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Cet article est issu du dossier «Démission de Bouteflika : les six semaines qui ont ébranlé l'Algérie»

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Défense

Présidentielle en Algérie : le général Ahmed Gaïd Salah, arbitre de l’ère post-Bouteflika ?

Le général Ahmed Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018 (image d'illustration).

Le général Ahmed Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018 (image d'illustration). © Anis Belghoul/AP/SIPA

Animé par une loyauté sans faille envers le président algérien, qui brigue officiellement un cinquième mandat, le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, s’impose déjà comme le grand ordonnateur de l’ère post-Bouteflika.

Au cours des cinquante dernières années, l’Armée nationale populaire (ANP) algérienne a produit une galerie de personnages qui se sont imposés par leurs compétences, leur fibre patriotique, leur entregent, leur charisme, leur art du compromis, mais aussi par leur poigne et par une certaine capacité à monter des dossiers compromettants.

Parmi ces hommes forts, le colonel Tahar Zbiri, qui fomenta un coup d’État avorté contre Boumédiène en 1967, le colonel Kasdi Merbah, qui dirigea d’une main de fer la redoutable Sécurité militaire, le général Larbi Belkheir, qu’on présentait comme un « faiseur de rois », le général Khaled Nezzar, figure tutélaire de l’armée qui conduisit deux états de siège traumatisants, le général Mohamed Lamari, légende de la lutte antiterroriste, ou encore le général Mohamed Mediène, dit « Toufik », qu’on surnommait, à tort, « Rab Dzaïr » (« dieu de l’Algérie »).

Comme pour ses prédécesseurs, l’étoile d’Ahmed Gaïd Salah brille déjà dans le ciel des généraux. Détenteur du record de longévité en tant que chef d’état-­major de l’ANP – quinze ans en septembre prochain –, il est aujourd’hui le patron incontesté et incontestable de l’institution militaire.

Tout-puissant

Et le garant de « la stabilité » dont se prévaut Abdelaziz Bouteflika, élection après élection, pour poursuivre sa mission. « Cette stabilité a été concrétisée grâce à l’initiative de Son Excellence M. le président de la République, en l’occurrence la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, approuvée par l’ensemble du peuple algérien, puis grâce aux sacrifices colossaux consentis par notre peuple […], à [son] avant-garde l’Armée nationale populaire », a encore répété le vice-ministre de la Défense, à Oran, début janvier.

À deux mois de la présidentielle du 18 avril, Abdelaziz Bouteflika, officiellement candidat à un cinquième mandat, peut donc encore compter sur Gaïd Salah, qui lui a toujours voué une loyauté sans faille, envers et contre tous. « Je serai avec le moudjahid [ancien combattant de la guerre d’indépendance] jusqu’à sa mort », a-t-il un jour confié.

Le général à la retraite Ali Ghediri, candidat à la présidentielle et qui a longtemps travaillé sous les ordres de Gaïd Salah, a été – chose rare – étrillé par la revue El Djeïch, la publication officielle de l’ANP, pour avoir demandé au chef d’état-major de ne pas cautionner ce cinquième mandat.


>>> À LIRE – Algérie : la présidence d’Abdelaziz Bouteflika depuis avril 1999


L’été dernier pourtant, d’aucuns juraient que Gaïd Salah, 79 ans, était sur un siège éjectable, bientôt admis à la retraite, après les purges sans précédent qu’ont connues les directions des services de sécurité et les commandements de régions militaires. Ce fut tout le contraire. Non seulement il coiffe désormais le ministère de la Défense, mais il a placé ses hommes à la tête de la police, de la gendarmerie et des régions militaires.

Et il a récupéré la Direction centrale de la sécurité de l’armée, qui fut longtemps sous la coupe du Département du renseignement et de la sécurité (le DRS, dissous en janvier 2016). Depuis, les services d’intelligence rattachés à la présidence de la République dépendent aussi logistiquement de son département. C’est qu’Ahmed Gaïd Salah est né sous une bonne étoile.

Coup de pouce du destin

La carrière de cet officier, un Chaoui (berbère) natif de la région de Batna (Est) et qui a commandé diverses régions militaires depuis sa sortie de l’académie d’artillerie de Vystrel (Russie) au début des années 1960, a failli être brisée à deux reprises… N’eût été un coup de pouce du destin !

Admis à la retraite une première fois dans les années 1980 sous la présidence de Chadli Bendjedid, il est repêché grâce à l’intervention de deux généraux, Nezzar et Lamari, et avec l’appui de l’organisation des anciens moudjahidine, dont il est l’un des derniers représentants encore en exercice. Durant la décennie noire, propulsé commandant des forces terrestres, il devient l’un des maillons forts de la lutte contre le terrorisme.

Abdelaziz Bouteflika avec le chef d'état-major de l'armée, Ahmed Gaïd Salah, déjà côte à côte en 2005. © Ouahab Hebbat/AP/SIPA

Mais en 2003, nouvel accident de parcours. Le chef d’état-major de l’armée, Mohamed Lamari, transmet au président Bouteflika une liste d’officiers à faire partir à la retraite, au premier rang desquels Gaïd Salah. Maîtrisant à la perfection l’art du « diviser pour mieux régner », qu’il applique méthodiquement pour monter les généraux les uns contre les autres et mieux les neutraliser, le chef de l’État décroche son téléphone. Au bout du fil, Ahmed Gaïd Salah. « Tu veux nous quitter ? » demande-t-il.

Étonnement de son interlocuteur. Qui non seulement gagne le droit de rester, mais se voit de surcroît promu chef d’état-major de l’APN en 2004, peu après la démission de celui qui réclamait sa tête. « Je lui dois tout. Même dans mes rêves les plus fous, je ne pouvais espérer un tel poste », aime à répéter Gaïd Salah, qui ne cesse depuis de faire acte d’allégeance au président.

« L’effacement du président Bouteflika en raison de sa maladie renforce encore plus la présence et l’influence de Gaïd », affirme un général à la retraite

Au fil du temps, il devient une sorte de bouclier contre ceux qui réclament l’impeachment du chef de l’État pour cause de maladie grave et handicapante. « L’effacement du président Bouteflika en raison de sa maladie renforce encore plus la présence et l’influence de Gaïd », affirme un général à la retraite.

« C’est le paradoxe Bouteflika, décrypte un officier qui n’a guère d’atomes crochus avec le chef d’état-major. À son arrivée au pouvoir, en 1999, il pourfendait les généraux et promettait de les faire rentrer dans les casernes. Au crépuscule de sa vie, il remet le pouvoir entre les mains du général. » Pourtant, le même s’en félicite, car « c’est bien la première fois que l’armée a un vrai chef, proche de ses troupes et pas du genre à se calfeutrer dans son bureau. Il a fait passer le budget annuel de l’armée de 1 à 9 milliards d’euros, et tous les corps d’armée ont obtenu ce qu’ils voulaient. Les succès dans la lutte antiterroriste ont renforcé son aura dans les casernes. »

Colères homériques

Et puis il y a son caractère… Car l’homme ne souffre pas la contradiction. C’est peu dire que Gaïd l’a bien trempé. Peut-être même n’aurait-il pas duré à ce poste sans ce côté impétueux. Ses amis comme ses détracteurs décrivent un homme dur, cassant, capable de colères homériques, mais affirment qu’il n’est pas du genre à poignarder dans le dos. Il tire de front.

Chaleureux et blagueur à ses heures, sensible aux flatteries, ce bon vivant porte un regard critique sur le personnel politique qui gravite autour du vieux raïs. À commencer par Saïd, son propre frère, ou Abdelmalek Sellal, son directeur de campagne. Un ami de Gaïd Salah raconte que ce dernier avait rabroué un ministre de l’Intérieur qui jugeait que son plan de financement outrepassait les besoins de l’armée. « Qui êtes-vous pour parler au nom de l’institution ? lui aurait-il lancé au cours d’une réunion. Vous avez fait l’armée en costume-cravate… » Véridique ou non, l’anecdote dit combien est tenace l’image d’homme de fer de Gaïd Salah.

Ahmed Gaid Salah, vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée avec le Président français Emmanuel Macron en décembre 2017. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Pour décrire son côté tonton flingueur, un général raconte cet autre épisode de 2013, où Gaïd Salah n’hésita pas à voler dans les plumes du général « Toufik », alors patron du DRS, lors d’une réunion du commandement de l’armée. « Tu t’attaques à Chakib Khelil [ancien ministre de l’Énergie, inculpé dans une affaire de malversations présumées] alors que tes adjoints sont mouillés jusqu’au cou », lui assène-t-il les yeux dans les yeux, accusant ainsi les hommes censés mener des investigations sur des affaires de corruption d’être eux-mêmes véreux. « Il est capable d’une grande brutalité, raconte l’un de ses amis, surtout s’il se sent personnellement attaqué. »

Obligation de réserve

L’ancien général Hocine Benhadid en sait quelque chose. Pour avoir insinué que Gaïd Salah devait sa promotion au sein de l’état-major à un chantage lié à un dossier compromettant, il a passé deux cent quatre-vingt-six jours en prison… avant d’être condamné à un an de prison avec sursis. Un haut gradé reconverti dans les affaires soupçonne chez Gaïd Salah une volonté irréfragable « de faire taire les militaires qui le connaissent le mieux ».

C’est à son initiative qu’est adoptée au Parlement en juin 2016 une loi pour étendre l’obligation de réserve aux militaires à la retraite, sous peine de poursuites judiciaires. Un texte que l’ex-ministre de la Défense Khaled Nezzar a considéré comme étant une « grave dérive liberticide », qualifiant son initiateur de « fruste et mégalomane » en qui « sommeille le diable de l’aventure ».

Plus qu’une manière de contraindre au silence les généraux retraités – qui ne cultivent pourtant pas une réputation de bavards –, cette loi consacre la fin d’un ordre ancien. Une tradition qui voulait que dans le secret des villas cossues d’Alger les généraux actifs ou retraités se réunissent autour d’un verre et d’un cigare pour échanger à bâtons rompus et se concerter, voire prendre des décisions qui engagent l’avenir du pays.

Comme pour la mort de Boumédiène, en 1978, la démission de Chadli, en 1992, ou l’adoubement de Bouteflika comme successeur du président Zéroual en 1999. Ahmed Gaïd Salah n’a jamais fait partie de ce cercle de généraux faiseurs de rois, ceux qui le constituaient étant morts ou ayant pris leurs distances avec le pouvoir. Il a donc simplement décidé d’enterrer cette règle de collégialité, marque de fabrique de l’armée nationale post-indépendance, qui relève d’autant plus de l’histoire ancienne que l’institution a connu de profondes mutations au cours des vingt dernières années.

Avec Abdelaziz Bouteflika et Abdelmalek Sellal (à dr.), lors de la convalescence du président à Paris, en 2013. © Xinhua/ZUMA/REA

On prête aussi au patron de l’armée des ambitions. Politiques, mais bridées, assure un militaire qui a travaillé sous ses ordres. Présidentielles pour d’autres, qui l’imaginent en Sissi algérien. Certains jurent l’avoir entendu murmurer : « Pourquoi pas moi ? Chadli et Zéroual ont bien été présidents. » Bouteflika vivant, Gaïd Salah ne se hasarderait certainement pas à faire montre de la moindre intention de lui succéder.

Par fidélité, bien sûr, mais aussi parce qu’il sait ce qu’il en coûte aux collaborateurs du chef de l’État qui osent s’affranchir de sa tutelle. S’il est exclu qu’il prétende à la succession, il ne jouera pas moins un rôle clé le moment venu.

Chacune des sorties médiatiques de Gaïd Salah fait l’objet d’une couverture au journal télévisé de 20 heures

« La désignation du successeur de Bouteflika ne se fera pas sans moi », a-t-il confié à l’un de ses visiteurs en 2014. En attendant, le patron de l’armée soigne sa communication. Homme de terrain, il ne se passe pas une semaine sans qu’il ne rende visite à une académie, une région militaire, une caserne, une usine d’armement ou n’assiste à de grandes manœuvres militaires. Chacune de ses sorties médiatiques fait l’objet d’une couverture au journal télévisé de 20 heures.

Pour s’être affranchie une fois du rituel, la direction de l’ENTV s’est fait remonter les bretelles par un général chargé de la communication du vice-ministre de la Défense. On n’efface pas Gaïd d’un trait de plume.


85,5 milliards d’euros

C’est le montant global des budgets alloués au ministère de la Défense de 2005 à aujourd’hui. Le chiffre ne comprend pas ceux accordés dans le cadre des nombreuses lois de finances complémentaires votées durant cette période. Depuis la nomination d’Ahmed Gaïd Salah à la tête de l’état-major de l’ANP, le budget a été en constante augmentation, passant de 1,5 milliard d’euros en 2005 à une prévision de 9 milliards en 2020.


Proche de ses hommes

Commandant des forces terrestres pendant dix ans (1994-2004), Ahmed Gaïd Salah sait faire preuve d’empathie et de considération à l’égard de ses hommes, notamment ceux engagés dans l’antiterrorisme. Il y a quelques années, une section commandée par un colonel accroche un groupe armé dans les maquis de Skikda, dans l’Est. Trois islamistes sont abattus, deux se rendent. Avant même que la section ne regagne sa caserne, le colonel à la tête de l’opération reçoit un appel téléphonique.

Au bout du fil, le chef d’état-major : il tenait à lui adresser un message de félicitations. « Gaïd Salah n’a pas d’égal en matière de connaissance des unités et des hommes qui les commandent », confirme un haut gradé à la retraite. Au sein de l’armée, même ceux qui ne le portent pas dans leur cœur lui reconnaissent une proximité particulière avec ceux qui constituent le gros du contingent.

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