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Cet article est issu du dossier «Côte d’Ivoire : Alassane Ouattara à quitte ou double»

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Politique

Côte d’Ivoire : Alassane Ouattara resserre les rangs avant 2020

Alassane Ouattara au congrès constitutif du RHDP, au stade Félix Houphouet-Boigny d’Abidjan, le 26 janvier 2019. © Thierry Gouegnon/REUTERS

Nul ne sait avec certitude si le chef de l’État sera candidat à sa propre succession en 2020, mais la réussite de son camp est désormais inexorablement liée à celle du nouveau parti unifié.

À quoi pense Alassane Ouattara en saluant ses partisans par le toit ouvrant de sa Mercedes noire ? Le stade Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan est plein à craquer. Ils sont des dizaines de milliers à l’acclamer, à chercher à l’apercevoir. La sono joue la musique du film Terminator. Son véhicule roule au ralenti comme pour faire durer le plaisir. Assise à l’arrière, son épouse, Dominique Ouattara, esquisse un sourire charmeur.

Les tours d’honneur sont généralement l’occasion de faire ses adieux, quand l’histoire se termine et qu’une page se tourne. À observer le chef de l’État, ce samedi 26 janvier, lors du congrès constitutif du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), on se dit que c’est une autre scène qui se joue.

Faire basculer le rapport de force

Le discours prononcé quelques minutes plus tard, pugnace et tout en symboles, ne fait que renforcer ce sentiment. Tel un chef battant le rappel des troupes avant de lancer l’offensive, Ouattara égrène les noms de ceux qui l’accompagnent « depuis plus d’un quart de siècle », demande à sa femme et – chose rare – à son frère, Téné Birahima Ouattara, le très discret ministre des Affaires présidentielles, de le rejoindre sur scène. Face à la foule, il évoque encore la crise postélectorale, quand lui et ses partisans étaient réfugiés à l’hôtel du Golf. Puis lance : « Si nous devons mourir, nous allons mourir ensemble ! »

À un an et demi de l’élection présidentielle, il faut montrer les muscles pour faire basculer le rapport de force. Pour l’instant, celui-ci n’est pas aussi favorable que le chef de l’État l’aurait espéré.

Son rêve de prendre la tête d’un grand parti unifié rassemblant deux des principales forces du pays a buté sur la détermination de son ex-allié, Henri Konan Bédié. De nombreux cadres du Rassemblement des républicains (RDR) l’ont pressé de renoncer, mais Ouattara a tenu bon, portant le projet à bout de bras. « Quand Bédié a décidé de rompre avec nous, certains ont pensé que l’idée de créer un nouveau parti n’avait plus de sens. Mais le président n’a rien voulu entendre », raconte un proche.

Des rangs affaiblis

Sans le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) ni Guillaume Soro, l’ancien chef rebelle devenu président de l’Assemblée nationale, le RHDP n’a plus rien du rouleau compresseur qu’il devait devenir et qui n’aurait eu aucun mal à régner sur le pays pendant des années. Outre le RDR, le principal mouvement à avoir rejoint le parti unifié est l’Union pour la démocratique et la paix en Côte d’Ivoire (UDPCI) d’Albert Toikeusse Mabri, candidat malheureux à la présidentielle de 2010 avec à peine 3 % des suffrages.

Seules quelques formations de moindre importance viennent grossir les rangs du RHDP, ainsi qu’une vingtaine de personnalités issues du PDCI. On retrouve parmi elles l’ensemble des ministres PDCI, le vice-président, Daniel Kablan Duncan, ou encore le secrétaire général de la présidence, Patrick Achi.

Le président du Conseil économique et social, Charles Koffi Diby, et le président du Sénat, Jeannot Ahoussou-Kouadio, n’étaient pas présents le 26 janvier. Le premier était officiellement en France pour des soins. Quant à l’avenir du second, en froid avec Ouattara, qu’il critique désormais sans retenue en privé, il s’inscrit pour le moment loin du RHDP.

Le 26 janvier, nous avons prouvé à tout le monde que le RHDP n’était pas une coquille vide

Le RHDP, bientôt une « machine politique » ?

« C’est la première fois que des Ivoiriens de toutes les origines se retrouvent dans un même creuset. Le 26 janvier, nous avons prouvé à tout le monde que le RHDP n’était pas une coquille vide, veut croire Amadou Soumahoro, ministre chargé du Dialogue politique et membre fondateur du RDR. Il faut désormais le transformer en une machine politique. C’est ce que souhaite le président. » Il est sans doute encore un peu tôt pour dire ce que pèse vraiment le RHDP. La formation avait été le grand vainqueur des élections locales d’octobre 2018.

Mais le contexte du prochain scrutin présidentiel ne sera pas le même : mi-janvier, la Cour pénale internationale a acquitté Laurent Gbagbo, et cette décision, quoique contestée par le procureur, qui a fait appel, a immédiatement rebattu les cartes du jeu politique. Quant à Bédié, la plateforme de l’opposition qu’il a lancée est certes encore loin d’être une réalité, mais elle commence peu à peu à se concrétiser (ses membres se sont réunis pour la première fois le 28 janvier).

Des partisans de Laurent Gbagbo, devant la CPI, à La Haye, le 15 janvier 2019. © Peter Dejong/AP/SIPA

 Il faut construire le RHDP dans la durée et faire en sorte que ceux qui nous ont rejoints restent le plus longtemps possible

Groupement politique depuis 2005, le RHDP n’est pas non plus un parti à proprement parler. Son directoire, son conseil et son bureau devraient voir le jour d’ici à la fin du mois de février. Les textes adoptés le 26 janvier prévoient que ses membres fusionnent, notamment au plan local. « Le RHDP fonctionnera comme un parti, mais, dans les faits, il ressemblera plus à une fédération de partis, un peu comme le Congrès national de la résistance pour la démocratie, créé en 2006 par Laurent Gbagbo, analyse un observateur de la vie politique. Ouattara et les cadres du RDR ont fait le deuil de leur ancienne formation, mais ils n’iront pas jusqu’à dissoudre le RDR. Sans doute pour pouvoir le réactiver en cas d’échec du RHDP. »

Vers un réaménagement du gouvernement

« Il faut construire le RHDP dans la durée et faire en sorte que ceux qui nous ont rejoints restent le plus longtemps possible », explique un proche du Premier ministre. Pour réussir la grand-messe du 26 janvier, les autorités n’ont pas lésiné sur les moyens. Quitte à exercer une intense pression sur les récalcitrants, comme cet éminent membre de l’Inspection générale à qui l’on a fait comprendre que son poste dépendait de sa présence au congrès, ou ce ministre qui s’est vu rappeler qu’un audit de son ancien maroquin avait révélé un trou de 7,6 millions d’euros.

Un réaménagement du gouvernement doit bientôt intervenir. Il sera très politique

L’autre défi de taille sera de faire cohabiter des personnalités qui se côtoient depuis des années mais qui ont chacune leur agenda. Les historiques du RDR accepteront-ils les ambitions des nouveaux venus, comme celles du ministre Kobenan Kouassi Adjoumani, qui devrait être récompensé d’avoir défié Bédié ? « Les prochains mois seront déterminants, concède un dirigeant du RHDP. Un réaménagement du gouvernement doit bientôt intervenir. Il sera très politique. »

Qui sera le dauphin de Ouattara, en cas de non candidature ?

Viendra ensuite le temps de choisir son candidat. « La décision sera prise par la haute direction. Il y aura une primaire seulement en cas de gros désaccord », précise un proche de Ouattara. Et comment se positionnera le chef de l’État ? Le 26 janvier, alors que des dizaines de partisans l’encourageaient à se prononcer en faveur d’un troisième mandat, il a répondu qu’il donnerait sa réponse « l’année prochaine ».

Ouattara aime créer la surprise. C’est un homme rusé. On ne le voit jamais venir. Quel que soit le scénario, il le prépare depuis un moment

Mais l’éventualité de le voir se représenter semble de plus en plus envisageable. Dans les cercles du pouvoir, beaucoup sont convaincus que Ouattara est la seule solution. « Avec le retour annoncé de Gbagbo, il faut se serrer les coudes et mettre fin aux guerres d’ego », dit une importante source sécuritaire. Même ceux qui étaient réticents à l’idée d’un troisième mandat, comme Adama Bictogo, un homme d’affaires proche du président, ou le ministre de la Défense, Hamed Bakayoko, s’y sont faits.

Reste Amadou Gon Coulibaly, le Premier ministre, que tout paraissait désigner comme le dauphin naturel de Ouattara, même s’il ne faisait pas l’unanimité, et qui, quoique frileux à l’idée de se lancer, avait fini par s’y préparer. « Le chef de l’État lui a demandé de moins s’exposer », confie un proche.


>>> À LIRE – Côte d’Ivoire : Gbagbo, les secrets d’un retour annoncé


Le risque de trop pour Ouattara ?

Si Ouattara n’a pas encore arrêté sa décision, il a plusieurs fois confié, comme récemment à l’un de ses homologues de la sous-région, qu’il n’hésitera pas à être candidat si le contexte l’impose – notamment si Bédié se lance.

Or le chef de l’État est aujourd’hui persuadé que c’est l’intention du Sphinx de Daoukro. « Je ne le laisserai pas détruire tout ce que j’ai fait ! » a-t-il déclaré à un ami de trente ans. C’est pour cette raison qu’il a décidé de reporter de quelques mois la convention qui consacrera le candidat du RHDP (elle sera organisée au début de 2020). « On sera alors fixé sur les intentions de Bédié et sur la sortie de Gbagbo », justifie un ministre.

« Ouattara aime créer la surprise. C’est un homme rusé. On ne le voit jamais venir. Quel que soit le scénario, il le prépare depuis un moment », ajoute l’un de ses visiteurs du soir. Il faut dire qu’il joue gros : une nouvelle candidature ne serait-elle pas le combat de trop pour cet homme de 77 ans que l’on dit attaché à son image à l’international ainsi qu’à la trace qu’il laissera dans son pays ? Cela ne risquerait-il pas d’alimenter un sentiment de rejet ? « Une chose est sûre, il ne fera pas n’importe quoi, conclut un ami proche. Il ne forcera pas son destin s’il sent que le risque politique est trop grand. Il ne finira pas comme Blaise Compaoré au Burkina. »


Les futurs ténors du parti unifié

Amadou Gon Coulibaly  sera bientôt désigné président du directoire du RHDP. Il sera également membre du conseil politique, l’organe central du parti qui rassemblera une quarantaine de personnalités. On y retrouvera Adama Bictogo, Hamed Bakayoko, Kandia Camara, Cissé Bacongo, Albert Toikeusse Mabri, Daniel Kablan Duncan, Kobenan Kouassi Adjoumani, Patrick Achi ou encore Alain-Richard Donwahi.

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