Cinéma

Maroc : Cinéatlas, le retour d’un lieu mythique du cinéma à Rabat

Le hall flambant neuf de l’établissement. © naoufal sbaoui pour ja

Depuis des années, au Maroc, la tendance est à la fermeture des salles obscures. Mais une inflexion se fait sentir, symbolisée par la réouverture de cette adresse mythique de Rabat.

En face du Parlement, quelques jeunes s’engouffrent dans une impasse couverte. Au fond, les portes grandes ouvertes du Colisée donnent sur un joli hall et de beaux escaliers monumentaux.

Les R’batis, dont beaucoup empruntent l’avenue, sur laquelle on trouve aussi le Balima, un hôtel mythique, le musée d’art contemporain ouvert en 2014, une gare, l’entrée de la médina et une importante mosquée, mesurent la différence : le cinéma, rebaptisé Cinéatlas mais que beaucoup continuent d’appeler le Colisée, a longtemps été fermé, ses portes envahies par la poussière. Rouvert, il anime désormais l’avenue Mohammed-V comme les autres points d’attraction.

Ceux qui connaissent les débats de société marocains se souviennent que les salles de cinéma étaient devenues un symbole. Au tournant des années 2010, la société civile, les architectes, urbanistes et activistes culturels signalent un problème : les salles obscures ferment les unes après les autres.

Une association, Save Cinemas in Morocco, s’alarme : « 34 cinémas au Maroc en 2013, contre 280 il y a trente ans ! » En 2014, Save Cinemas in Morocco et Casamémoire, une autre association active pour la sauvegarde du patrimoine casablancais, lancent des actions pour dénoncer les destructions de bâtiments. À Rabat, la capitale, quelques adresses font de la résistance : le 7e Art, le Paradise, le Renaissance… Pas de quoi contenter les cinéphiles : les affiches tournent peu, les films projetés ne sont pas tous alléchants… Les salles sont le plus souvent utilisées pour des événements ou des projections dans le cadre de festivals.

Rayonnage de bonbons

C’est un Français qui a rouvert le Colisée, dont les murs appartiennent aussi à une vieille famille française du Maroc, propriétaire immobilière à Rabat. Pierre-François Bernet, factures sous le coude, court et passe commande pendant que les équipes accueillent les spectateurs. Quatorze personnes sont employées ici, une bonne moitié à mi-temps.

Le patron entend proposer un rayonnage de bonbons digne de ce nom. Commerçant jusqu’au bout des ongles, vieux routier de l’industrie en France, il veut chouchouter sa clientèle : « Vous venez au cinéma, c’est une sortie, vous devez pouvoir vous faire plaisir. L’expérience doit être complète. »

Les travaux de la salle ont été lancés durant l’été 2017. Un an plus tard, le Colisée de Rabat ouvrait de nouveau ses portes sous son nouveau nom. Bernet a pris le parti de découper en quatre la grande et unique salle d’environ 900 sièges. Trois salles de petite taille et une d’un peu plus de 250 sièges, pour les plus grosses sorties.

Une enveloppe de 15 millions de dirhams environ (1,4 million d’euros) a été nécessaire. Retaper la grande salle de la capitale pour en faire un multiplex aux normes demande des investissements. Il y a eu beaucoup de casse, mais l’idée était de conserver le plus important : les lignes Art déco, le fer forgé typique des halls r’batis… « Les escaliers sont en marbre de Tiflet et Bejaâd », souligne Bernet.

« La réouverture du Colisée, c’est un bonheur »

L’expérience, pour certains habitants de Rabat, c’est aussi de revenir à une source de souvenirs. En 1978, lors de la sortie de Saturday Night Fever, toutes les places mises en vente par le Colisée avaient été achetées plusieurs jours à l’avance. En 1980, quelque 40 millions de billets de cinéma avaient été vendus à travers le royaume. L’appétence des Marocains pour le cinéma est connue et ancienne. Le symbole derrière la réouverture du Colisée peut se comprendre à l’aune de cette autre annonce, faite en 2018 : la destruction, peu de temps avant le célèbre Festival international du film de Marrakech (FIFM), du cinéma mythique le Théâtre Palace, dans le centre-ville de Marrakech. La bâtisse datait des années 1920.


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Pour l’année 2017, selon les chiffres du Centre cinématographique marocain (CCM), le multiplex Mégarama, sis sur la corniche de Casablanca, qui appartient à l’opérateur français à la tête de quelque 80 salles entre la France, l’Espagne et le Maroc, comptabilise plus de la moitié des entrées au Maroc. Aujourd’hui, un peu moins de 2 millions de places sont vendues annuellement. Ils sont pourtant nombreux à croire que ce n’est pas l’envie qui manque, mais l’offre. Le CCM, qui semble trouver que les débouchés manquent plus que les moyens pour produire des films marocains, a mis la main à la poche à hauteur de 3 millions de dirhams pour soutenir Bernet et ses équipes.

Si les productions marocaines marchent bien, le guichet a été assailli pour La Nonne, blockbuster d’horreur gothique américain

Mehdi, trentenaire, cadre et père de deux enfants, souffle : « Ne nous mentons pas, la réouverture du Colisée, c’est un bonheur. Emmener ses enfants au cinéma le dimanche a toujours paru naturel à des générations de Marocains qui se sont retrouvées peu à peu privées ou presque de cette sortie… Cela n’avait aucun sens. » Les dimanches matin, au Colisée, sont réservés aux films pour la jeunesse. « Les moins de 12 ans paient 45 dirhams », détaille la guichetière, contre 50 pour les étudiants et 65 en plein tarif.

Contrat avec la Warner

Ici, et bien que les nombreuses séances en VO, devenues rares au Maroc, représentent un produit d’appel, les productions marocaines marchent bien : Sofia, premier film de Meryem Benm’barek, et Volubilis, du réalisateur Faouzi Bensaïdi, ont tous les deux eu du succès. « On n’a pas eu de mal à passer la barre des mille entrées », sourit Bernet, qui a aussi vu son guichet assailli lors de la sortie de La Nonne, blockbuster d’horreur gothique américain.


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Le patron de Cinéatlas prend les chiffres comme preuve de la viabilité de son projet : environ 5 000 spectateurs se sont pressés à l’ouverture, en août 2018, et plus de 16 000 sur le mois d’octobre. Après avoir conclu un contrat avec la Warner, faisant de lui le distributeur des œuvres de la major américaine dans le royaume, il compte maintenant ouvrir une salle dans la ville côtière d’El Jadida – quelques scènes de la rixe entre les deux protagonistes du Othello d’Orson Welles y ont été tournées –, privée de salles obscures depuis des années.

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