Culture

Quand l’esclavage enrichissait Bordeaux : visite guidée des vestiges du passé trouble de la ville

Place de la Bourse, à Bordeaux.

Place de la Bourse, à Bordeaux. © Wikimedia/CC/Xellery

À travers ses quatre visites guidées, l’association Mémoires & Partages s’attache à faire connaître le passé peu glorieux de la ville française.

Toujours tiré à quatre épingles, Karfa Sira Diallo n’a pas vraiment le style de l’emploi. Et pourtant, dès qu’il faut pousser un coup de gueule ou soutenir une initiative citoyenne, le « Sénégalo-Aquitain », directeur de l’association Mémoires & Partages, est là, dans la rue et en Facebook live !


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Parmi ses nombreux combats, il en est un qui lui tient particulièrement à cœur : que soit reconnu le passé esclavagiste de sa ville d’adoption, Bordeaux. Il est vrai qu’en la matière, même si les choses changent, l’ancien port colonial n’a pas fait son mea culpa de la même manière que Nantes.

Sur les traces de la traite et de la colonisation

Partisan du dialogue, même s’il peut parfois ruer dans les brancards, Karfa Diallo organise des visites guidées à travers la ville au cours desquelles il évoque l’histoire officielle, mais aussi l’histoire honteuse qui se cache derrière certains monuments, certains noms de rue.

Pour 10 euros, quatre parcours permettent d’aborder les questions liées à la traite et à la colonisation. « Cœur de ville », « Chartrons créoles », « Quartiers de sucre » et « Les Affranchis » sont les intitulés des visites qui explicitent la manière dont les premiers Africains arrivèrent à Bordeaux, la façon dont ils furent traités.

Bien entendu, ces visites n’épargnent pas ces grandes familles bordelaises que la traite et le commerce avec la Caraïbe enrichirent. Nous avons suivi Karfa Diallo dans le « Cœur de ville », un jour de bruine. Une bonne idée pour entamer le 2e Black History Month organisé par l’association en février.

Les 6 étapes de la visite

  • Étape 1 – Fort du Hâ : la capture

Qu’il pleuve ou que le soleil brille, rendez-vous est donné au pied du fort du Hâ, construit au XVe siècle, à deux pas du Palais de justice. L’ancien château a servi de prison, notamment pour les premiers habitants africains de Bordeaux : une police des Noirs y emprisonnait ceux qui vagabondaient.

Ici, Karfa Diallo commence sa visite par un rappel sur les différentes traites – européenne, musulmane –, insistant surtout sur l’importance de l’esclavage dans l’enrichissement de Bordeaux, « port le plus proche de l’Amérique » qui bénéficia longtemps des produits importés d’Haïti, comme le sucre fourni par les esclaves exploités dans les plantations.

Le Fort du Hâ, à Bordeaux. © Wikimedia/CC

  • Étape 2 – Couvent de la Merci : la cale du bateau

Cet ancien couvent, devenu immeuble d’habitation, jouxte la place Camille-Jullian, dans le quartier Saint-Pierre. Rue de la Merci, une plaque indique de façon pudique qu’« aux XVIIe et XVIIIe siècles les navires de Bordeaux se risquaient sur les mers. Ils faisaient du commerce. Les pirates barbaresques guettaient : marins et passagers étaient capturés. Heureusement que les religieux du couvent Notre-Dame-de-la-Merci étaient là. Ils rachetaient les captifs et les ramenaient à Bordeaux. »

Les Bordelais s’émouvaient donc du sort de ceux qui leur ressemblaient – alors qu’ils pratiquaient la traite ! Les captifs rachetés par ce couvent étaient blancs et chrétiens, détenus en esclavage par les Arabes.

Les visites guidées de l’association Mémoires & Partages à Bordeaux. © JA


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Étape 3 – Place de la Bourse : la plantation

Ici, notre guide raconte comment les marchandises produites dans les colonies, l’alcool et le sucre notamment, arrivaient sur les berges de la Garonne. Au sein de l’Hôtel des Fermes du roi, devenu musée, la Ferme générale collectait taxes et droits destinés au monarque.

Sur le bâtiment de style classique du XVIIIe siècle, on peut remarquer des mascarons représentant des têtes d’Africains. Non loin, les entrepôts Lainé du quartier des Chartrons, aujourd’hui musée d’art contemporain, accueillaient les alcools, tandis que le sucre était raffiné dans le quartier Sainte-Croix.

Étape 4 – Rue Saige : Résistance

À l’entrée de cette ruelle, Karfa Diallo revient sur les mouvements de résistance à l’esclavagisme. Les femmes de Nder qui défendirent leur village au Sénégal, les révoltés de l’Amistad, les esclaves marrons qui fuirent l’enfer des plantations et bien sûr la révolution haïtienne, « seule victoire des esclaves dans l’Histoire ».

Au passage, le militant déplore que Toussaint Louverture ne soit ici honoré que par une petite impasse et un buste situé rive droite, « alors qu’une vingtaine de rues » portent les noms de familles bordelaises enrichies par l’esclavage. Dont la famille de Saige, qui donna en François-Armand un maire à la ville, mais aussi les Balguerie, Baour, Gradis, de Bethmann, Johnston… « Quant à Paul Broca, anatomiste de renom dont les études de crânes nourrirent l’idéologie raciste, il est honoré par une rue et un amphithéâtre ! » souligne le militant.

Mémoires & Partages ne propose pourtant pas de débaptiser les rues : « Nous pensons qu’il faut une pédagogie de l’espace public, en l’occurrence expliquer qui a été François-Armand de Saige. » Les choses bougent néanmoins, puisque sera installé le 10 mai, rive gauche, un buste de l’esclave Al Pouessi, connue sous le nom de Modeste Testas, par le sculpteur haïtien Filipo.


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Étape 5 – Place de la Comédie : métissage

Sur cette place, Karfa Diallo revient encore sur l’exploitation des colonies et sur celle de la force de travail des esclaves, qui permirent d’enrichir quelques familles de la région. L’hôtel Bonnaffé, par exemple, doit son existence et son nom à celui de François Bonnaffé (1723-1809), l’un des principaux armateurs de la ville. Si l’on entre dans le Grand Théâtre, on peut admirer une fresque de Jean-Baptiste Robin, La Gloire de Bordeaux, où la ville offre ses richesses à Apollon. Parmi ces dernières, des esclaves. Une copie existe dans le restaurant Comptoir Cuisine.

Place de la Comédie, à Bordeaux. © Flickr/CC/Marie Thérèse Hébert & Jean Robert Thibault

Étape 6 – Place des Quinconces : liberté

Au XIXe siècle, cette place, qui fait la fierté des Bordelais, accueillit des expositions coloniales, des villages nègres, des zoos humains. On y trouve aujourd’hui les statues de Montaigne et de Montesquieu par Dominique Fortuné Maggesi. Symboles du siècle des Lumières, ces deux penseurs français « n’ont jamais clairement dénoncé l’esclavage ».

Place des Quinconces, à Bordeaux. © Flikr/CC/steph0987

La colonne des Girondins a, elle, été élevée à la gloire des députés de la Gironde favorables à la République et victimes de la Terreur. Parmi eux, Armand Gensonné (1758-1793), guillotiné, membre de la Société des amis des Noirs, qui militait pour l’interdiction de la traite et l’abolition progressive de l’esclavage.

Achevant la visite sur cette note positive, Karfa Diallo signale que, si la traite prend fin officiellement en 1815, l’abolition de l’esclavage n’intervient qu’en 1848. Et il rappelle qu’Haïti, à qui Bordeaux doit tant, dut payer 150 millions de francs-or à la France pour son indépendance…

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