Musique

Musique : Rocé, voix de luttes antiracistes et anticolonialistes

José Youcef Lamine Kaminsky, rappeur, créateur du label indépendant Hors Cadres. © Vincent Fournier/JA

Après quatre albums solo, Rocé sort une compilation célébrant des textes et chants antiracistes et anticolonialistes.

Sur les hauteurs de Paris, à l’étage de La Maroquinerie, le bureau du label indépendant Hors Cadres, de José Youcef Lamine Kaminsky, alias Rocé, est une véritable discothèque. Désignant différents vinyles, l’artiste se souvient de chaque trouvaille, fruit du hasard des rencontres ou résultat d’une quête effrénée.

C’est ainsi qu’il a découvert, au début des années 2000, le titre d’Alfred Panou Je suis un sauvage, fustigeant les imaginaires racistes et colonialistes, enregistré avec l’Art Ensemble of Chicago. Puis il a appris que les luttes ouvrières avaient été chantées par Colette Magny. C’est ainsi qu’est né le projet, après une carrière de plus de vingt ans dans le rap, de sortir Par les damné.e.s de la terre. Des voix de luttes 1969-1988.

Une histoire de résistance

Une compilation de 24 titres interprétés par des artistes du Burkina, du Québec, d’Haïti, du Congo ou d’Algérie auxquels se mêlent les voix d’indépendantistes et d’anticolonialistes tels Aimé Césaire ou Hô Chi Minh. On y entend aussi l’orchestre national formé par Thomas Sankara, Les Colombes de la révolution, et le Groupement culturel Renault, composé de militants ouvriers. À travers la musique, Rocé valorise une histoire de résistances et la convergence des luttes. « Convergence, un mot à la mode alors qu’on n’a rien inventé », constate l’artiste, passionné d’histoire, qui a mûri son projet pendant dix ans.

Sorti après quatre albums solo, Par les damné.e.s de la terre est pour lui comme « un mode d’emploi » pour le présent : « C’est l’histoire sous l’histoire de la musique, l’histoire sous l’Histoire. Les préoccupations de ces damnés de la terre sont aussi celles de nos générations. » Empruntant la terminologie de Frantz Fanon, Rocé évoque « les exilés, les colonisés, les ouvriers, les pauvres, les subalternes », « tous ces gens dont l’histoire ne parle pas ».


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Aboutissement d’un patient travail archéologique, l’album rejoint deux préoccupations majeures de l’artiste : la recherche musicale et le questionnement sur les rapports de pouvoir. Avec cette interrogation : comment créer un projet de société commun quand sont niées à certains individus leurs appartenances culturelles héritées d’une histoire commune, mondiale, celle de l’esclavage et de la colonisation ?

« Nous sommes des hommes qui avons une culture, et cette culture […], si on ne la montre pas, on pense qu’on n’existe pas », clame l’indépendantiste kanak Tjibaou dans le discours de 1974 qui ouvre ce projet musical et patrimonial. « La France a des problèmes de mémoire », rappait lui aussi Rocé, en 2006.

Les enfants d’immigrés ne peuvent pas se sentir concernés par la société dans laquelle ils vivent, car, dès l’école, l’histoire ne les inclut pas

Plus de dix ans plus tard, ce père de deux jeunes enfants mène des ateliers d’écriture dans les écoles, et son constat est amer : « Je rencontre des élèves dont les parents sont originaires de Côte d’Ivoire, du Mali, du Maroc… Tous viennent d’anciens pays colonisés et parlent français sans savoir pourquoi. Ils ne peuvent pas se sentir concernés par la société dans laquelle ils vivent, car, dès l’école, l’histoire ne les inclut pas. »

Avec un bac électro-technique puis une fac de sociologie, c’est par le rap que José Youcef Lamine a comblé, lui, ses « trous d’histoire ». Né en Algérie, où il séjourne régulièrement, il a grandi en Île-de-France. Il est José pour les Français, Youcef pour les Algériens, et parfois pris pour un Portugais, raconte-t-il, mi-amusé, mi-agacé par les cases identitaires. Il rappe depuis l’adolescence sur les traces de son frère, graffeur et DJ, avec, dans les oreilles, Radio Nova, NTM, Tonton David, MC Solaar. Il enregistre ses premiers titres avec le collectif Mafia K’1 Fry.

Dans sa bouche reviennent régulièrement les noms de Yacine, de Césaire et de Fanon, « enrichissant une langue chère à de nombreux damnés d’la terre », rappait-il sur l’album Identité en crescendo.

Rocé se fait l’écho du cri qu’ont lâché en leur temps ces damnés de la terre, qui sortiront de l’anonymat grâce à ce disque, salue le rappeur et ami JP Manova

Alors, quand Rocé déniche d’autres textes chantés de révoltes et d’espérances, celui qui a été biberonné au hip-hop américain poursuit une intuition : il existe des Kateb Yacine et des Aimé Césaire de la musique. « On nous parle de Brel, de Brassens, de Ferré, c’est bien, mais dépourvu de références à ceux qui ont pu écrire sur les colonisations, sur les luttes de l’immigration. Or c’est aussi de là que vient le rap français. »

Abdoulaye Cissé dit les séquelles de la colonisation, Péloquin et Sauvageau, les luttes autochtones nord-américaines, Joby Bernabé, les relations entre la métropole et la Martinique. « Rocé se fait l’écho du cri qu’ont lâché en leur temps ces damnés de la terre, qui sortiront de l’anonymat grâce à ce disque », salue le rappeur et ami JP Manova, soulignant par ailleurs le « courage artistique et commercial » d’un tel projet.

« Refusant de vivre des rimes », comme il le lâche dans J’rap pas pour être sympa, Rocé est depuis dix ans directeur artistique du réseau d’hôtels­-restaurants Mama Shelter. Le prix de son indépendance artistique ? Lui préfère le voir comme « un prolongement », passant de « l’artiste accueilli à celui qui accueille ».

Un père faussaire

Ce disque singulier, c’est aussi une continuité intime avec une histoire familiale. Le père de Rocé, russe né en Argentine, a longtemps vécu dans la clandestinité. Il était faussaire en papiers au service des luttes d’indépendance, de l’Amérique du Sud à l’Afrique du Sud en passant par l’Algérie, où il rencontra sa mère, militante pour la libération des peuples africains.

Ce passé de combattants, les parents l’ont pourtant peu transmis à leurs trois enfants. C’est après avoir découvert le combat de Fanon que le rappeur apprendra que celui-ci fut l’ami de son père. « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir », reprend-il au penseur martiniquais.

Prenant ses distances avec un pan du hip-hop, « plus capitaliste que le capitalisme », où « les musiques sont dépolitisées », Rocé poursuit lui sa quête d’un commun qui passe « par une fraternité de luttes ».

Pour son cinquième album, à venir, il continue de déconstruire tout discours qui voudrait enfermer, diviser, stigmatiser. Et il s’entoure d’acteurs qui, comme lui, préfèrent « les chemins de traverse aux autoroutes » et croient au fait que « les chansons et les danses, de résistance / Dans leurs insultes intenses, embellissent et chantent la France ». Ce qui le pousse ? Sans doute une « saleté d’espérance ».

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