Diplomatie

Maghreb : comment la Russie est devenue un partenaire incontournable

Le président russe Vladimir Poutine.

Le président russe Vladimir Poutine. © Alexander Astafyev/AP/SIPA

Allié historique d’Alger, le Kremlin se rapproche aujourd’hui de Rabat et de Tunis, dans la foulée de son offensive musclée au Moyen-Orient.

En choisissant d’effectuer sa première tournée internationale de l’année en Algérie, au Maroc et en Tunisie, Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, a donné une indication majeure sur les priorités de la diplomatie de son pays en 2019 : bichonner le monde arabe. Au Maghreb comme au Moyen-Orient, Moscou parle aujourd’hui avec tout le monde, et tout le monde parle avec Moscou.

De la franche hostilité – avec les monarchies – à l’amitié sans faille – avec l’Algérie et la Syrie –, en passant par l’amour contrarié – avec l’Égypte –, les relations arabo-russes ont longtemps été contrastées. Mais depuis quelques années, la passion a laissé place au pragmatisme. Face aux sanctions internationales consécutives à son annexion de la Crimée, en 2014, la Russie a en effet dû trouver fournisseurs et débouchés alternatifs.

« À la même période, les capitales maghrébines poursuivaient le même objectif : multiplier les partenaires commerciaux », explique un connaisseur du marché russe. Une chambre de commerce tuniso-russe est créée en 2015. Débarrassés de la concurrence occidentale du fait de l’embargo russe sur les produits agroalimentaires européens et américains, les producteurs d’agrumes tunisiens en ont profité, à la faveur d’allègements fiscaux substantiels concédés par Moscou.

De nouveaux partenariats

Quelques jours avant la visite de Lavrov en Tunisie, le ministre de l’Agriculture, Samir Taïeb, confiait à Jeune Afrique avoir pris langue en amont avec l’ambassadeur russe à Tunis pour s’assurer que ce secteur serait bien pris en compte dans la tournée du ministre : « Le potentiel des relations est très important, mais nous devons faire encore des efforts pour exporter plus. » L’ouverture d’une ligne maritime entre les deux pays a permis de doper les exportations, mais la Tunisie reste loin derrière le Maroc.

Mohammed VI en visite à Moscou, avec le président russe Vladimir Poutine, en mars 2016.

Mohammed VI en visite à Moscou, avec le président russe Vladimir Poutine, en mars 2016. © Maxim Shipenkov/AP/SIPA

Historiquement atlantiste, le Maroc n’entretenait jusqu’alors que des contacts ténus avec la Russie. En 2016, le voyage de Mohammed VI à Moscou consacre le principe d’un partenariat accru. Rabat investit massivement le secteur alimentaire en Russie.

Les Russes ont capté le marché algérien en 2016, année où la France, le fournisseur habituel, a fait une mauvaise récolte. Et depuis, ils ont réussi à rester

« À Food City, immense marché de gros à Moscou ouvert en 2015, les Marocains mettent le paquet pour montrer leur production », souffle un exportateur tunisien, membre de l’Utica (patronat). Le Maroc est le premier fournisseur de la Russie en agrumes.


>>> À LIRE – Qui conseille Vladimir Poutine sur sa politique africaine et moyen-orientale ?


Quant à l’Algérie, elle envisage de s’approvisionner en blé russe, beaucoup moins cher que le français. « Les Russes ont capté le marché algérien en 2016, année où la France, le fournisseur habituel, a fait une mauvaise récolte. Et depuis, ils ont réussi à rester », explique un trader en blé européen. Un repositionnement aussi commercial que stratégique : Alger réduit ainsi sa dépendance alimentaire et rééquilibre sa balance des paiements avec l’ancienne puissance coloniale.

Une approche politique sous-tend l’action commerciale russe : le Sud peut s’émanciper des puissances occidentales. Un message qui porte ses fruits. En 2017, Aziz Akhannouch, ministre marocain de l’Agriculture, lance une mise en garde : si l’Europe venait à remettre en question les accords de pêche et les accords agricoles avec le Maroc du fait de la situation au Sahara, alors le royaume « se détournerait d’elle au profit d’une accélération de partenariats initiés avec divers pays et régions, notamment la Russie ou la Chine ».

Légalisme institutionnel

La question du Sahara occidental illustre le pragmatisme de la diplomatie du Kremlin. Des chalutiers russes pêchent ainsi au large du Sahara occidental dans le cadre d’accords signés avec le Maroc. Moscou, généralement tatillon sur le principe d’autodétermination des peuples, ne reconnaît pas la République arabe sahraouie démocratique, pourtant proche du partenaire historique algérien.

Une attitude prudente d’abord éprouvée au Moyen-Orient, puis étendue au Maghreb, pour les spécialistes du monde arabe à Moscou. Le pari russe s’est révélé payant au regard de la faible influence de Moscou dans la région à la chute de l’URSS. Laquelle a aussi perdu la guerre froide dans le monde arabe : les pays du Golfe lui ont toujours été fermés, et Anouar al-Sadate a fait passer l’Égypte à l’Ouest à la fin des années 1970.

Mais le Printemps arabe – son échec relatif surtout – a rebattu les cartes. « La Russie a dès le départ opéré une lecture pessimiste des printemps arabes, souligne le chercheur Abdallah Saaf, membre honoraire du think tank marocain OCP Policy Center. Elle a constamment privilégié les rapports avec les États […]. Mettre l’accent sur l’institutionnel, à l’encontre de tout ce qui peut menacer l’organisation territoriale politique existante, est une position de principe dans l’actuelle conception russe des relations ­internationales. »

Le président russe Vladimir Poutine serre la main du président syrien Bachar el-Assad au Kremlin à Moscou (Russie), le 20 octobre 2015

Le président russe Vladimir Poutine serre la main du président syrien Bachar el-Assad au Kremlin à Moscou (Russie), le 20 octobre 2015 © Alexei Druzhinin/AP/SIPA

L’opération de sauvetage du régime syrien en 2015 marque le retour de la puissance militaire et diplomatique russe

Désillusion sur l’Amérique

L’opération de sauvetage du régime syrien en 2015 marque le retour de la puissance militaire et diplomatique russe. À Tunis, Sergueï Lavrov a rappelé à son homologue, Khemais Jhinaoui – ex-­ambassadeur à Moscou entre 2008 et 2011 –que la Russie souhaitait la réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe à l’occasion du prochain sommet de l’organisation, en mars. Et Tunis s’est dit disposé à soutenir la demande.

« La Russie a su, depuis le début de son intervention en Syrie, ouvrir des canaux de dialogue avec toutes les puissances du Moyen-Orient », note Jalel Harchaoui, enseignant en géopolitique à l’université de Versailles.

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, entouré de ses homologues iranien (à dr.) et syrien,le 14 avril 2017 à Moscou.

Le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, entouré de ses homologues iranien (à dr.) et syrien,le 14 avril 2017 à Moscou. © Pavel Golovkin/AP/SIPA

La volonté américaine de se désengager d’une région qui ne lui vaut que des ennuis depuis le désastre irakien a ouvert un boulevard au Kremlin. Avant Trump, Barack Obama avait semé la panique dans le Golfe avec la signature de l’accord sur le nucléaire iranien, donnant l’impression d’être prêt à abandonner son allié saoudien. Qui n’hésite plus à se fournir en armement russe.

Côté égyptien, la même désillusion sur l’Amérique a profité à la Russie. « Nous nous sommes sentis très seuls en 2012 et 2013 », confesse un diplomate égyptien, allusion à l’« abandon » par les Occidentaux du régime de Moubarak, en 2011.


>>> À LIRE – Infographie : Poutine étend son empire en Afrique


L’Égypte, principal partenaire commercial de la Russie

À l’inverse, Moscou a marqué des points en s’opposant à l’islam politique. Hasard ou non, l’Égypte est devenue le principal partenaire commercial de la Russie dans le monde arabe, avec un volume d’échanges de quelque 6,7 milliards de dollars en 2017 (+ 60% en un an !).

Moscou table sur la volonté égyptienne de réduire sa dépendance à l’armement américain

Là encore, Moscou table sur la volonté égyptienne de réduire sa dépendance à l’armement américain. Depuis 2014, Le Caire a acquis des systèmes antimissiles S-300 et autres chasseurs MiG. « Je vois l’Égypte comme un hub pour la diffusion des produits russes dans les pays africains », a reconnu le vice-ministre russe de l’Industrie et du Commerce, Georgy Kalamanov, lors des discussions sur le projet de zone industrielle égypto-russe à Port-Saïd.

Cybersécurité

L’Algérie, traditionnelle cliente de la Russie, a renouvelé son arsenal en 2017 avec du matériel presque exclusivement russe. Alger était la destination de près de la moitié des exportations d’armes russes en Afrique entre 2000 et 2016. Et pour les célébrations marquant le 55e anniversaire de l’indépendance, un imposant hélicoptère Mil Mi-26 a été présenté aux Algérois.

« La cybersécurité est typiquement l’un de ces domaines dans lesquels la Russie a beaucoup à offrir, et où des partenariats solides sont possibles », souligne aussi Alexandre Kateb, Algérien russophone et consultant. Aussi, la société de cybersécurité russe Kaspersky Lab prospecte au Maghreb.

Abdelaziz Bouteflika lors de son arrivée à Moscou le 18 février 2008.

Abdelaziz Bouteflika lors de son arrivée à Moscou le 18 février 2008. © MIKHAIL METZEL/AP/SIPA

Pourtant, la Russie fait encore figure de petit acteur dans la région. Avec un PIB d’environ 1 500 milliards de dollars, loin derrière ceux de la Chine et des États-Unis, la fédération ne peut rivaliser avec ces derniers. Si Rosneft a pris pied en Mauritanie, si Gazprom démarche en Algérie et exploite le site d’El Assel, « Moscou n’a pas pour autant la capacité de faire de l’ombre aux majors américains… », note un connaisseur du secteur.

En outre, les sanctions internationales compliquent l’accès au dollar, inévitable pour évoluer sur ces marchés. « Mais Moscou espère que son engagement dans la reconstruction de la Syrie lui servira de publicité pour son savoir-faire en matière d’infrastructures », glisse un habitué de la capitale.

Moscou mise sur le soft power

En attendant, et faute d’une force de frappe économique substantielle, Moscou mise sur le soft power incarné par ses médias. « Derrière la France, les trois pays dans lesquels nous avons le plus d’abonnés Facebook [plus de 1 million] sont l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, explique à JA Xenia Fedorova, présidente de RT France. Nos publics, notamment au Maghreb, ont un appétit pour la diversité des sources d’information, et c’est ce que nous voulons leur apporter. »

Une émission consacrée à l’Afrique est en préparation, tandis que la chaîne prévoit d’ouvrir son premier bureau en Afrique du Nord l’an prochain. « Rien que de très normal, souffle un consultant. Les médias français en font tout autant. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte