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Françoise Vergès, « féminisme décolonial » et révolution permanente

Francoise Verges, presidente du Comite pour la memoire de l'esclavage, directrice scientifique de la Maison des civilisations et de l'unite reunionnaise © DENIS ALLARD/REA © DENIS ALLARD/REA

Elle est l’une des figures des Ateliers de la pensée qui se sont tenus à Dakar du 21 au 26 janvier, et s’apprête à publier un ouvrage sur le « féminisme décolonial ».

Pour célébrer ses 67 ans, Françoise Vergès a posté il y a quelques jours sur Facebook des portraits retraçant des moments forts de sa vie. Mais, en lieu et place des traditionnels clichés de vacances et de mariage, son choix s’est porté sur des photos témoignant d’un parcours d’engagement. On la voit le regard noir lors d’une manif contre l’impérialisme dans les années 1970, souriante avant un meeting contre le colonialisme dans les DOM, rayonnante à sa sortie d’une prison du Salvador après avoir enquêté sur les violences faites aux femmes dans les années 1980… Celle qui arpentait le pavé il y a quelques mois au côté d’Assa Traoré, demandant justice pour son frère Adama, n’a semble-t-il jamais baissé le poing.

Nous parlions souvent de la nécessité de redonner une impulsion à la recherche au XXIe siècle sur le continent.

Il n’est pas très étonnant de retrouver cette activiste et intellectuelle (chercheuse en sciences politiques, elle a été formée à Berkeley et a enseigné, notamment en Afrique) aux Ateliers de la pensée de Dakar aux côtés d’Achille Mbembe et de Felwine Sarr, qu’elle connaît depuis longtemps. « Nous parlions souvent de la nécessité de redonner une impulsion à la recherche au XXIe siècle sur le continent », explique-t-elle avant de confier l’importance, pour elle, d’ouvrir les ateliers à de jeunes chercheurs et de travailler avec eux en marge d’un système trop rigide. « Ils se plaignent d’une institution universitaire souvent très “disciplinaire”, elle entrave l’imagination, les mandarins imposent leurs normes. »

Saga familiale

Elle semble toujours avoir cherché à sortir des cadres imposés et des pensées dominantes. « Mon engagement est né de ce que j’ai observé et vécu dans mon enfance à La Réunion – injustices, racisme, sexisme, inégalités, fraudes, corruption –, de l’engagement quotidien de mes parents et du peuple réunionnais dans l’anticolonialisme des années 1960-1970. » Ses parents ne sont pas n’importe qui sur l’île. Son père, Paul, décédé en 2016, a fondé le Parti communiste réunionnais et, de mandat en mandat (maire, député, sénateur…), a détenu le record de longévité des élus français. Sa mère, Laurence, également disparue, a été militante communiste et s’est impliquée dans la défense du droit des femmes. La saga familiale est marquée par des drames parfois sanglants – homicide, clandestinité… – et des victoires politiques.


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C’est chez son oncle, l’avocat Jacques Vergès, qu’elle est logée lorsqu’elle part étudier en 1970 au lycée Descartes d’Alger. Elle y poursuit son éducation politique et observe notamment « les obstacles que l’Occident mettait en travers de la décolonisation, mais aussi les obstacles internes, les luttes de pouvoir… ».

Elle garde beaucoup d’affection pour son oncle, personnage haut en couleur, mystérieux, controversé (il a défendu le nazi Klaus Barbie ou le terroriste Carlos). « Il avait un humour ! Quand il voyait son frère, mon père, ils riaient de tout, tous les deux avaient un regard ironique sur le monde, mais aussi de la tendresse pour l’humain. Ils avaient traversé plein de choses : nés d’une mère vietnamienne et d’un père réunionnais, ils ont grandi à La Réunion, sont partis encore adolescents combattre le nazisme, ont été anticolonialistes… »

Combats et polémiques

Ses combats à elle vont la mener sous d’autres latitudes. Constamment en mouvement, de La Réunion aux États-Unis, de Londres à Paris, elle est tour à tour journaliste, enseignante, chercheuse, présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage ou encore membre du Collège de la diversité mis en place en 2015 par la ministre Fleur Pellerin… Et fait grincer beaucoup de dents. Des afroféministes se sont emportées sur les réseaux contre cette militante trop « privilégiée » pour être du côté des exploités, et pas assez africaine pour parler de l’expérience vécue par les Noirs.

De l’autre côté, des universitaires tels qu’Isabelle Barbéris lui reprochent de vouloir substituer « la lutte des races » à « la lutte des classes » et, via sa dénonciation du « blantriarcat », de couver un « essentialisme latent. »

Une militante trop « privilégiée » pour être du côté des exploités.

Ce qui ne l’empêche pas, inlassablement, de décoloniser son monde. Après Décolonisons les arts (éd. Arche), ouvrage collectif dénonçant le racisme structurel des institutions culturelles, elle programme pour le 15 février la publication d’Un féminisme décolonial (La fabrique éditions).


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Elle met cette fois l’accent sur le rôle des « femmes du Sud global » : « On entend souvent “mais le féminisme c’est occidental, c’est un truc de Blanches”, observe-t-elle. Et ce n’est pas sans fondement, mais le processus de réécriture est aussi là, et des Africaines – Marie-Angélique Savané, Oyeronke Oyewumi, Fatima Mernissi entre autres – nous fournissent des outils d’analyse. » Elle y défend également la thèse selon laquelle, au nom du droit des femmes, s’est imposé « un féminisme blanc et impérialiste » qui contribue à la perpétuation d’une domination de classe, de genre et de race. De quoi alimenter de nouvelles polémiques.

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