Mode

Festival Open Mode : ces créateurs qui veulent secouer le monde de la mode

Warren, Mariana Benegue et Michelle « TSM ».

Warren, Mariana Benegue et Michelle « TSM ». © Photomontage / Photos Eva Sauphie

À la suite du festival Open Mode, rencontre avec cinq jeunes créateurs déterminés à pulvériser les codes d’une industrie de privilégiés.

Fini le culte du luxe et de l’élitisme. Depuis 2017, le festival Open Mode, imaginé par Paul Levrez, un Français de 29 ans, redéfinit les contours d’une industrie jusque-là réservée à un petit cercle de privilégiés. Cette contre-fashion week gratuite et ouverte à tous valorise la création à travers un prisme urbain, multiculturel et décalé.

Pour la deuxième édition, qui a accueilli, en décembre dernier à la Grande Halle de la Villette, près de 20 000 personnes, une vingtaine de créateurs ont répondu présents. Parmi eux, la jeune garde afrodescendante, bien déterminée à repenser la mode à coups de débrouille et d’inventivité, piochant ses inspirations dans la rue, la culture underground africaine-américaine ou les coutumes du continent.

Ils sont stylistes, bijoutiers ou coiffeurs et mettent leur talent au service d’une mode alternative et festive. Avec eux, les défilés se muent en performances de voguing et de waacking, deux danses nées dans la communauté LGBT noire américaine, sur fond de hip-hop et d’électro. Les « mannequins-cintres » ultranormés laissent place à des danseurs aux genres fluides, de toutes morphologies. Bref, une parade de styles azimutée. À l’heure où le streetwear investit les podiums et le marché du prêt-à-porter haut de gamme, les premiers représentants du genre, les jeunes issus des sous-cultures urbaines, entendent bien se réapproprier leurs codes.

1. Noélie Kokou, créatrice de Kossiwa

Noélie Kokou © Eva Sauphie

« Je veux ramener la richesse dans la rue », revendique la Togolaise fraîchement diplômée de l’École supérieure des arts et techniques de la mode, à Paris. Coup de cœur du concours de la fondation d’entreprise Elle Magazine présidé par Jean Paul Gaultier, Noélie Kokou présente Royalement Street, sa première collection, constituée de 12 pièces. Elle vient tout juste de créer sa marque, Kossiwa (« dimanche », en langue ewé). « Dans les cultures africaines, c’est le jour où l’on sort ses plus beaux vêtements pour aller à l’église », commente-t-elle.

 Je suis arrivée à Paris à l’adolescence, ce patrimoine français fait partie de ma culture

C’est donc en réinterprétant les costumes d’apparat que la street artist, qui conçoit elle-même l’habillage graphique de ses campagnes, a réalisé son vestiaire urbain (et mixte). Son manteau de sacre argenté se retrouve flanqué, au dos, du portrait de Louis XIV auréolé d’une couronne graffiti à la Basquiat. « Je suis arrivée à Paris à l’adolescence, ce patrimoine français fait partie de ma culture », explique la jeune styliste. Parmi ses autres créations, un pardessus rococo-bling nommé, en référence au pseudo de Rihanna, Bad Gal. La culture pop et noire fait partie intégrante de l’univers de celle qui souhaite pourtant conquérir le marché asiatique.

2. Yann Turchi, Hairstylist

En backstage, ils sont huit coiffeurs professionnels à s’occuper de quelque 80 modèles. Mais c’est au Camerounais d’origine, né et ayant grandi en Lorraine (nord-est de la France), que l’on confie les têtes frisées et bouclées. S’il est aujourd’hui un nom reconnu de l’industrie de la mode, le hair stylist aux locks teintées de vert a fait ses armes dans un patelin en s’entraînant sur les cheveux de son petit frère. « On vivait dans un quartier où les gens n’allaient pas chez le coiffeur, faute de moyens », remarque celui qui a longtemps observé sa mère réaliser, seule, ses tresses. À 20 ans, il se perfectionne, en Angleterre, sur tous types de cheveux, puis retourne en province, où il remporte plusieurs concours avant de prendre la direction artistique d’un salon. Son style : le « cheveu vivant, où l’on ne voit pas la patte du coiffeur ».


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Installé à Paris depuis un an, Yann travaille désormais à son compte pour les magazines reconnus du secteur et les fashion weeks, où les spécialistes des cheveux texturés sont rares. « Dans les équipes européennes, à la différence des anglaises, il y a un manque de savoir-faire. Même si c’est en train de changer, les professionnels ne maîtrisent pas toutes les techniques adaptées aux cheveux afros », avoue-t-il, conscient de l’importance de son rôle.

3. Michelle « TSM », styliste costumière

Michelle « TSM », lors di Festival Open Mode © Eva Sauphie

« Je ne suis pas une marque, ma démarche est artistique et non commerciale », prévient l’originale Michelle Tshibola. Ce que cette Congolaise et Angolaise d’origine aime concevoir avant tout, c’est le costume. Couleurs flashy, maxi-volumes, franges… Ses créations sont taillées pour la scène.

Ce soir-là, à la Villette, elle habillera des danseurs et l’un des chefs de file du voguing à Paris, Mathieu Mendy. Nouvelle recrue des ballrooms parisiens – ces concours de défilés nés dans les sous-cultures africaines-­américaines, à Harlem –, la costumière peut enfin exprimer son art à travers un mouvement qui lui ressemble. « À Paris, la communauté de “vogueurs” est majoritairement représentée par les Noirs, contrairement aux autres pays européens », signale l’apprentie performeuse.

4. Warren, grillz maker

Warren, "grillz maker", à Paris lors de l'Open Mode. © Eva Sauphie

On l’appelle un grillz maker, soit un créateur de bijoux dentaires. Ce prothésiste de formation a flairé le bon filon pour sortir du « cadre propret de [son] ancienne activité » et surfer sur le retour du bling-bling impulsé par le hip-hop. Plébiscités par les rappeurs, ses accessoires réalisés sur mesure – en chrome ou en or de 14 ou 18 carats (variant de 60 à 200 euros) – touchent aujourd’hui une plus large cible. La preuve avec ses quelque 15 000 followers sur Instagram.

L’artisan français de 27 ans, d’origine algérienne et martiniquaise, a créé sa marque Youth Grillz Worldwide il y a trois ans. Et il compte « aussi bien des hommes que des femmes, des artistes – comme la moitié du duo Ibeyi, le rappeur d’origine congolaise Niska, ou encore le mannequin Tina Kunakey – que des banquiers » parmi sa clientèle. « Le grillz s’est démocratisé avec l’arrivée de créations plus épurées et surtout amovibles », commente l’entrepreneur, qui ne travaille que sur commande.

5. Mariana Benege, créatrice de Tantine de Pairs

Marianna Benegue se donne pour mission de réinventer la sapologie. © Eva Sauphie

Réinventer la sapologie à Paris, voilà le pari de la créatrice de mode originaire du Congo-Kinshasa. Superpositions de pièces monochromes vives, matières originales, comme le vinyle, coupes XXL, la sape selon Mariana Benege ne doit pas passer inaperçue. La marque qu’elle a créée l’été dernier est un clin d’œil aux tantines africaines, « ces mamans ou ces tantes toujours classe qui raffolent des vêtements colorés et des bijoux pour avoir l’air riches », détaille l’autodidacte, qui s’est lancée parce qu’elle n’avait pas les moyens de s’offrir des « fringues de rêve ».

Aujourd’hui, elle a tout le loisir d’exprimer « son côté blédarde » et souhaite fédérer « des corps différents, des Noirs comme des Blancs, des filles comme des garçons ou des trans ». C’est la raison pour laquelle elle crée des collections mixtes présentées par des danseurs de rue spécialisés dans le waacking. Pour l’heure, elle travaille des pièces uniques sur commande dans l’espoir de concevoir, bientôt, des collections en petites séries.

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