Dossier

Cet article est issu du dossier «Golfe : demain, la guerre ?»

Voir tout le sommaire
Politique

En Iran, « Donald Trump fait le jeu des conservateurs »

Manifestation anti-américaine à Téhéran en novembre 2018. © MORTEZA NIKOUBAZL/SIPA

Alors que l’Iran célèbre le quarantième anniversaire de sa révolution islamique, Armin Arefi livre une analyse documentée d’un État au faîte de sa puissance régionale, mais miné de l’intérieur par une succession de crises. Et brosse un tableau saisissant de la vie politique et quotidienne.

Armin Arefi est un analyste franco-iranien, spécialiste du Moyen-Orient.

Jeune Afrique : Neuf ans sont passés entre votre départ d’Iran, en 2007, et votre retour, en 2016. Comment le pays a-t-il évolué ?

Armin Arefi : Il y a eu une certaine ouverture en matière de libertés, due en partie aux nouvelles technologies et à l’avènement de la 4G. La circulation de l’information s’est accélérée. Instagram est devenu un véritable site de rencontre, de publicité, de commerce et d’information.

Et l’arrivée au pouvoir de Hassan Rohani, un religieux « modéré », a offert un bol d’oxygène à la population. Ça ne s’est pas traduit dans les lois, mais il y a moins de bassidji [miliciens du pouvoir], plus de tolérance.

Je me souviens des Iraniens dans la rue – et de mon émotion – quand l’accord sur le nucléaire a été signé. Ils ne célébraient pas une victoire de l’Iran, mais surtout la réconciliation de la République islamique avec le reste du monde.

C’était comme la conclusion d’un pacte de non-agression entre la jeunesse et le régime. Des jeunes qui avaient participé aux manifestations de 2009 contre Ahmadinejad m’ont dit : « On a manifesté, on a été réprimés dans le sang et on ne veut pas de nouvelle révolution. »

L’ambiance a changé avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump…

À l’époque de l’accord, personne ne pensait que les Américains reviendraient sur leur parole. Et beaucoup ne prenaient pas au sérieux les déclarations du guide suprême, qui affirmait ne pas leur faire confiance. Force est de constater qu’il a eu raison.

La décision de Trump a eu des conséquences terribles pour le mouvement réformiste, qui, lui, a fait l’erreur de s’en remettre à la parole américaine. Ses représentants misaient sur les retombées économiques de l’accord. Or quand Trump annonce son souhait de le déchirer, il éveille la méfiance des investisseurs.


>>> À LIRE :  [Infographie] Iran : les pays importateurs d’hydrocarbures face aux sanctions américaines


Désormais, les réformateurs sont accusés de trahison par les conservateurs. Certains craignent qu’un nouvel Ahmadinejad n’émerge si les Iraniens, déçus, s’abstiennent massivement à la prochaine présidentielle.

Et puis il y a des manifestations sporadiques, mais pas les mêmes qu’en 2009. Là, il s’agit des classes défavorisées et plutôt rurales. C’est inquiétant pour le régime car là se trouve sa clientèle politique traditionnelle. Je n’ai pas remarqué pour autant de volonté révolutionnaire.

Il a été correspondant à Téhéran de plusieurs médias français. © Bruno Klein/Éditions Plon

Le retour des sanctions peut-il ébranler les fondements de la République islamique ?

C’est un saut dans l’inconnu. Les sanctions vont d’abord toucher la population, parce que tout est devenu hors de prix, y compris les médicaments. Les sanctions ne sont pas seules responsables du marasme.

L’opacité de l’économie, notamment son secteur informel, les prébendes accordées aux fondations et aux personnalités religieuses, aux Pasdaran [« Gardiens de la révolution »], et l’impossibilité de mener de véritables réformes de fond ont plombé le pays. En Iran, à partir d’un certain niveau, soit vous vous associez avec les Pasdaran, soit vous êtes économiquement mort…

Il n’y a pas eu tant d’investissements étrangers que ça après l’annonce de l’accord sur le nucléaire

Il n’y a pas eu tant d’investissements étrangers que ça après l’annonce de l’accord sur le nucléaire. Les sociétés ont pour la plupart été refroidies par l’opacité structurelle des entreprises iraniennes. Quand je suis allé dans le Sud, en septembre 2018, une grande partie des personnes que j’ai rencontrées tenaient le régime pour responsable de la situation.

Je m’attendais à entendre pis que pendre du président américain. Les gens me répondaient que l’Iran gaspillait de l’argent pour sauver Bachar al-Assad, entretenir le Hezbollah, soutenir les houthistes au Yémen… C’était frappant de retrouver la rhétorique de Trump chez nombre d’Iraniens.

Justement, comment la population perçoit-elle ces interventions extérieures ?

Certains responsables se félicitent du fait que l’Iran n’a jamais été aussi fort dans la région qu’aujourd’hui, mais ça ne fait pas l’objet d’un consensus au sein de la population. Ce n’est pas nouveau. Dès 2009, les manifestants anti-Ahmadinejad scandaient « Ni Gaza ni Liban, je me sacrifie pour l’Iran ! ».

Sous-entendu : « Cessons de soutenir le Hamas et le Hezbollah, et dépensons notre argent pour les Iraniens. » Vu la situation économique, c’est un slogan qu’on entend de plus en plus. Cela dit, dans l’esprit des Iraniens il y a une hiérarchie des priorités et la sécurité vient au premier rang.

Les Pasdaran, ceux-là mêmes qui ont orchestré la répression en 2009, se sont racheté une respectabilité en combattant Daesh sur le terrain, aux côtés des forces irakiennes. Et le chef de la force Al-Qods, Qassim Soleimani, bénéficie aujourd’hui d’une aura extraordinaire.

Votre livre montre une jeunesse débridée… et un peu désenchantée.

Au sein des classes moyennes et aisées, là où le divorce avec les autorités a été consommé, les soirées festives se multiplient, et il est devenu très facile de rencontrer des filles. Beaucoup de tabous sont tombés.

Si la plupart des parents n’acceptent pas que leur fille couche avant le mariage, pour la génération née dans les années 1990, c’est devenu monnaie courante. Un quadragénaire qui vit en concubinage avec sa copine me disait : « L’alcool en Iran, c’est comme le cannabis chez vous. C’est interdit, mais tout le monde en consomme. »


>>> À LIRE : #MenInHijab : en Iran, des hommes portent le hijab pour protester contre le voile obligatoire


Le trafic se fait avec la complicité de certains clans au pouvoir. L’Iran est aussi sur une des grandes routes de la drogue. Il y a une forme de schizophrénie chez une partie de la jeunesse, qui se comporte différemment au travail, à la faculté et dans les soirées.

Le besoin d’évacuer les frustrations conduit à des comportements extrêmes. La religiosité est encore forte, mais elle ne s’accompagne pas forcément d’une adhésion à l’islam politique et aux dogmes de la République islamique. Ce serait une erreur de penser que les Iraniens ne sont pas religieux parce qu’une partie de la jeunesse s’est libérée.

Certains de vos interlocuteurs semblent regretter l’époque du Shah. C’est un phénomène de fond ?

Il y a une grande part d’idéalisation de cette époque. L’intervention télévisée du fils du Shah, qui appelait à la révolte, a fait sourire les Iraniens. Mais cette nostalgie est réelle.

Dans les manifestations récentes, on a entendu des slogans en faveur de Reza Shah [1878-1944], mais pas forcément de son fils. Reza Shah était une sorte d’Atatürk iranien qui faisait arracher de force les tchadors des femmes dans les campagnes. La famille Pahlavi est davantage en odeur de sainteté que par le passé.

L’arrivée de chaînes satellitaires privées a contribué à ce que la famille Pahlavi soit davantage en odeur de sainteté que par le passé

L’arrivée de chaînes satellitaires privées, dont le financement reste opaque, y a contribué. Certaines proposent de l’information très biaisée, en général pro-Shah. L’une d’elles, Iran International, a invité le fils du Shah à un débat en direct avec les Iraniens. C’était très bien fait.

Le Guardian a révélé plus tard que cette chaîne, de plus en plus regardée en Iran, était liée à Saoud al-Qahtani, ex-conseiller de Mohamed Ben Salman [MBS]. Quand je le fais remarquer à des amis, certains m’accusent de me faire l’avocat de la République islamique ! Et me disent qu’ils se foutent de Netanyahou, de Trump ou de MBS ! Ils veulent simplement un quotidien meilleur.


La monnaie dévisse 

Un euro valait 4 800 tomans en 2017. Aujourd’hui, un euro s’échange contre 16 000 tomans. Les salaires, en revanche, n’ont pas été revalorisés.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte