Cinéma

Madagascar : « Fahavalo », le documentaire qui ravive l’un des épisodes les plus sanglants de 1947

Des témoins se souviennent de la « révolte des sagaies », réprimée dans le sang. © laterit productions

Avec le documentaire « Fahavalo », Marie-Clémence Andriamonta-Paes ravive le souvenir de l’un des épisodes les plus sanglants de la colonisation.

Ce sont des vieillards usés, fatigués, édentés. Des gueules cassées à la mémoire vacillante. Mais ils sont les seuls à pouvoir témoigner, aujourd’hui, du combat inégal auquel ils ont participé : la « révolte des sagaies ».

Paul Moravelo « Rapaoly », Iamby, surnommé Aba ny Rambony (le père de Rambony), Martial Korambelo, Bebe ny Dadoa (103 ans au moment du tournage), interviewés par la réalisatrice Marie-Clémence Andriamonta-Paes pour son film Fahavalo, ont tous participé à un titre ou un autre au soulèvement commencé le 29 mars 1947 et qui donna lieu à l’un des épisodes les plus meurtriers de la colonisation française. Sans doute aussi l’un des plus méconnus.


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Silence

Les manuels d’histoire français évacuent généralement en une ou deux lignes l’événement, et les Malgaches ont aussi gardé le silence. Ils risquaient, en ressuscitant ce passé, de raviver les tensions entre les communautés, et surtout de fâcher le partenaire français.

Fahavalo est un document précieux. Des artistes se sont déjà emparés du sujet, comme le photographe Pierrot Men et l’écrivain Jean-Luc Raharimanana dans Portraits d’insurgés, Madagascar 1947 (éditions Vents d’ailleurs). Quelques historiens, la plupart français, se sont également penchés sur ces événements, dans des études fouillées, notamment Jacques Tronchon (L’Insurrection malgache de 1947, éditions Karthala, 1986). Mais il manquait pour redonner vie au drame la parole des hommes et des femmes qui ont résisté, armés de sagaies, face aux fusils, protégés parfois par de simples talismans censés leur permettre d’éviter les balles.

Système d’apartheid

En plus des entretiens avec les rescapés, le documentaire donne à voir des images d’archives inédites filmées dans les années 1940. En filigrane transparaît la brutalité de l’administration coloniale qui condamne la population au travail forcé, notamment pour créer les chemins de fer. Sur place, les autorités ont établi un véritable système d’apartheid : des produits importés sont réservés aux Blancs, qui bénéficient aussi d’un traitement de faveur concernant l’enseignement, la santé ou la justice.

Selon l’Office national malgache des anciens combattants et des victimes de guerre, 50 000 Malgaches auraient été envoyés au front en Europe

On comprend mieux la colère des natifs de « l’île rouge »… d’autant que, comme le rappelle le film, les Malgaches ont payé de leur sang l’engagement français dans la Seconde Guerre mondiale. Selon l’Office national malgache des anciens combattants et des victimes de guerre, 50 000 Malgaches auraient été envoyés au front en Europe. Des députés malgaches à l’origine du Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM) sont même élus à partir d’octobre 1945, mais l’État français reste sourd à leur demande : une indépendance qui aurait pu se réaliser « dans le cadre de l’Union française ».

Répression violente

Légaliste, pacifique, le MDRM organise des manifestations et des appels au boycott de produits français… tandis que le gouvernement français emprisonne ses soutiens. L’embrasement est inévitable. Le 29 mars 1947, les rebelles se lancent à l’assaut du poste français de Moramanga. Une centaine de personnes – militaires et civils français ainsi que leurs « collaborateurs » malgaches – sont lynchées, brûlées, tuées à l’arme blanche. Leurs cadavres sont parfois démembrés.

Fahavalo, un outil indispensable et émouvant pour comprendre

La réplique de l’armée française, secondée par des tirailleurs sénégalais et algériens, ne se fait pas attendre… et donne lieu à des actes odieux. Le 5 mai 1947, des cadres du MDRM sont enfermés dans des wagons à bestiaux sur lesquels les militaires tirent en pleine nuit, faisant plus de 120 victimes. Depuis son avion, l’officier Guillaume de Fontanges jette vivants des prisonniers sur un village, pour en effrayer ses habitants.

Les historiens se querellent encore sur le nombre total des disparus. L’État français a établi à 89 000 le nombre des victimes de la « pacification », mais le chiffre aurait été grossi pour disqualifier le MDRM, tenu pour responsable du conflit. L’historien Jean Fremigacci, lui, parle de moins de 40 000 morts.

Malheureusement, Fahavalo oublie de contextualiser la parole des survivants. Souvent, on ne sait ni quand ni où se sont déroulés les actes dont ils nous parlent. Quelques données historiques auraient été précieuses pour éclairer les spectateurs (nombreux) qui ne savent rien de cette révolte. Mais d’indéniables atouts (qualité des témoignages, photo irréprochable, bande-son de Régis Gizavo, aujourd’hui disparu) font de ce film un outil indispensable et émouvant pour comprendre.

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