Culture

Maroc : enquête sur la « mafia de l’art »

Une visiteuse lors de l'inauguration du Musée Mohammed VI d'art moderne et contemporain de Rabat (image d'illustration). © YouTube/AFP

Un marchand d’art réputé est mis en cause dans une affaire de vol et de falsification d’œuvres. Enquête sur un scandale qui révèle au grand jour le business florissant des faussaires.

Marrakech se pare de ses plus belles couleurs pour devenir, du 21 au 24 février, la capitale de l’art pictural. Exposition au musée Al Maaden, nouvelle galerie night-club, lancement d’une exposition itinérante de trente peintres africains majeurs… De nombreux événements sont prévus dans la Ville ocre. Mais un scandale retentissant dans le marché de l’art du royaume menace de perturber la fête. Une affaire rocambolesque de vol, de recel et de falsification d’œuvres d’art à faire retourner Jacques Majorelle dans sa tombe.

Des photocopies à la place des originaux

Le 6 février, le détenu Omar Mounkir, 57 ans, reçoit au parloir de la prison d’Oukacha, à Casablanca, des visiteurs pas très commodes. Les membres de la brigade judiciaire qui l’ont écroué, en octobre dernier, pour vol et abus de confiance, avant qu’il ne soit condamné à huit mois de prison ferme, sont revenus l’interroger.

Omar fait face à une nouvelle plainte de son ancien employeur, un magnat de l’immobilier dont il a été l’homme à tout faire pendant vingt-cinq ans. Il est cette fois accusé du vol de plusieurs œuvres d’art, dont six tableaux de Jilali Gharbaoui valant des millions de dirhams. « Depuis quelques semaines, je découvre avec stupeur que des œuvres de ma collection ont été remplacées par de vulgaires photocopies couleur », nous confie le propriétaire milliardaire, qui tient à son anonymat.

Le propriétaire est surpris par l’aspect parfaitement lisse du papier, alors que Gharbaoui est connu pour laisser des reliefs

Imaginez la scène : ce capitaine d’industrie déballe six peintures sur papier de Gharbaoui, jusque-là stockées dans sa réserve, pour en choisir une à offrir au fils de l’un de ses amis en guise de cadeau de mariage. Il est surpris par l’aspect parfaitement lisse du papier, alors que Gharbaoui est connu pour laisser des reliefs et des accidents de peinture… Les œuvres originales ont été remplacées par des photographies !

Il fait tout de suite le lien avec la première affaire de vol impliquant son homme de confiance. « Je me suis alors mis à recenser ma collection. Je suis passionné et je ne résiste pas à l’appel d’une peinture qui me plaît, mais certaines restent pendant des années emballées dans du papier bulle », explique-t-il. Il découvre alors l’ampleur des dégâts.

« Faussaires chinois », trafiquants marocains

Ce milliardaire septuagénaire, qui a constitué au fil des décennies l’une des plus grandes collections du royaume, est loin d’être la seule victime des faussaires. Les spécialistes du marché sont catégoriques : « Il n’y a pas un grand collectionneur qui ne compte pas parmi ses tableaux du faux, nous explique un marchand d’art. Et très peu ont le courage et la volonté de faire appel à des experts pour faire le tri parmi leurs pièces. »

« Le marché du faux marche tellement bien que certains font même appel à des faussaires chinois pour imiter la gestuelle des grands maîtres marocains », confie un connaisseur du marché. « Je connais toute une promotion de l’École des beaux-arts qui s’est carrément spécialisée dans le faux », renchérit l’artiste-peintre Fouad Bellamine. Et le travail de Gharbaoui est particulièrement visé, depuis que Mohammed VI et des membres de la famille royale se sont mis à collectionner ses tableaux.


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Devant les limiers de la brigade criminelle du district de Hay Hassani, Omar Mounkir a avoué avoir dérobé plusieurs œuvres et les avoir remises à un certain Mohamed Benbouida, qui se chargeait de les revendre.  Arrêté devant son lieu de travail le 16 octobre, cet employé d’Anfa Cadre – encadreur réputé à Casablanca – crache le morceau dare-dare : son principal client est un voisin. Un personnage loin d’être méconnu dans le milieu artistique : Younes Jraifi, marchand d’art informel.

Cet ancien banquier de 35 ans, qui affirme travailler dans les assurances, se présente aussi depuis plusieurs années comme un collectionneur et spécialiste de l’art marocain. En 2012, il se faisait un plaisir d’affirmer – dans les colonnes du quotidien économique le plus lu du royaume – être le fondateur d’Art’Pège, un fonds d’investissement qu’il aurait monté avec des maisons de vente et des galeries d’art. « C’est un projet qui n’a malheureusement jamais vu le jour », se justifie-t-il aujourd’hui. Depuis qu’il est mêlé à cette affaire, il n’assume même plus son statut d’expert.

Le propriétaire d’Anfa Cadre ne s’est jamais douté des manigances entre son apprenti et son voisin collectionneur

Pourtant, celui-ci faisait bel et bien ses affaires auprès de maisons de vente étrangères. Piasa, la célèbre maison parisienne, mettait en avant, en avril 2018, dans la préface d’un catalogue de vente, son « excellente connaissance de la scène artistique » marocaine. Et dans le milieu, sa réputation est établie : « Des tableaux de sa collection sont souvent déposés dans des ventes aux enchères », reconnaît le responsable d’une salle de vente. Même ses voisins, dans le très huppé quartier Racine, connaissent cet homme originaire de Khouribga comme un marchand d’art.

« Il organisait des soirées fastes où les grandes fortunes du royaume défilaient pour admirer des œuvres d’art et parfois marchander leurs prix entre deux coupes de champagne », nous confie l’un d’eux. C’est donc avec stupéfaction qu’ils ont assisté à son arrestation et à la perquisition de son domicile. « La police a embarqué mon employé Mohamed et Younes Jraifi dans une voiture chargée d’œuvres retrouvées au domicile de ce dernier », raconte le propriétaire d’Anfa Cadre, qui ne s’est jamais douté des manigances entre son apprenti et son voisin collectionneur.

Des toiles vendues « à 10 % de leur valeur réelle »

Mais le marchand informel affirme devant les enquêteurs avoir acheté les œuvres sans se douter qu’elles étaient volées. « Certaines ont été même présentées dans des ventes aux enchères. Vous pensez que j’aurais fait cela si je le savais ? », nous raconte-t-il, plaidant la bonne foi. Pourtant, les achats auprès de Benbouida – dont le salaire ne dépassait pas les 5 000 dirhams (462 euros) – ont été nombreux, s’étalant sur plus de cinq ans et à des prix extrêmement bas pour des toiles de maître… Ce qui aurait dû alerter ce connaisseur sur la provenance douteuse des œuvres.

Car si Jraifi soutient les avoir payées au prix du marché, une source proche de l’enquête se veut catégorique : « Acheter quatre œuvres de Saladi pour 30 000 dirhams est l’affaire du siècle. C’est un montant qui correspond à 10 % à peine de leur valeur réelle. » Au demeurant, Jraifi déclare aux enquêteurs réaliser des bénéfices de seulement 3 000 à 4 000 dirhams sur la revente des tableaux, ce qui fait hurler de rire tous les professionnels qui l’ont côtoyé. Pour éviter des poursuites, Jraifi a aujourd’hui restitué pas moins de seize tableaux, dont la plupart avaient déjà été vendus à des collectionneurs.


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« La police a fait un travail remarquable. J’ai pu récupérer vingt-trois tableaux, mais je sais qu’il y a encore des œuvres qui m’appartiennent dans la nature », reconnaît notre magnat de l’immobilier, plus déterminé que jamais à poursuivre toutes les personnes impliquées. Dans le sillage de sa nouvelle plainte pourraient surgir d’autres révélations inédites sur ce que certains professionnels du marché appellent depuis des années « la mafia casablancaise de l’art ».

Les entourloupes dans le marché de l’art marocain sont en effet légion, même parmi la communauté des experts. « Il est courant d’annoncer des ventes à des prix stratosphériques – qui n’ont peut-être jamais eu lieu réellement – juste pour doper artificiellement la cote de tel ou tel artiste », s’insurge Fouad Bellamine. Et les histoires de faux certificats délivrés ou de fausses œuvres authentifiées et mises en valeur dans des expositions ne manquent pas dans le microcosme artistique.

Seulement 25 % des transactions en galerie

« C’est un faux Gharbaoui ! » s’exclame Fouad Bellamine, réputé comme l’un des plus grands connaisseurs de Gharbaoui, lorsqu’on lui présente la photo d’une œuvre de l’artiste marocain décédé prématurément à 41 ans. Ce tableau figure pourtant dans un ouvrage consacré au peintre, édité par le très sérieux musée de Bank Al-Maghrib.

Ses auteurs, des critiques d’art renommés, prétendent avoir « découvert des œuvres jamais encore dévoilées au grand public », alors que celles-ci sont considérées comme des faux par de nombreux connaisseurs du marché. « La gestuelle et la technique de peintres comme Gharbaoui, Saladi ou Kacimi sont inimitables », affirme Bellamine.

La plupart des transactions s’effectuent entre particuliers, sur un marché informel, propice aux dérapages et aux arnaques

Pour Mehdi Khalifa, directeur associé à la galerie Venise Cadre, c’est « la structure du marché qui permet au faux de prospérer. Les transactions en galerie, estimées l’année dernière à quelque 80 millions de dirhams, représentent à peine 25 % du volume global du marché, sur lequel des intermédiaires qui se présentent comme des collectionneurs font la loi ».

La plupart des transactions s’effectuent en effet entre particuliers, sur un marché informel, propice aux dérapages et aux arnaques. Certains professionnels déplorent l’absence d’une véritable institution qui permet de les prévenir. « Mais nous autres galeristes avons aussi notre part de responsabilité, reconnaît Mehdi Khalifa. Nous devrions d’abord nous regrouper en association professionnelle pour défendre nos intérêts communs. » La structuration du marché de l’art marocain reste une œuvre largement inachevée…


Escales artistiques

Admirer des œuvres en attendant ses bagages ou son prochain vol ? Ce sera bientôt possible à Casablanca. Une convention a été signée, le 7 février, entre la Fondation nationale des musées (FNM) et l’Office national des aéroports (ONDA), pour promouvoir les artistes marocains dans les dix-huit aéroports que compte le pays. Le partenariat prévoit notamment des expositions temporaires de peintures, dessins et sculptures dans les terminaux.

« Nous avons accueilli plus de 22,5 millions de passagers en 2018, a expliqué Zouhair Mohamed El Aoufir, directeur général de l’ONDA, lors de la signature. Nous essayons de mettre à leur disposition des espaces de confort avec une grande qualité de service, tout en leur permettant de s’enquérir des nouveautés artistiques et culturelles. »

Pour Mehdi Qotbi, président de la FNM, il s’agit de mettre en avant « la vivacité de la culture, de la mémoire et du patrimoine marocain ». La convention a été scellée dans un lieu très symbolique : le Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain (MMVI), à Rabat.

YouTube/MATIN TV


Ils ont toujours la cote

Ces maîtres de la peinture marocaine, aujourd’hui décédés et dominant encore les transactions sur le marché de l’art, sont les plus touchés par le fléau de la contrefaçon (prix galerie, selon format).

1. Ahmed Cherkaoui 140 000 à 650 000 euros

2. Farid Belkahia 110 000 à 740 000 euros

3. Jilali Gharbaoui 46 500 à 280 000 euros

4. Hassan El Glaoui 32 500 à 280 000 euros

5. Abbès Saladi 18 500 à 460 000 euros

6. Miloud Labied 18 500 à 120 000 euros

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