Diplomatie

Maroc – Espagne : les liaisons pragmatiques entre Mohammed VI et Felipe VI

Felipe VI (à g.) et Mohammed VI, le 14 juillet 2014 à Rabat. © Abdeljalil Bounhar/AP/SIPA

Annoncée il y a un an et reportée à quatre reprises, la visite de Felipe VI dans le royaume chérifien aura finalement lieu ce 13 février. L’occasion pour Mohammed VI et son homologue espagnol d’écrire un nouveau chapitre dans la longue histoire des deux maisons royales.

Cette fois, c’est la bonne. Les deux souverains ont fini par trouver une date dans leurs agendas royaux, et quelle date ! Felipe VI et son épouse Letizia arriveront au Maroc la veille de la Saint-Valentin pour une visite officielle de quarante-huit heures.

« Cette deuxième visite du souverain espagnol sera plus longue que la première, qui avait eu lieu au lendemain de son intronisation, nous explique une source diplomatique. Les deux rois vont pouvoir échanger davantage, même s’ils sont en contact permanent. » Felipe VI a aussi prévu de se rendre au Salon international de l’édition et du livre (Siel) à Casablanca, dont l’Espagne est justement le pays mis à l’honneur. L’ambiance est au beau fixe.

Même génération

Mohammed VI et Felipe VI appartiennent à la même génération de têtes couronnées. Dès ses premières interviews, en 2000, le roi du Maroc donnait la mesure des rapports fraternels entre les deux maisons. Répondant à une question du magazine américain Times au sujet du roi Juan Carlos, le souverain chérifien confiait : « Je l’appelle oncle Juan […]. Il fait presque partie de la famille. Nous nous entretenons souvent au téléphone et je lui demande conseil. » Mohammed VI fut l’un des premiers chefs d’État à joindre « oncle Juan » en juin 2014 à l’annonce de son abdication en faveur de son fils Felipe.

À son intronisation, Felipe VI a traité le royaume avec les égards dus à un partenaire privilégié. Sa première tournée royale, en juillet 2014, comptait une escale au Maroc, durant laquelle le nouveau roi d’Espagne et son épouse étaient allés déposer une couronne de lauriers sur la tombe de Hassan II. Ce dernier avait reçu l’héritier de Juan Carlos comme un fils en 1990, au cours de l’un des premiers voyages du prince, qui apprenait alors son futur métier de roi.

Hassan II accueillant Juan Carlos à Rabat, le 10 juillet 1999. © REUTERS

Marquées par une estime et une fascination mutuelles, les relations entre Hassan II et Juan Carlos furent parfois ombrageuses

Si les relations entre les fils ont toujours été paisibles, celles entre Hassan II et Juan Carlos, marquées par une estime et une fascination mutuelles, furent par moments ombrageuses. Les vingt-quatre années durant lesquelles les deux monarques se sont côtoyés ont été rythmées par des brouilles occasionnelles à propos du Sahara occidental, de questions territoriales autour de Sebta et Melilla, sans parler des conflits de voisinage liés à l’immigration clandestine, au trafic de drogue ou au terrorisme. Des sujets toujours d’actualité qui provoquent parfois des poussées de fièvre sans entacher les rapports respectueux entre les deux familles royales. Il en va par contre autrement entre l’exécutif espagnol et Mohammed VI, surtout durant les premières années de règne de ce dernier.

(L-R) Spanish Crown Prince Felipe, Morocco's King Mohammed VI , Spanish King Juan Carlos and Spanish Queen Sofia review troops during the official welcome ceremony at Madrid's Pardo palace September 18, 2000. [King Mohammed arrived for his first state visit to Spain, with contentious issues including fish, tomatoes and illegal immigration likely to be discussed. ] - PBEAHULHTBB © Stringer/REUTERS

Différends territoriaux

En 2002, la crise autour de l’îlot Persil (Perejil, pour les Espagnols) – rocher situé à 200 m des côtes marocaines, occupé par une chèvre et des mouettes – a failli tourner à la guerre. Un malheureux épisode sur lequel le roi Juan Carlos ne s’est jamais prononcé, laissant au président du gouvernement d’alors, José María Aznar, le soin d’assumer son statut de chef des armées. Le souverain espagnol commettra néanmoins un affront envers le Maroc en décidant de se rendre, en 2007, dans l’enclave de Sebta.

Une première en trente-deux ans de règne ! Avec Melilla, ce préside incarne les vestiges de la Reconquista d’Isabelle de Castille. Le royaume chérifien ne cesse de les revendiquer – avec plus ou moins d’ardeur, au gré des relations en dents de scie qu’il entretient avec son voisin européen. La visite du couple royal espagnol tourne à la crise à la suite d’une déclaration de la reine Sofia. Elle estime que « la terre, l’histoire et la population locale sont autant de preuves que Sebta et Melilla sont des territoires espagnols ». Colère de Mohammed VI : le souverain marocain rappelle pour consultation son ambassadeur à Madrid.

La souveraineté du Maroc sur le Sahara a été ardemment défendue par les eurodéputés ibériques

Mais les bisbilles diplomatiques à répétition n’ont jamais poussé les deux voisins à la rupture. Alors que l’exécutif espagnol reprochait au Maroc, il y a une quinzaine d’années, son laxisme vis-à-vis des passeurs de clandestins, le voisin du nord ne manque aujourd’hui aucune occasion de saluer les efforts du royaume en la matière. Allant jusqu’à jouer un rôle déterminant pour convaincre l’Union européenne (UE) de débloquer des aides supplémentaires pour Rabat, destinées à renforcer la guerre contre les réseaux d’émigration clandestine. Idem pour les accords agricoles et de pêche passés avec l’UE. Enfin et surtout, la question de la souveraineté marocaine sur le Sahara est ardemment défendue par les euro­députés ibériques. Sur ce point, la position de Madrid a bien évolué.


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« Sur plusieurs questions stratégiques, l’Espagne a pris toute la mesure d’un partenariat pragmatique avec le Maroc, explique Jawad Kerdoudi, président de l’Institut marocain des relations internationales. Le voisin du nord est le premier bénéficiaire des accords de pêche, il est également le mieux placé pour apprécier le rôle joué par le Maroc pour contenir l’émigration clandestine, ainsi que le rôle de nos services de renseignements en matière de lutte contre le terrorisme. » La coopération sécuritaire étroite entre les deux polices conduit aujourd’hui au démantèlement conjoint de réseaux jihadistes opérant à cheval entre l’Espagne et le nord du Maroc.

Mohammed VI et Juan Carlos, le 20 septembre 2000 à Madrid. © REUTERS

Révolu donc le temps où Rabat et Madrid s’étripaient par journaux interposés, où, sous l’ère Aznar, des partis espagnols de gauche organisaient en Andalousie une consultation sur l’indépendance du territoire du Sahara, en appui à la cause séparatiste. Entre-temps, un autre référendum est passé par là… en Catalogne. Les violences, les arrestations et les condamnations qui ont suivi ce vote, considéré comme illégal par Madrid, sont venues rappeler à l’Espagne la modestie. « Depuis cette crise catalane, observe Jawad Kerdoudi, le soutien de la classe politique madrilène au Front Polisario se fait de plus en plus discret, même si la société civile espagnole reste très active sur l’affaire du Sahara. »

À chacun son style

Au plus fort des revendications indépendantistes catalanes, le roi Felipe a dû sortir de sa neutralité pour s’aligner sur la position du gouvernement. Dans un discours d’une fermeté sans précédent, il a réaffirmé son statut de garant de l’unité de l’Espagne, accusant les dirigeants catalans de menacer la stabilité du pays. Ce modèle de monarchie parlementaire à l’espagnole, avec un roi fédérateur mais qui ne gouverne pas, a d’ailleurs souvent inspiré une partie des Marocains. Dès le début de son règne, Mohammed VI s’est, lui, montré catégorique : « Les Marocains ne sont pas les Espagnols, et ils ne le seront jamais. La démocratie en Espagne convient parfaitement à l’Espagne. Mais il y a un modèle démocratique spécifique au Maroc. »

Aussi, malgré la réforme constitutionnelle de 2011, qui élargit les prérogatives du chef du gouvernement, la monarchie marocaine garde un pouvoir exécutif largement supérieur aux autres institutions. C’est l’exact opposé en Espagne : le président du gouvernement est le patron de l’exécutif. À telle enseigne que les dossiers les plus importants entre les deux pays sont essentiellement traités par le Premier ministre ibérique. En novembre dernier, Pedro Sánchez avait été reçu par le roi Mohammed VI lors d’une visite durant laquelle il a rappelé que « le Maroc est d’une importance capitale pour l’Espagne, en particulier dans le domaine de la sécurité, de l’immigration et de la coopération économique ».

Nous sommes des voisins qui avons des préoccupations partagées et qui faisons face à des défis et menaces communs

Cette ligne politique est aussi défendue par le roi Felipe VI. Lors de la cérémonie d’ouverture de la cinquième édition du congrès mondial des études sur le Moyen-Orient, le 16 juillet, à Séville, il soulignait que « les relations entre le Maroc et l’Espagne sont stratégiques, car nous sommes des voisins qui avons des préoccupations partagées et qui faisons face à des défis et menaces communs que nous pouvons transformer ensemble avec volonté et détermination en opportunités d’une coopération étroite ». C’est dans ce contexte des plus propices que les deux monarques se retrouvent pour leur deuxième rencontre officielle. Un nouveau chapitre va donc s’écrire dans la longue histoire des deux maisons royales, un chapitre dont Mohammed VI et Felipe VI ne rédigeront que les premières pages.


Premier fournisseur, premier client

À la veille de la rencontre au sommet entre les deux monarques, le ministre marocain des Finances, Mohamed Benchaaboun, s’est envolé pour Madrid afin d’y rencontrer son homologue espagnole, Nadia Calviño. Les deux responsables « ont réaffirmé leur détermination à renforcer les relations de coopération bilatérale, notamment à travers le développement des flux d’investissement entre les deux pays ». En somme : accélérer les échanges, qui sont déjà à un très bon niveau.


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Au point que, depuis 2012, l’Espagne a détrôné la France en tant que premier partenaire commercial du royaume. Selon les dernières statistiques d’Eurostat, les transactions commerciales entre les deux pays ont doublé entre 2011 et 2017 pour dépasser 14 milliards d’euros. La tendance se confirme en 2018 : à la fin du mois de novembre, les exportations marocaines vers l’Espagne avaient progressé de 5,4 %, tandis que les importations augmentaient de 2,6 %.

Seul point noir : l’investissement. L’Espagne est en perte de vitesse dans le royaume : sa part dans les IDE captés par le Maroc est passée de 21 % sur la période 2000-2007 à 5 % entre 2008 et 2015.

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