au faîte de sa popularité, « Idy » pesait près de 15 % des voix, se classant deuxième derrière Abdoulaye Wade à la présidentielle de 2007. Cinq ans plus tard, il n’arrivait plus qu’en cinquième position, avec 7,8 % des suffrages exprimés. Mais depuis le 3 février, le leader de la coalition Idy 2019 semble revenu en grâce. De nombreux candidats recalés par le Conseil constitutionnel se sont ralliés à lui, comme Malick Gakou, Pape Diop et, surtout, Khalifa Sall.


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Ex-dauphin putatif d’Abdoulaye Wade, auquel il voue toujours des sentiments quasi filiaux malgré leur relation en dents de scie, bénéficiera-t-il d’un ndiguel (consigne d’un guide religieux) de « Gorgui » (« le vieux »), afin de rallier à sa candidature une partie de l’électorat – orphelin – du PDS ? Officiellement, Wade père n’a d’yeux que pour son fils Karim, candidat empêché, et prône le boycott du scrutin, se refusant à tout ralliement. Le scénario paraît donc peu vraisemblable.

Madické Niang, le « plan B »

Il l’est encore moins pour Madické Niang, qui était demeuré aux côtés d’Abdoulaye Wade alors que plusieurs cadres influents quittaient le navire PDS. Longtemps considéré comme son principal homme de confiance, l’avocat a tourné le dos à son mentor en octobre 2018, annonçant qu’il serait le « plan B » du parti libéral en cas d’invalidation – désormais acquise –de la candidature de Karim Wade.

Rencontre avec Madické Niang, avocat homme politique sénégalais. Il est candidat à la candidature aux élections présidentielles de Senegal prévue le 24 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Un véritable casus belli pour Wade père, inspirateur de la ligne « Karim ou rien ! » Même s’il est influent dans le « pays mouride », qu’il peut compter sur des sympathisants dans sa ville natale, Saint-Louis, et serait capable d’attirer ceux des militants libéraux qui ont toujours désavoué l’option Karim Wade, on le voit mal créer la surprise, à moins de bénéficier d’un soutien explicite d’Abdoulaye Wade et de son fils – ce qui semble exclu.

Issa Sall, fort des législatives de 2017

El Hadji Issa Sall est sûrement le moins connu des cinq candidats. Cet informaticien, président de l’université du Sahel, à Dakar, s’est surtout fait remarquer à l’occasion de l’incursion surprise du Parti de l’unité et du rassemblement (PUR), dont il est le coordinateur, aux dernières législatives.

En obtenant quatre sièges de députés et 4,7 % des suffrages, ce parti lié aux Moustarchidine (un mouvement socioculturel né dans le giron de la confrérie des Tidjane) a d’ores et déjà démontré qu’il faudrait compter avec lui. Mais de là à chahuter Macky Sall dans les urnes…

Ousmane Sonko a été élu député en 2017, un an seulement après avoir été radié de la fonction publique. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Reste Ousmane Sonko, l’ovni de la présidentielle. L’ex-inspecteur des impôts et domaines, devenu brièvement lanceur d’alertes avant de se lancer en politique, a ravi la vedette à la plupart des candidats autoproclamés. À seulement 44 ans, il a, très tôt, mené une campagne efficace et moderne, alignant les meetings dans les principaux bastions électoraux du pays – retransmis en Facebook Live.

Apôtre d’une gouvernance vertueuse, affichant des accents souverainistes (patriotisme économique, sortie du franc CFA…), il séduit une frange notable de l’électorat des villes et de la diaspora qui ne se reconnaît pas dans Macky Sall.

Ousmane Sonko a démontré sa capacité à rallier une population plutôt jeune par un discours radical, provocateur, parfois démagogique

Dans l’entourage présidentiel, on moque dans les médias ce « candidat du buzz politique », dont certains prédisent qu’il retombera, tel un soufflé, au soir du premier tour. Mais en privé, plusieurs proches de Macky Sall reconnaissent se préoccuper de la percée dans l’opinion de ce trublion qui a manifestement bénéficié des espoirs en berne des partisans de Karim Wade et de Khalifa Sall.

Abdoulaye Wade, faiseur de rois ? 

« Je ne le prenais pas au sérieux avant les législatives, mais j’ai changé d’avis, confie un membre du premier cercle présidentiel. Il a démontré sa capacité à rallier une population plutôt jeune par un discours radical, provocateur, parfois démagogique. » L’intéressé cultive en outre une relation privilégiée avec Abdoulaye Wade, dont il sollicite les conseils. Pour accéder au second tour, lui aussi aurait bien besoin d’un mot d’ordre favorable du patriarche de la vie politique nationale, qu’il a rencontré à Dakar le 9 février.

À quelques jours du scrutin, le sort de l’opposition sénégalaise se résume à une nécessité arithmétique : atteindre collectivement la barre des 51 % des suffrages exprimés afin qu’un second tour lui permette de rallier tous les mécontents autour d’un seul homme.

Abdoulaye Wade a réitéré son appel à « brûler les bulletins de vote » à quelques jours de la présidentielle du 24 février au Sénégal, lors du comité directeur du PDS. © Sylvain Cherkaoui pou JA

Verra-t-on l’un des quatre rescapés sortir du lot et atteindre 25 %, voire 30 % des voix, au soir du 24 février ? Dans le camp présidentiel, même si l’on admet qu’Ousmane Sonko a pris de l’envergure au cours des derniers mois, on se rassure en rappelant que la coalition qu’il conduisait lors des législatives de 2017 n’avait réuni que 37 000 voix. « Cette élection a été taillée sur mesure pour Macky Sall, qui a su faire en sorte que les alliances parmi nous soient désormais impossibles ou de façade », estime un chef de parti.

Pour sa « dernière bataille », Abdoulaye Wade, dont trois opposants au moins convoitent l’électorat, se rêve, lui, en faiseur de rois. Une position toutefois risquée pour l’ex-président. Car une réélection de Macky Sall au premier tour entérinerait à la fois la décomposition provisoire de l’opposition et le déclin durable du PDS, qu’il a fondé.

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