Politique économique

Ferid Belhaj – Banque mondiale : « Le Maroc et l’Algérie attirent les IDE, pas la Tunisie »

Farid Belhaj (Tunisie), vice-président de la Banque mondiale, en charge du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. A Paris, le 22.01.2019. © Vincent Fournier/JA

Développement du secteur privé, ajustement des politiques publiques, intérêt pour les marchés subsahariens… Le dirigeant tunisien livre son analyse des dynamiques maghrébines.

En Afrique du Nord, comme sur le reste du continent, la Banque mondiale est bien plus qu’un simple bailleur de fonds.

Bien sûr, elle reste fidèle à sa fonction première lorsqu’elle prête 500 millions de dollars en septembre à la Tunisie, puis à l’Égypte quatre mois plus tard, mais c’est en tant que conseillère qu’elle est à l’œuvre au Maroc (économie digitale) et en Algérie (développement rural). Une diversification des rôles et des fonctions qu’entend bien renforcer le tunisien Ferid Belhaj, nommé vice-président Moyen-Orient et Afrique du Nord le 1er juillet 2018.

Une entreprise publique doit être compétitive et performante, sinon elle doit être restructurée, voire privatisée, pour le devenir

Jeune Afrique : Vous jugez les économies d’Afrique du Nord, traditionnellement orientées vers le secteur public, trop réglementées. Comment faites-vous pour leur apporter un peu d’oxygène ?

Ferid Belhaj : Nous conseillons et finançons les réformes qui permettent de libérer les économies d’Afrique du Nord. En n’hésitant pas à lever certains tabous : une entreprise publique doit être compétitive et performante, sinon elle doit être restructurée, voire privatisée, pour le devenir.

Notre message auprès des États et de leurs citoyens est de dire que la voie vers la croissance et la création d’emplois passe par le secteur privé. Et notre travail consiste à ce que le cadre légal et réglementaire favorise l’émergence d’un secteur privé encadré mais non contraint. C’est ce que nous faisons en Tunisie, en poussant le pays à mettre en œuvre certaines réformes.

L’UGTT, le principal syndicat du pays, a donc raison de parler d’ingérence des bailleurs ?

L’ingérence n’existe que lorsque l’on n’est pas appelé à l’aide. Or la Banque mondiale répond toujours à une invitation. Cela dit, nous devons faire davantage d’efforts pour expliquer nos interventions, notamment auprès des gens à qui s’adressent ces projets.


>> A LIRE – [Classement] Quand la Banque mondiale évalue les politiques et les institutions des pays africains


La Tunisie n’a pas retrouvé l’attractivité qui a pu être la sienne par le passé, faute d’arriver à dépasser le tabou de l’étatisme économique

Pourquoi soutenir à ce point le secteur privé ?

Parce que tous les pays ont besoin d’un secteur privé fort pour assurer leur développement économique. Ensuite, parce que les économies de la région sont aujourd’hui fortement endettées. Nous cherchons donc à limiter les engagements budgétaires des pays pour donner au secteur privé davantage de possibilités de s’engager.

Nous nous posons toujours la question de savoir si un projet ne peut pas être financé par le secteur privé, car nous ne voulons pas nous engager dans des opérations de financement que d’autres pourraient réaliser à notre place, mais nous voulons nous concentrer sur des secteurs où la concurrence n’existe pas, comme les infrastructures routières par exemple.

Est-ce que les différents pays de la région intéressent les investisseurs privés étrangers ?

Manifestement oui ! En ouvrant davantage son économie, le Maroc absorbe énormément d’investissements directs étrangers (IDE). L’Algérie également, même si les IDE restent concentrés sur le seul secteur des hydrocarbures. La Tunisie n’a en revanche pas retrouvé l’attractivité qui a pu être la sienne par le passé, faute d’arriver à dépasser le tabou de l’étatisme économique.

L’Égypte est, dans ce domaine, un exemple à suivre. Encore à genoux en 2015, le pays connaît des résultats spectaculaires après avoir pris des décisions courageuses en matière de fiscalité ou de tarifs subventionnés. Comme quoi, les bonnes réformes peuvent faire bouger les choses.

Un point de vente de banque mobile de l'opérateur MTN en Ouganda le 29 septembre 2016 © Stephen Wandera/AP/SIPA

La numérisation des économies doit être la priorité des pays nord-africains, sinon ils ne seront jamais compétitifs face à l’Asie

Comment les aider à venir investir davantage dans les pays de la zone ?

En plus d’élaguer les cadres réglementaires, il faut leur apporter encore plus d’indicateurs. Un instrument comme le « Doing Business » est un bon indicateur de l’état de santé de l’environnement des affaires, mais il doit être complété par d’autres informations comme celles concernant le capital humain notamment.

Les pays d’Afrique du Nord investissent énormément dans l’éducation pour des résultats extrêmement décevants. Il n’est pas normal qu’aucune université arabe ne soit aujourd’hui classée parmi les 500 premières mondiales. En matière d’éducation ou de formation, la dimension sociale mais aussi économique est primordiale. Et nous pensons qu’elle n’est pas appréhendée avec tout le volontarisme nécessaire.

D’autant que l’Afrique du Nord, comme le reste du continent, va devoir faire face à une explosion démographique. Est-ce que l’industrialisation des économies, à l’instar de celle du nord du Maroc, permettra d’absorber la jeunesse qui va arriver sur le marché du travail ?

En 2050, plus de 300 millions de jeunes Arabes seront en effet sur le marché. C’est-à-dire qu’il faut, dès maintenant, créer 10 millions d’emplois supplémentaires chaque année, et ce ne sont pas les chaînes de montage installées dans la région qui permettront d’atteindre un tel chiffre. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, de la robotique, ces usines seront un jour obsolètes. Il va donc falloir se montrer innovant, s’appuyer sur les nouvelles technologies comme vecteur de développement. La numérisation des économies doit être la priorité des pays nord-africains, sinon ils ne seront jamais compétitifs, face à l’Asie notamment.


>> A LIRE – Dette : vingt ans après l’initiative PPTE, retour au point de départ ?


En Algérie et en Tunisie, nous travaillons à mieux intégrer l’intérieur aux régions côtières

Que vous inspire l’intérêt marqué ces dernières années des entreprises nord-africaines pour l’Afrique subsaharienne ?

Il était temps d’arrêter de voir le Sahara comme une ligne de division. Les ambitions affichées par les entreprises marocaines ou égyptiennes vont dans ce sens, et, à la Banque mondiale, nous avons intégré cette démarche continentale puisque nous lançons des programmes, dans les énergies renouvelables ou dans l’économie numérique, à l’échelle de l’Afrique dans son ensemble.

Pourtant, la question de l’intégration régionale n’avance pas en Afrique du Nord. Pourquoi selon vous ?

Parce que la région est désintégrée. C’est certainement la zone la moins intégrée du monde, alors que cette dimension est fondamentale, notamment en matière d’attractivité. Cette non-intégration coûte chaque année entre un et deux points de croissance à chacun des pays. Le manque à gagner est énorme.

Et en matière de répartition des richesses sur des territoires jugés inégaux, quelles actions peut mener la Banque mondiale ?

Décentralisation, déconcentration, le plus important aujourd’hui est de reconnaître justement cette inégalité. Il y a urgence à ramener l’investissement et l’emploi dans les régions défavorisées, délaissées. En Algérie et en Tunisie, nous travaillons donc à mieux intégrer l’intérieur aux régions côtières. Nous réfléchissons également à aider ces pays à tirer un meilleur profit de leurs villes, aujourd’hui véritables facteurs de développement économique, mais également de rééquilibrage des territoires.

La demande de transparence suite à la révolution rencontre de nombreuses résistances en Tunisie. © Riadh Dridi/AP/SIPA

Avant les révolutions arabes, nous étions arrivés au bout d’un système de gouvernance très peu transparent, qui a laissé se développer la corruption et dans lequel un large segment de la population s’est senti exclu

Quelles conclusions avez-vous tiré des révolutions arabes de 2011 ?

Nous étions arrivés au bout d’un système de gouvernance très peu transparent, qui a laissé se développer la corruption et dans lequel un large segment de la population s’est senti exclu. Le contrat social a été rompu puisque l’État pourvoyeur n’avait plus les moyens de remplir sa part.

La situation est particulièrement préoccupante en Tunisie, où pendant longtemps le discours était inexistant avant d’être aujourd’hui omniprésent, sans être malheureusement au niveau des attentes de la population.

Comment voyez-vous évoluer la situation dans votre pays ?

Les Tunisiens doivent se prendre en main pour faire changer les choses de l’intérieur. La solution vient des Tunisiens eux-mêmes, et notamment des Tunisiennes. Les femmes ont toujours largement contribué au développement du pays, notamment en matière sociale, et je suis sûr qu’elles joueront un grand rôle dans le redressement attendu de la Tunisie.

Fermer

Je me connecte