Politique

Andry Rajoelina : « À Madagascar, nous avons tout pour réussir »

Andry Rajoelina, président de Madagascar. © Toni rasoamiaramanana

En quoi le chef de l'État nouvellement élu est-il différent de l'homme qui dirigea la transition jusqu'en 2014 ? Lors d'un entretien exclusif au palais d'Iavoloha, il dévoile ses objectifs et assure vouloir incarner le changement.

Antananarivo, stade de Mahamasina, le 19 janvier. Sous un soleil de plomb, le nouveau chef de l’État, Andry Rajoelina, 44 ans, savoure l’instant. Plus de 30 000 personnes sont venues assister à sa cérémonie d’investiture. Didier Ratsiraka, Marc Ravalomanana et Hery Rajaonarimampianina, ses prédécesseurs (et jadis adversaires), sont également présents. Une page se tourne avec son élection, confirmée le 8 janvier par la Haute Cour constitutionnelle (55,66 % des voix).

Abonnée aux crises politiques à répétition, Madagascar peut désormais se consacrer à l’essentiel, c’est-à-dire à son développement. En la matière, il y a du pain sur la planche tant les défis comme les écueils, dont le moindre n’est pas la corruption endémique qui sévit dans la Grande Île, sont nombreux.


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Pendant la campagne, Andry Rajoelina a beaucoup promis. Des résultats rapides et d’importants moyens mobilisés. Mais les chantiers sont légion, parfois herculéens : chômage et pauvreté, éducation, infrastructures, santé, énergie, insécurité, agriculture… Le nouveau gouvernement, resserré et toujours dirigé par un Christian Ntsay qui semble faire l’unanimité, fait la part belle aux « techniciens ». Ses premières mesures seront scrutées avec attention, en attendant, peut-être, des ajustements plus politiques après des législatives dont la date n’a pas encore été fixée.

Contrairement à sa première prise de pouvoir, entre 2009 et 2014, où il n’était que président de la transition, non élu, isolé et sans véritables moyens, Rajoelina sait aujourd’hui pouvoir compter sur la communauté internationale et les investisseurs étrangers. Si les circonstances ont changé, l’homme lui-même semble aussi avoir évolué.

Jadis fougueux et guère préparé à de telles responsabilités, peu ou mal entouré, malgré une évidente bonne volonté qui pouvait de temps à autre confiner à la naïveté, « TGV », comme l’appelaient les Malgaches, dit avoir appris de ses erreurs. Il est plus mûr, moins « Zébulon » et effectivement mieux entouré. Il s’appuie sur un programme qu’il a longuement décliné lors de la campagne, lui-même articulé autour de son Initiative pour l’émergence de Madagascar (IEM), lancée il y a tout juste un an. Le fruit de sa prise de recul contrainte, lors du mandat de son prédécesseur « Hery », celui qui devait être son « Medvedev » mais qui s’est rapidement émancipé…

Le chef de l’État nous a reçus le 21 janvier, dans son bureau du palais d’Iavoloha, où il a désormais pris ses quartiers. Son élection, ses adversaires, ce qu’il compte faire et comment le financer, son évolution, ses ambitions : il n’a rien éludé. Entretien.

Cérémonie d’investiture au stade de Mahamasina, à Antananarivo, le 19 janvier. © RIJASOLO/AFP

C’est la première fois dans l’histoire de ce pays que nous assistons à une alternance démocratique

Jeune Afrique : Que vous inspirent la bonne tenue de l’élection présidentielle et le fait que votre pays ait évité la crise tant redoutée par certains ?

Andry Rajoelina : Une immense fierté. C’est la première fois dans l’histoire de ce pays que nous assistons à une alternance démocratique, avec une passation de pouvoirs entre deux présidents élus. Malgré les craintes, le processus s’est déroulé le plus sereinement du monde.

Les électeurs ont fait leur choix, et ce choix a été respecté. Reste à présent à relever les nombreux défis auxquels Madagascar est confrontée. Le plus difficile commence.

Pourquoi les législatives, censées vous apporter une majorité parlementaire, en mars, ont-elles été reportées ?

Notre parti est en ordre de marche pour ces scrutins, mais il y a des préalables. Certains réclament notamment une révision de la liste électorale. Inutile de confondre vitesse et précipitation, même si vous imaginez bien qu’il serait dans mon intérêt que la consultation ait lieu au plus vite.

Nous allons organiser une réunion avec la Ceni [Commission électorale nationale indépendante] pour examiner l’ensemble des problèmes qui se posent et apporter des réponses concernant en premier lieu le timing du scrutin. [Après consultation avec la Ceni, samedi 2 février, le Conseil du gouvernement a fixé par décret la date des élections législatives au 27 mai 2019, ndlr]

Christian Ntsay, Premier ministre de Madagascar, ici en juillet 2018. © DR / Primature Madagascar

Les législatives permettront de dégager une nouvelle majorité à l’Assemblée nationale

Pourquoi avoir reconduit le Premier ministre, Christian Ntsay, dans ses fonctions ?

Dans l’immédiat, il était sage de ne rien changer. Le reste de l’équipe gouvernementale, en revanche, a été profondément remanié, avec la nomination de femmes et d’hommes compétents et motivés, experts dans leurs domaines respectifs et qui sont déjà à la tâche.

Les législatives permettront de dégager une nouvelle majorité à l’Assemblée nationale. Nous aviserons ensuite.

Considérez-vous votre victoire comme une revanche personnelle, à la fois contre l’ancien président Hery Rajaonarimampianina, dont vous estimez qu’il vous a trahi, et contre Marc Ravalomanana, votre meilleur ennemi depuis 2009 ?

Mon adversaire n’est pas tel ou tel responsable politique, mais la pauvreté dont souffrent les Malgaches. J’essaie de rassembler mon peuple dans cette lutte. Le reste, les animosités personnelles, les ambitions des uns et des autres, m’importe peu.

Pourquoi Marc Ravalomanana a-t-il, selon vous, accepté aussi rapidement le résultat du second tour, alors qu’on pouvait craindre des contestations ? Certains évoquent une négociation secrète. Vous lui auriez donné l’assurance qu’après votre victoire ses entreprises pourraient reprendre normalement leurs activités… Est-ce vrai ?

Je suis un homme ouvert et je veux être le président de tous les Malgaches. Évidemment, nous entendons attirer les investisseurs, nationaux ou étrangers, mais il n’y a eu aucune négociation. Tous ceux qui souhaitent le développement de Madagascar sont les bienvenus. Y compris Marc Ravalomanana.

Vous êtes-vous rencontrés, fût-ce brièvement, depuis votre élection ?

Il m’a appelé, et nous avons parlé. J’essaie de faire comprendre à tout le monde que le temps des querelles politiciennes est révolu. Que seul importe l’intérêt supérieur de la nation. Quatre anciens chefs de l’État étaient candidats, et c’est le plus jeune qui l’a emporté. Les Malgaches ont fait leur choix, il faut maintenant avancer. Avec toutes les bonnes volontés.

Les bulletins de vote sont comptés à la fin d'une journée de vote à Antananarivo, Madagascar, mercredi 7 novembre 2018. © Kabir Dhanji/AP/SIPA

Les urnes ont parlé, la situation est claire. Il revient désormais à tous les acteurs politiques d’œuvrer à l’intérêt général

Votre pays en a-t-il fini avec les crises à répétition ?

C’est un nouveau départ. Les urnes ont parlé, la situation est claire. Il revient désormais à tous les acteurs politiques d’œuvrer à l’intérêt général.

Qu’est-ce qui différencie le président de la République que vous êtes aujourd’hui du président de la transition que vous avez été de 2009 à 2014 ?

Tout est différent. D’abord parce que, cette fois, j’ai été élu démocratiquement. Ensuite parce que le temps a passé, que je me suis longuement préparé et, surtout, que j’ai appris de mes erreurs. Aujourd’hui, j’ai un programme, une vision, et je me suis entouré d’experts nationaux et internationaux. Le socle de notre action sera l’IEM, que j’ai mise en place.

Nos objectifs sont clairs et ont été rendus publics. Nous voulons, entre autres, doubler la production d’électricité et atteindre l’autosuffisance en riz.

Avez-vous les moyens de ces ambitions ?

Madagascar est un grand pays avec un fort potentiel. Nous avons tout pour réussir et allons travailler avec le secteur privé, notamment au moyen de partenariats public-privé. J’ai beaucoup échangé à ce sujet avec Macky Sall, le président du Sénégal, dont l’expérience peut nous servir. C’est aussi le cas du Rwanda, qui, en dépit de toutes les épreuves traversées, est aujourd’hui un exemple de développement.

Quelles seront vos premières mesures ?

Je vais mettre en place un plan d’urgence sociale. Tout est urgent, bien sûr, mais il y a des axes prioritaires. D’abord, la création d’une banque alimentaire. Nous allons vendre à moitié prix des denrées de première nécessité : riz, huile et sucre, entre autres. La santé est aussi très importante.

Quand je présidais la transition, j’avais fait construire des hôpitaux aux normes internationales dans les six chefs-lieux de province, mais c’est loin d’être suffisant. Quand je me suis rendu dans les différents districts – Madagascar en compte 119 –, j’ai constaté que les gens ne peuvent plus se soigner. Les infrastructures hospitalières sont obsolètes, le matériel a disparu ou n’est plus en état de marche. Nous allons multiplier, un peu partout, les unités mobiles.

Nous allons aussi nous efforcer – nous venons d’en parler – d’améliorer la production et la distribution d’électricité, facteur décisif du développement, pour les citoyens comme pour les investisseurs. Autre point primordial : la sécurité. L’île est gangrenée par la délinquance, avec notamment le phénomène très préoccupant des vols de zébus. Quelque 70 000 animaux sont volés chaque année, ce qui représente environ 18 millions d’euros de pertes. Il va donc falloir investir dans l’équipement de nos forces de sécurité, mais également dans le recrutement et la formation de personnel. Je m’y engage.


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La police procède à une vérification d'identité à Antananarivo en 2009. © Jerome Delay/AP/SIPA

En louant pour une nuit son arme de service à des délinquants, un policier peut gagner jusqu’à cinq fois son salaire

Qu’entendez-vous faire pour lutter contre la corruption et la multiplication des trafics en tout genre ?

Manier la carotte et le bâton ! Nombre de fonctionnaires, notamment dans la police, se laissent corrompre parce que leurs conditions de vie et de travail sont catastrophiques.

Savez-vous que certains, quand ils sont envoyés en mission, ne sont pas logés ? Que rien n’est prévu pour les transporter de leur domicile à leur lieu de travail ? Qu’en louant pour une nuit son arme de service à des délinquants – aux voleurs de zébus par exemple – un policier peut gagner jusqu’à cinq fois son salaire ?

Tant que cette situation perdurera, la corruption ne sera pas réduite. Mais en contrepartie de l’amélioration du sort des fonctionnaires, je pratiquerai la tolérance zéro. Tous ceux qui, corrupteurs ou corrompus, citoyens lambda ou hommes d’affaires, proches du pouvoir ou opposants, franchiront la ligne rouge seront impitoyablement sanctionnés.

Votre prédécesseur était un grand ami de la Chine. Et vous, qui sont vos amis sur la scène internationale ?

Tous ceux qui sont disposés à apporter leur écot au développement du pays.

Envisagez-vous de remettre en question certains contrats conclus par votre prédécesseur à la toute fin de son mandat, en particulier avec des entreprises chinoises ?

Je vais reprendre en main tous les dossiers. Les contrats qui ne sont pas conformes à la loi seront dénoncés.

Qu’avez-vous appris de votre « traversée du désert », entre 2013 et 2018 ?

Qu’il ne faut jamais baisser les bras et qu’il faut beaucoup travailler pour parvenir à ses fins.

Et sur la nature humaine ?

Que le pouvoir fait tourner bien des têtes. J’ai découvert ce que cela fait d’être trahi. L’expérience a été pénible, mais enrichissante.

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