Politique

Richard Sezibera : « Le Rwanda n’a rien à voir avec les problèmes du Burundi »

Richard Sezibera, le ministre rwandais des Affaires étrangères. © Cyril Ndegeya pour JA

Annulation de la mission de l'Union africaine menée par le Rwanda en RDC, conflit avec le Burundi et l'Ouganda, rapprochement avec la France, enquête sur le meurtre de Patrick Karegeya... Le nouveau ministre rwandais des Affaires étrangères Richard Sezibera revient pour la première fois sur les dernières actualités diplomatiques du pays.

Diplomate chevronné, Richard Sezibera a pris, à 54 ans, la succession de Louise Mushikiwabo après l’élection de cette dernière à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), en octobre dernier. Ancien réfugié passé par le Burundi puis l’Ouganda, cet ex-major au sein de l’Armée patriotique rwandaise (APR), médecin de formation, est un fin connaisseur des enjeux de la région.

Ancien secrétaire général de l’East African Community entre 2011 et 2016 et ex-envoyé présidentiel du Rwanda pour la région des Grands Lacs, Richard Sezibera présente un profil différent de celle qui a incarné la diplomatie rwandaise pendant près d’une décennie. Rentrée d’exil en 2008, Louise Mushikiwabo avait fait carrière comme interprète aux États-Unis et n’avait pas connu de fonctions diplomatiques avant son arrivée au ministère des Affaires étrangères fin 2009, à la différence de son successeur, qui a notamment été ambassadeur du Rwanda aux États-Unis.

Moins loquace, plus discret, pour sa première interview le nouveau chef de la diplomatie rwandaise répond à Jeune Afrique au sujet des défis qui attendent le Rwanda sur la scène diplomatique, tant régionale, entre la crise de voisinage en cours, et le rapprochement avec la France.

Jeune Afrique : Comprenez-vous que la perspective d’une délégation menée par le Rwanda en RD Congo ait pu agacer à Kinshasa ?

Richard Sezibera : Résumer cette mission à une initiative individuelle du Rwanda est une erreur. Ce qui était suggéré, c’était une mission de l’UA, pas une initiative de Paul Kagame.

C’était le fruit d’un consensus entre les membres présents au sommet. Cette mission avait été préparée en collaboration étroite avec la RD Congo, avec qui les relations étaient – à ce moment précis – plutôt bonnes, Kinshasa ayant été très actif pour arrêter et extrader des FDLR présents sur son territoire.

En 2018, d’autres résultats à des élections avaient fait l’objet de critiques sans que l’UA ne réagisse. Pourquoi avoir ciblé celle-ci ?

Chaque élection est différente. L’UA n’intervient pas dans tous les conflits, c’est vrai, mais c’était important pour l’organisation de présenter cette fois une position commune pour le continent alors que d’autres entités comme la SADC ou la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) avaient donné leurs avis.

Je ne vois pas pourquoi notre prétendu différend avec Bujumbura ferait l’objet d’un sommet extraordinaire

Le Burundi a demandé la tenue d’un sommet extraordinaire de l’EAC pour gérer son différend avec le Rwanda. Pourquoi refuser ?

Cela n’aurait pas de sens. Les problèmes du Burundi sont des problèmes internes, et le Rwanda n’a rien à y voir. La priorité, pour Bujumbura, ce doit être le dialogue national. Je ne vois pas pourquoi notre prétendu différend avec Bujumbura ferait l’objet d’un sommet extraordinaire. Ce n’est pas comme cela que l’on procède. Le Burundi cherche à faire diversion, et le Rwanda ne jouera pas ce jeu-là.

Les images du test militaire publiées quelques jours après une lettre de Pierre Nkurunziza dans laquelle il qualifiait le Rwanda d’« ennemi » ont beaucoup fait parler, tout comme le discours de vœux du président. Y avait-il là un message subliminal ?

C’est un exercice annuel. Le Rwanda n’envoie pas de messages subliminaux, le Rwanda dit les choses comme elles sont.

La tenue d’un sommet extraordinaire de l’EAC ne pourrait-elle pas contribuer à régler vos problèmes avec un autre de vos voisins, l’Ouganda ?

Les tensions ne sont pas de notre fait. Il y a eu plusieurs éléments inquiétants que nous essayons d’évoquer avec les autorités ougandaises, notamment des cas d’arrestations arbitraires et de torture de Rwandais en Ouganda. Il y a surtout des gens qui cherchent à déstabiliser notre pays, ainsi que le relève un récent rapport de l’ONU, et qui opèrent depuis Kampala avec le soutien d’officiels ougandais. C’est la réalité de notre relation avec ce pays. Mais nous allons essayer de régler ces problèmes avec nos homologues et espérons qu’ils seront réceptifs.

Fin décembre, les juges d’instruction chargés du dossier de l’attentat du 6 avril 1994 ont ordonné un non-lieu. La clôture de l’affaire conditionne-t-elle le rapprochement avec la France ?

C’est une enquête qui n’aurait jamais dû être ouverte. Ce dossier a été monté par des gens qui voulaient protéger les responsables du génocide des Tutsis. La justice française a eu plusieurs théories et a fini par nous expliquer que le génocide avait été déclenché par l’attentat perpétré, selon elle, par le FPR [Front patriotique rwandais] contre l’avion du président Habyarimana. Tout cela a clairement fait partie d’une campagne pour empêcher que la vérité émerge. Nous sommes heureux que cette mascarade touche à sa fin et nous espérons que les efforts seront désormais concentrés sur le rapprochement diplomatique.


>>> À LIRE – Génocide au Rwanda : les juges d’instruction français rejettent la réouverture de l’enquête sur le massacre de Bisesero


Le dossier pourrait malgré tout rebondir en appel…

Peu importe qui a fait appel et pour quelles raisons. En ce qui nous concerne, il n’y a pas d’affaire. La France et le Rwanda ont un lourd passé, mais nos relations sont aujourd’hui meilleures. Le président Macron semble déterminé à regarder vers le futur. Nous espérons simplement que nos homologues français seront aussi investis que nous le sommes.

Le président Macron est le bienvenu au Rwanda

Un ambassadeur français pourrait-il être nommé à Kigali en 2019 ?

Quand la décision sera prise nous en parlerons, mais cela n’est pas encore d’actualité. La vie diplomatique suit son propre rythme. Nous avons toujours un ambassadeur en France [Jacques Kabale], et c’est en soi un signe de notre bonne volonté dans la normalisation des relations.

Espérez-vous qu’Emmanuel Macron se rendra au Rwanda cette année ?

Le président Macron est le bienvenu au Rwanda. Il a été invité, nous devons juste discuter avec la France du moment approprié. C’est une question de calendrier.

Le Rwanda a émis plusieurs mandats d’arrêt, notamment à l’encontre de Kayumba Nyamwasa, qui vit en Afrique du Sud. Dans le même temps, la justice sud-africaine a émis des soupçons sur des liens entre les assassins de Patrick Karegeya [ancien chef des renseignements extérieurs du Rwanda assassiné début 2014, ndlr] et le gouvernement rwandais. Un collaboration entre Kigali et Pretoria est-elle envisageable sur ces dossiers ?

Je pense qu’il est important de séparer les dossiers. Kayumba Nyamwasa a été condamné par une cour militaire rwandaise. Son mouvement [le Rwanda National Congress, ndlr] a déjà mené des attaques contre le Rwanda et continue d’en préparer. J’attends que la Afrique du Sud honore ces mandats d’arrêt.

L’affaire Karegeya est un dossier entièrement différent, le Rwanda n’a jamais été impliqué, nous ne commentons pas ce qui se passe dans les cours sud-africaines. Par ailleurs nos relations ne se résument pas à ces deux cas, c’est un partenariat stratégique bien plus large.

Cela va bientôt faire un an que le rapprochement avec l’Afrique du Sud a commencé, pourtant la question des visas n’est toujours pas rétablie. Qu’est-ce qui bloque ?

J’aimerais moi-même le savoir. Ce qui devait se passer c’est que la ministre sud-africaine et moi-même devions travailler à concrétiser le rapprochement. Je suis prêt, je le suis depuis un moment déjà. Mon homologue le sait, j’attends qu’elle le soit aussi.

Fin décembre, George Twala, le haut-commissaire sud-africain au Rwanda, a été rappelé à la suite de commentaires sur les réseaux et dans les médias. Y a-t-il eu une erreur de communication de votre part ?

Il y a deux choses. Nous avons été informés de ce rappel, c’est le droit de Pretoria, et nous n’avons pas cherché à savoir pourquoi. Ensuite il y a eu cette conférence presse de Lindiwe Sisulu [la ministre des Affaires étrangères, ndlr], à laquelle un de nos officiels [Olivier Nduhungirehe, secrétaire d’État au ministère des Affaires étrangères, ndlr] a répondu sur une plateforme publique. Je ne vois pas où est le problème. Dans la foulée nous avons expliqué notre position, ça ne devrait pas affecter le rapprochement.

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