Politique

Tunisie : grandes manœuvres en vue des législatives et de la présidentielle

Le chef de l’État, Béji Caïd Essebsi (à dr.), et le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, le 20 septembre, au palais de Carthage. © Mohamed Hammi/SIPA

Entre islamistes et "modernistes", le petit jeu des alliances a repris de plus belle en Tunisie. Avec en point de mire les législatives d’octobre et la présidentielle de novembre.

Ennahdha cherchait à reprendre la main sur le récit médiatique. Deux annonces lui auront permis de faire les gros titres. Le 12 février, Lotfi Zitoun, membre du bureau exécutif, a exhumé de nouveau l’hypothèse d’une candidature de Rached Ghannouchi, chef du parti, à la présidentielle. Celui-là même qui, quelques jours plus tôt, avait provoqué un tollé en s’octroyant le beau rôle dans la résolution du conflit qui minait le secteur de l’enseignement. Le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a alors dû improviser une allocution télévisée, tandis que l’UGTT, syndicat majoritaire, se fendait d’un démenti, accusant le chef des islamistes de chercher à tirer la couverture à lui.

Les proches du patron d’Ennahdha sont aussitôt montés au créneau pour expliquer qu’il n’était animé par aucune arrière-­pensée électoraliste. « Quelle que soit la volonté de Ghannouchi, c’est au conseil [consultatif d’Ennahdha] de choisir le candidat à la présidence », a affirmé le chef de cette instance, Abdelkarim Harouni, louant malgré tout « ses compétences et son poids politique en Tunisie et à l’étranger ».

Béji Caïd Essebsi candidat ?

Empêtré dans des scandales politico-judiciaires – l’officine sécuritaire secrète, les sources de financement du parti, l’endoctrinement et les maltraitances dans les écoles coraniques –, Ghannouchi a surtout pris le risque, en grillant la politesse à Chahed, d’écorner l’entente affichée entre les deux hommes. Car c’était au chef de l’exécutif que revenait la charge d’annoncer l’accord conclu avec les syndicats.

À Tunis, les observateurs soupçonnent le chef de l’État, qui n’a toujours pas digéré d’avoir été floué par les islamistes, d’orchestrer la zizanie

Il y a en revanche fort à parier que Béji Caïd Essebsi, alors au sommet de l’Union africaine, à Addis-Abeba, s’est réjoui de ce couac entre ses deux anciens alliés, devenus d’encombrants concurrents au fil du quinquennat. « Béji est d’abord un fin politique : il connaît son monde, n’oublie jamais rien et n’en montre rien. Il a la capacité d’anticiper les manœuvres en ayant plusieurs fers au feu », analyse le député Mondher Belhaj Ali, qui songe à réintégrer Nidaa Tounes.

À Tunis, les observateurs soupçonnent le chef de l’État, qui n’a toujours pas digéré d’avoir été floué par les islamistes, d’orchestrer la zizanie. Au point de ne plus recevoir Ghannouchi, qui, selon des témoins, s’est enferré dans un monologue embarrassant face à un président mutique lors de leur dernier rendez-vous, en décembre 2018. Car le chef de l’État n’a pas renoncé à être candidat à sa succession. « Mon mandat s’achève en décembre. La Constitution me donne le droit de me représenter, a-t-il déclaré à Jeune Afrique. Vais-je user de ce droit ou non ? Nous verrons ! Dieu seul le sait ! »

Ennahdha et Tahya Tounes favoris

En attendant, sa stratégie consiste à se tenir à distance des règlements de comptes politiques, qui ont repris de plus belle depuis le lancement du compte à rebours électoral par Nabil Baffoun. Le président de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie) a en effet annoncé la tenue des législatives et de la présidentielle respectivement en octobre et novembre.

En l’absence de la candidature déclarée de poids lourds à la magistrature suprême, les partis semblent pour l’heure focaliser leurs efforts sur l’élection des parlementaires, comme s’ils avaient intégré l’idée que le pouvoir, tel que réparti par la Constitution, est d’abord détenu par l’Assemblée.


>>> À LIRE – Dossier – Tunisie : 2019, l’année de tous les enjeux


Le pape des sondages, Hassen Zargouni, estime que pour ce scrutin Ennahdha est au coude-à-coude avec Tahya Tounes, nouvellement créé en soutien à Chahed, mais dont le poids électoral n’a pas encore été mesuré par les sondages. « L’enjeu pour la formation islamiste est de mobiliser ses électeurs, dont le nombre est tombé de 1,5 million en 2011 à 500 000 en 2018 », précise le patron de Sigma Conseil.

D’où la tentative de Ghannouchi de relégitimer le rôle d’Ennahdha, à la peine depuis la rupture de son alliance gouvernementale avec Nidaa Tounes. Il y va aussi de l’avenir du président d’Ennahdha, de plus en plus critiqué en interne. Sa candidature à la présidence de la République constituerait une sortie honorable et ouvrirait le parti à l’alternance. En attendant, Ennahdha n’aura d’autre choix que de s’allier avec Tahya Tounes pour espérer gouverner.

Le parti multiplie les appels du pied en évoquant, selon Ali Larayedh, ex-chef du gouvernement et cadre dirigeant de la formation islamiste, « la nécessité d’un consensus ». « Nous allons partager le pouvoir avec Chahed et ceux qui le rejoindront », insiste Abdellatif el-Mekki, autre figure du mouvement.

Désenchantement général

Tahya Tounes semble, lui, plus divisé : certains assurent qu’il n’y aura pas d’alliances, d’autres se contentent de ne rien démentir. La députée Zohra Driss considère que les divergences entre les deux formations ne sont que d’ordre sociétal, et non économiques. Selim Azzabi, l’un des fondateurs, insiste quant à lui sur la stabilité gouvernementale.

Il semblerait que cet axe de campagne viendra se substituer à l’argument du « vote utile » promu par le passé par Nidaa Tounes. Mais Mustapha Borgi, ex-membre du parti de Caïd Essebsi, prévient : « Azzabi et Chahed, qui ont mené la campagne de Nidaa Tounes en 2014, savent ce qu’un accord avec les islamistes leur a coûté. Ils doivent lever toute ambiguïté. »

Le chef du gouvernement tunisien Youssef Chahed © Ons Abid pour JA

Pour le député Mondher Belhaj Ali, le débat est déjà tranché : « En 2014, Ennahdha comptait un ministre et deux secrétaires d’État. Aujourd’hui, sans majorité mais avec l’appui de Chahed, elle en a douze. Qui devront assumer le bilan du gouvernement, lequel est désastreux. »


>>> À LIRE – Tunisie : Youssef Chahed, un bilan dans le rouge deux ans après


Tahya Tounes s’est fixé comme objectif – fort ambitieux – de remporter seul 109 sièges, soit la majorité. Pour ce faire, et le consensus pour l’heure porte sur ce point, il faudra remanier le code électoral. « Le mode de scrutin actuel, au plus fort reste, et le seuil électoral de 3 % conduisent à une aberration, note un élu. Si vous obtenez 46 % des voix dans les urnes, vous n’avez que 41 % des sièges à l’Assemblée. » D’où l’examen, dès cette semaine, d’un projet de loi pour porter ce seuil à 5 %.

Ainsi, en octobre prochain, un parti qui obtiendrait 44 % des voix se verrait accorder 51 % des sièges. Soit une majorité qui garantirait une stabilité de l’exécutif. Une hérésie pour l’ONG Mourakiboune : « Nous sommes encore dans une transition démocratique ! Cet écrémage prématuré ne maintiendrait que cinq à six formations. » Mondher Belhaj Ali se réjouit quant à lui de ce changement qui amènerait les petits partis et les indépendants à se fondre dans un front commun.

Nidaa Tounes panse ses plaies 

Officiellement au-dessus de la mêlée, Béji Caïd Essebsi ne perd pas de vue pour autant la refonte de Nidaa Tounes, dont il reste le président d’honneur. Il œuvre en coulisses au rabibochage avec des figures jusque-là cataloguées indépendantes ou apolitiques. « Un Nidaa Plus, avec des effectifs renouvelés et l’appui d’instances nationales, a toutes ses chances aux élections », estime un transfuge du parti, revenu dans ses rangs après trois ans de nomadisme politique.

Nidaa Tounes, qui a en outre conservé une bonne implantation régionale, sait aussi qu’il doit revoir son leadership, incarné par le fils du chef de l’État, le très contesté Hafedh Caïd Essebsi, et ne pas retomber dans ses travers d’antan, qui l’avaient conduit à se jeter dans les bras d’Ennahdha.

Reste l’inconnue de l’abstention, estimée à 70,1 % pour les législatives, mais qu’aucune formation ne semble prendre sérieusement en compte. « Le désenchantement général, dû à la situation économique et au discrédit de la classe politique, fait craindre un boycott massif qui réduirait la légitimité du gouvernement, alerte l’analyste politique Youssef Cherif. Les factions pro-autoritarisme pourraient profiter de ce mécontentement. » Le compte à rebours est bien lancé. D’ici à octobre, tous les coups seront permis.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte