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Télécoms : les derniers paris d’Airtel

En octobre 2018, Sunil Mittal, le PDG du groupe indien est parvenu à lever 1,25 milliards de dollars pour ses filiales africaines. © CC/Flickr

Entré en négociation avec Helios pour l’acquisition de Telkom au Kenya, le groupe de Sunil Mittal persiste à vouloir coter ses filiales africaines pour faire baisser son endettement et dégager des liquidités afin de contrer la concurrence en Inde.

Début 2017, les spécialistes du secteur pronostiquaient tous une sortie de Bharti Airtel du continent. Le premier opérateur mobile indien y réalisait peu de marges, et ses comptes étaient toujours grevés par un endettement massif de 11,7 milliards d’euros, dont près de la moitié liés à ses acquisitions africaines, regroupées au sein d’Airtel Africa. Pour le patron et fondateur du groupe établi à New Delhi, Sunil Bharti Mittal, la situation était devenue insupportable.

Deux ans plus tard, Airtel n’a toujours pas déserté l’Afrique, où il compte plus de 94 millions de clients, ce qui en fait le quatrième opérateur du continent derrière le trio MTN, Vodafone et Orange. Il a réalisé 2,68 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018, des revenus stables par rapport à 2017 (+ 1 %). Ces derniers mois, le groupe est même reparti à l’offensive.


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Actuellement, il négocie avec le fonds londonien Helios Investment l’acquisition de 51 % des parts de Telkom Kenya, le troisième opérateur du pays. L’opération a mobilisé Sunil Mittal en personne, venu sur place à la mi-janvier pour piloter les discussions, avec pour objectif de faire fusionner Telkom Kenya et la filiale locale d’Airtel Africa, numéro deux du marché. Cette opération permettrait à Airtel de rattraper un peu de son retard face à Safaricom en cumulant 30 % de parts de marché, contre 65 % pour son concurrent.

Ce rachat potentiel rappelle celui de la filiale de Millicom (connue sous la marque Tigo) au Rwanda fin 2017. Cette même année, les deux opérateurs avaient aussi choisi d’unir leurs forces en créant AirtelTigo au Ghana.

Sous-estimation de l’agressivité de la concurrence

Arrivé en Afrique en 2010 après avoir racheté les quinze filiales subsahariennes du koweïtien Zain, pour 10,7 milliards de dollars, Bharti Airtel avait eu l’idée d’y reproduire son modèle low cost éprouvé en Inde, rentable grâce à l’effet volume et à l’usage extensif de la sous-traitance technique.

Mais sur le continent, l’opérateur n’est jamais parvenu à adapter sa recette. « Le modèle indien n’était pas applicable tel quel en Afrique, du fait des différences réglementaires existant d’un État à l’autre qui renchérissent les coûts opérationnels. Bharti Airtel n’a pas pu les baisser autant qu’il le souhaitait, ce qui fait que son Ebitda (marge opérationnelle) s’est dégradé drastiquement à partir de 2013 », note le Camerounais Guy Zibi, de Xalam Analytics.

« Premier à miser sur le modèle à bas coût, il a cassé les prix, mais en sous-estimant l’agressivité de la concurrence, particulièrement de MTN, Orange et Vodafone, qui l’ont suivi puis dépassé dans cette voie », complète Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris) à Paris, et spécialiste des liens économiques entre l’Inde et l’Afrique.

Si Bharti Airtel a manqué de réactivité pour leur répondre, c’est qu’en parallèle de ses déconvenues africaines il a vu se développer sur sa terre d’origine la concurrence menaçante de Reliance à travers l’opérateur Jio. « Jio est parvenu ces trois dernières années à fournir l’internet mobile aux masses en Inde, grâce à des prix très attractifs. Ses revenus dans les télécoms en 2019 pourraient dépasser ceux de Bharti Airtel dans le sous-continent », estime Jean‑Joseph Boillot.

A New Delhi, perception négative des investissements sur le continent

Afin de lui résister, le groupe de Sunil Mittal a besoin de débourser des sommes considérables, ce qui fait que chaque dollar investi en Afrique est perçu négativement à New Delhi comme un dollar non investi en Inde. ll a donc sévèrement réduit la voilure de 2014 à 2016 sur le continent. « À un moment, le groupe indien a peut-être pensé à vendre l’ensemble de sa branche africaine, mais le prix qu’il en attendait était trop élevé, ce qui a rebuté d’éventuels acquéreurs, dans un secteur à la rentabilité en nette baisse ces dernières années, décrypte Guy Zibi. Il s’est donc résolu à appliquer un plan B, celui d’une restructuration. »

Pour le mener à bien, le groupe a appelé un vétéran des télécoms, le Français Christian de Faria (depuis parti chez Orange). Arrivé en 2013, l’ex-directeur commercial du sud-africain MTN essaie alors de redonner du souffle à sa stratégie en débarrassant l’opérateur de son image low cost et en améliorant sa rentabilité. Il développe un partenariat avec Facebook, accélère ses efforts pour ce qui est du paiement sur mobile, mais planche surtout sur la vente de ses tours de télécoms et d’une série de filiales.

Introduction en bourse

Si le Burkina Faso et la Sierra Leone sont cédés à Orange en 2016, d’autres, comme le Tchad, le Congo, le Rwanda, le Niger, n’ont pas trouvé preneur. « Après la revente des filiales du Burkina Faso et de la Sierra Leone, le groupe de Sunil Mittal a clairement privilégié le Nigeria [34 % de ses revenus en 2018] et les pays d’Afrique de l’Est [36 %] – Kenya et Tanzanie en tête –, où ils tiennent des positions de numéro un ou de numéro deux du marché, seules à même de leur assurer une rentabilité correcte », note l’analyste Thecla Mbongue, du cabinet Ovum.

« Ailleurs, notamment en Afrique francophone, dans des pays jugés trop petits en volume – tels que le Tchad –, et où ils ne sont pas en position de leader, s’il n’est pas possible de vendre, ils cherchent à générer le plus de trésorerie possible », complète Guy Zibi.

Au terme de son plan de revalorisation, le groupe indien entend introduire Airtel Africa (holding réunissant les filiales africaines) en Bourse, avec un double objectif : récupérer une partie de sa mise et réduire sa dette, mais aussi donner les moyens à ses opérations sur le continent de se développer indépendamment de la situation de sa maison mère.

Annoncée en février 2018 et prévue dans un premier temps pour mars 2019, l’introduction – qui pourrait valoriser Airtel Africa à quelque 8 milliards de dollars, montant espéré par la direction générale indienne – a été reportée sine die, mais est toujours à l’ordre du jour. Pour bien habiller la mariée et séduire la place londonienne, les dirigeants d’Airtel Africa poursuivent leur revue de portefeuille, décidés à concentrer leurs investissements sur des pays clés ayant les perspectives de volume et de marge les plus intéressantes.

Temasek, Singtell, Warburg Pincus, SoftBank, des alliés de poids

Une chasse aux coûts rigoureuse, suivie de près par Sunil Mittal et Raghunath Mandava, directeur général d’Airtel Africa, qui s’est révélée efficace. « Les derniers résultats de 2017 et 2018 sont encourageants, l’Ebitda – 895 millions d’euros en 2018 – s’est nettement redressé, à son niveau le plus élevé depuis 2011, avec des revenus en forte hausse dans ses pays clés, notamment au Nigeria (+ 27 % hors effets de change sur la période allant de mars à septembre 2018) », note Guy Zibi.

« C’est la preuve que les équipes d’Airtel ont gagné en maturité, en adaptant leur modèle aux réalités locales de chacune de leurs filiales », complète Thecla Mbongue, qui observe une africanisation des directions de filiales, même si, au niveau continental, ce sont essentiellement des Indiens que l’on trouve aux manettes, comme en témoigne l’organigramme d’Airtel Africa.

La levée, fin 2018, de 1,25 milliard de dollars auprès du fonds souverain singapourien Temasek, de l’opérateur Singtel, du fonds américain Warburg Pincus et de la banque japonaise SoftBank indique que la première phase de restructuration du groupe indien a su convaincre des alliés de poids. Ils vont l’épauler dans la préparation de son introduction en Bourse, avec une situation moins endettée et la poursuite des investissements dans les pays clés.

Une publicité pour Airtel à Libreville (Gabon) en juillet 2018. © Jacques Torregano pour JA

« L’engagement aux côtés d’Airtel de Singapour, que la Chine essaie de contourner par ses Nouvelles Routes de la soie, montre que des groupes indiens sont capables de fédérer des alliances asiatiques à destination de l’Afrique, qui pourraient déboucher, à plus long terme, sur une revente à l’un de ces partenaires si Bharti Airtel se décidait à sortir complètement du capital d’Airtel Africa », décrypte Jean-Joseph Boillot.

Le 30 janvier, l’annonce de l’investissement de 200 millions de dollars de Qatar Investment Authority confirme le regain d’attractivité de la branche africaine de Bharti, dont la dette est aujourd’hui réduite à 3,5 milliards de dollars. À la suite de ces transactions, Bharti ne détient plus que 67,24 % d’Airtel Africa.

Pour la plupart des analystes interrogés, il faudra encore attendre au moins six mois avant l’introduction en Bourse de ce holding. Le temps que la conjoncture londonienne soit plus favorable et que soient finalisées les dernières opérations de fusion-acquisition, celle en cours au Kenya, mais aussi d’autres qui pourraient suivre. Plusieurs experts pensent notamment à une acquisition de Tigo Tanzanie, que les autorités de Dar es-Salaam seraient disposées à valider, alors qu’Airtel Africa a accepté de leur céder 9 % des parts d’Airtel Tanzanie.

De l’opportunité de nouer des accords avec les géants du digital

En attendant sa cotation, Airtel Africa devra également continuer de faire progresser ses revenus issus des services associés à l’internet mobile (24 % du total pour les données et 7 % pour les services financiers mobile), où, même si ses performances ont progressé depuis un an (+ 30,4 % pour les revenus data, + 56,2 % pour Airtel Money), elles restent pour le moment en deçà de celles de ses grands concurrents.

« Là encore, Bharti Airtel aurait la capacité de nouer des accords avec des géants asiatiques du digital pour faire progresser ses revenus en la matière », estime Jean-Joseph Boillot. L’économiste évoque le cas du chinois Alibaba, qui vient d’installer un premier centre de vente en ligne au Rwanda, où est également implanté le groupe indien.


Airtel Africa : un état-major principalement indien

  • Raghunath Mandava : Directeur général et président

Formé au Bengale-Occidental, cet ingénieur entré à Bharti Airtel en 2003 y a notamment été directeur du marketing pour la téléphonie mobile, puis directeur des opérations pour l’Inde. Il s’est installé à Nairobi en juillet 2016 comme directeur des opérations d’Airtel Africa, avant d’être nommé directeur général en novembre 2017.

  • Jaideep Paul : Directeur financier

Cet expert-comptable de formation est passé par le cabinet PwC avant d’être recruté par Bharti Airtel en 2002. Il a rejoint successivement les bureaux du groupe de New Delhi, puis de Bombay à des fonctions de contrôle de gestion, avant de s’installer au Nigeria, en 2010, comme directeur financier de la filiale locale, puis à Nairobi, en juillet 2014, à la suite de sa nomination au poste de directeur financier d’Airtel Africa.


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  • Rajeev Sethi : Directeur commercial

Auparavant directeur général de Grameenphone, le premier opérateur de télécoms au Bangladesh, filiale du norvégien Telenor, ce titulaire d’un MBA de l’Institut indien de management de Lucknow a rejoint Airtel Africa en 2017 comme directeur commercial.

  • Razvan Ungureanu : Directeur technique

Cet ingénieur des télécoms roumain a successivement travaillé autour de l’extension et de la gestion technique des réseaux pour les filiales d’Orange à Bucarest (Mobil Rom) ainsi qu’en Belgique (Mobistar) et en République dominicaine (Orange Dominicana), avant de rejoindre, en 2014, le groupe caribéen Digicel jusqu’à sa nomination, en mars 2016, en tant que directeur technique d’Airtel Africa.

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