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Politique économique

Sénégal : 2012-2019, le mandat des grands chantiers de Macky Sall

Le président sénégalais Macky Sall, au départ de Dakar le 17 décembre avant sa visite à Paris. © DR / Présidence du Sénégal

Finances publiques sous contrôle, fin des coupures de courant, réalisation d’infrastructures, le bilan du chef de l’État sénégalais, candidat à un second mandat, est positif. Mais pour la population, l’émergence reste encore lointaine.

Premier voyage du train express régional – même si sa mise en service commerciale ne se fera pas avant six mois –, inaugurations de tronçons autoroutiers vers Touba et Mbour à partir de Thiès, du marché d’intérêt national et de la gare des gros-porteurs de Diamniadio. À quelques semaines de l’élection du 24 février, Macky Sall, candidat à un second mandat, multiplie les cérémonies.

À l’heure du bilan, le chef de l’État donne ainsi un visage à sa politique économique. Car le septennat qui s’achève est avant tout celui des grands travaux. À eux seuls, les projets d’infrastructures devaient absorber plus de 50 % de la première phase (2014-2018) du Plan Sénégal émergent (PSE). Parmi ces chantiers, certains étaient attendus depuis des décennies.

Inauguré le 21 janvier, le pont reliant le Sénégal à la Gambie a été envisagé pour la première fois dans les années 1970. Trente-neuf milliards de F CFA (60 millions d’euros) et quatre ans d’efforts auront permis au groupe de BTP sénégalais Arezki de bâtir cette infrastructure de 1,7 km, qui met désormais Ziguinchor à moins de huit heures de Dakar contre plus de douze heures auparavant.


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De neuf cent cinquante heures de coupures cumulées en 2011, nous sommes passés à vingt-quatre heures en 2018

Vu depuis Dakar, le secteur de l’énergie est sans doute la plus belle réussite de Macky Sall, même si les tarifs de l’électricité demeurent élevés par rapport à la moyenne sous-régionale. Entre 2011 et 2018, la puissance électrique installée a plus que doublé, passant de 571 MW à 1 141 MW. Encore sévèrement déficitaire jusqu’en 2014, la Senelec exporte désormais son excédent au Mali. De « neuf cent cinquante heures de coupures cumulées en 2011, [nous sommes passés] à vingt-quatre heures en 2018 », a indiqué le président dans son message à la nation le 31 décembre. Cette politique s’est traduite par une augmentation des investissements directs étrangers (IDE). De 409 millions de dollars d’IDE en 2015, ils sont passés à 532 millions en 2017 (4,8 milliards de stock), traduisant l’implication grandissante des multinationales.

Déficit budgétaire contenu

Bien sûr, beaucoup reste à faire pour que les Sénégalais puissent toucher du doigt l’émergence promise. Lancée en 2014 par le chef de l’État, la construction de la ville nouvelle de Diamniadio prend peu à peu forme à 30 km de Dakar. Prévue pour désengorger la capitale, où vivent 3,6 millions des 15,7 millions de Sénégalais, elle voit chaque mois de nouveaux bâtiments sortir de terre. À terme, 350 000 personnes pourront s’y installer. Un chantier pharaonique dont le coût est évalué à 2 milliards de dollars et dont l’enveloppe devrait encore enfler, comme le suggèrent les difficultés rencontrées lors de la construction de l’université Amadou-Mahtar-Mbow.

Mais Macky Sall attend beaucoup de cette immense entreprise. La construction d’une cité du savoir, d’un parc des technologies numériques, du Vaccinopole ou encore d’un institut national du pétrole et du gaz doivent poser les bases d’une économie de la connaissance. Quant aux industries, elles bénéficieront d’une zone économique spéciale dont la première tranche de 13 hectares a été livrée et est occupée par quelques pionniers, tel le spécialiste chinois du textile C&H Garments, qui a mobilisé 25 millions de dollars pour y installer son usine. À terme, le gouvernement souhaite ainsi créer 50 000 emplois.

Constructions des bâtiments ministériels à Diamniadio, a 35 kilomètres de Dakar. 2 mars 2018. © Sylvain Cherkaoui/Cosmos pour Jeune Afrique


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Essentiellement portés par l’État, les investissements massifs du PSE ont stimulé la croissance du Sénégal. Le PIB a augmenté de manière significative ces dernières années, passant de 3,3 % en 2012, année de l’arrivée au pouvoir de Macky Sall, à 7,6 % en 2017. L’an dernier, l’augmentation du PIB, bien que légèrement inférieure, est restée forte (7 %). La multiplication des chantiers n’a pour l’heure pas empêché le gouvernement de garder la maîtrise des finances publiques. Le déficit budgétaire bien qu’en légère augmentation en 2018 (– 3,5 % du PIB) par rapport à 2017 reste relativement contenu grâce à l’émission d’eurobonds à hauteur de 2,2 milliards de dollars en mars 2018.

14 milliards de dollars pour financer le PSE

Ses performances macroéconomiques sont appréciées par les partenaires du pays. Lors du groupe consultatif organisé en décembre 2018 à Paris pour financer la seconde phase du PSE (2019-2023), le pays a obtenu 14 milliards de dollars d’engagements, soit trois fois l’objectif annoncé par le gouvernement. Et ce n’est pas le risque d’un endettement excessif – passé de 42,9 % du PIB en 2012 à 62,9 % en 2018 (soit environ 6 500 milliards de F CFA) – qui semble les inquiéter. D’après la BAD, la probabilité que cela survienne est faible. Le ratio de la dette extérieure reste sensiblement au-dessous du seuil de 70 % défini par l’Uemoa.

Ce n’est évidemment pas l’avis de l’opposant Ousmane Sonko, candidat à l’élection présidentielle. L’ancien fonctionnaire des impôts, élu député en 2017, a émergé ces derniers mois sur la scène politique. Il a fait de la gouvernance son principal thème de campagne en dénonçant un endettement déraisonnable et non productif. Un avis partagé par l’économiste El Hadji Mounirou Ndiaye, qui prédit un problème de soutenabilité d’ici à deux ou trois ans.

Macky Sall n’a visiblement cure de ces critiques. Le 6 janvier, le pays a reçu la visite du chef de la diplomatie chinoise. Pékin a mobilisé près de 1 000 milliards de F CFA au profit du Sénégal depuis 2012, et Dakar souhaiterait développer davantage encore cette relation. « La Chine et le Sénégal entendent élargir la base de leur coopération […] dans le cadre d’un partenariat stratégique global », a déclaré, à cette occasion, le ministre des Affaires étrangères, Sidiki Kaba.

L’agriculture : secteur prioritaire de la nouvelle politique de l’emploi

Outre le secteur de la construction, l’économie profite de la performance de l’industrie extractive à la faveur de la hausse de la production d’or issu des mines de Sabodala et de Mako, en plus du phosphate, du ciment et du zircon. L’agro-industrie aussi a le vent en poupe grâce à des groupes comme le minotier NMA-Sanders, Sedima, spécialisé dans les aliments pour bétail ou encore Patisen, roi de la pâte à tartiner, dont les usines tournent à plein régime pour alimenter les marchés de Dakar, mais aussi ceux d’Abidjan et de Lagos.

Ces réussites sont avant tout celles d’entreprises bien gérées, quand d’autres, telle Sonacos, leader de la transformation de l’arachide, renationalisé en 2016, paient encore leurs errements passés. La récolte record cette année devrait néanmoins donner un peu d’oxygène à cette dernière, si les financements pour se fournir en arachide suivent.


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C’est encore des campagnes de Diourbel, Louga, Saint-Louis, ou Tambacounda que provient une grande part de la richesse sénégalaise (15 % du PIB). Reste que l’agriculture, qui occupe plus de 60 % de la main-d’œuvre nationale, est toujours marquée par une faible productivité. Objectif prioritaire du gouvernement, l’autosuffisance en riz, fixée à environ 1,5 million de tonnes, n’est par exemple pas encore atteinte, en dépit des efforts accomplis pour faciliter le financement des producteurs.

L’avenir de ce secteur est doublement important, car il est aussi l’un des plus à même d’absorber la masse des jeunes demandeurs d’emploi. Près de 200 000 jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. Macky Sall avait promis 500 000 nouveaux emplois par an, mais seulement 490 000 postes ont été créés depuis 2012.

Un maigre bilan que lui reprochent nombre d’électeurs pour qui la création d’une couverture maladie universelle, dont le président suit attentivement la mise en place, ne peut suffire. « La politique de l’emploi doit être plus volontariste. Nous ne pouvons pas continuer à nous contenter des retombées de la croissance pour régler le chômage », s’inquiète l’universitaire El Hadji Ibrahima Sall, ancien ministre du Plan d’Abdou Diouf.

Implications du privé

Dans ce domaine comme dans le reste, le Premier ministre, Mahammed Abdallah Dionne, estime qu’il appartient aussi aux entreprises de s’engager. « Il faut que le privé prenne le relais. On ne peut pas continuer tout seuls à construire des autoroutes, le secteur privé doit également prendre des risques, comme c’est déjà le cas dans l’énergie. Il nous faut l’implication du privé dans les infrastructures », a-t-il recommandé.

A cocoa farmer uses a machete to split open a cocoa pod and extract the beans during harvest time. africa crops food agricultural methods agriculture labour © Nyani QUARMYNE/PANOS-REA

Cette stratégie devra être portée, entre autres, par de nombreux capitaines d’industries et un réseau important de PME-PMI viables. Le secteur privé local sera-t-il à la hauteur ? La question fait régulièrement débat, y compris au plus haut niveau de l’État. Pour Macky Sall, si les chefs d’entreprise du pays veulent capter plus de parts de marché des investissements publics, il est impératif qu’ils se remettent en question.

Et le chef de l’État ne manque jamais de le leur rappeler, quitte à irriter. Baidy Agne, dirigeant du Conseil national du patronat, l’une des deux plus importantes branches de l’entrepreneuriat local – avec la Confédération nationale des employeurs du Sénégal –, explique l’absence des entreprises nationales dans l’exécution des grands chantiers d’infrastructures par le fait que les contrats de financement sont souvent mal négociés.


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« Ce n’est pas parce que la Chine se charge du financement complet de certains ouvrages qu’elle doit en assurer exclusivement la réalisation. Il faut que nos États aiment davantage leurs secteurs privés, avec leurs qualités et leurs défauts », clame-t-il. En dépit des efforts considérables déployés par l’Agence nationale chargée de la promotion de l’investissement et des grands travaux (Apix) pour améliorer le climat des affaires, pression fiscale, cherté de l’énergie, accès difficile aux crédits, raréfaction du foncier sont souvent pointés du doigt par les entreprises pour expliquer leurs difficultés.

Fin 2018, Ameth Amar, président du Syndicat des professionnels de l’industrie du Sénégal, qui affirme contribuer pour 17 % au PIB national, a ainsi dénoncé une série de mesures fragilisant ses membres, telles que l’augmentation unilatérale des redevances portuaires ou l’instauration d’une « taxe sur l’énergie à usage industriel ».

L’industrie pétrolière, futur moteur de l’économie nationale ?

Macky Sall peut néanmoins citer quelques entreprises locales ayant profité de sa politique de grands travaux. Getran, dirigé par Mar Thiam, et CSE, porté par Oumar Sow, ont participé à la réalisation des chantiers du TER, tandis que Teyco, filiale de Teyliom, active dans l’immobilier, appartenant à l’homme d’affaires Yérim Sow, est partie prenante des grands projets immobiliers de Diamniadio.

Mais pour Mar Thiam, le Sénégal doit créer davantage de champions nationaux, toutes filières confondues. « L’exécution des chantiers du TER est une formidable expérience pour nous. C’est de cette manière que nous parviendrons à avancer et ainsi à nous positionner dans la concrétisation de travaux beaucoup plus sophistiqués », reconnaît-il. Un avis partagé par Oumar Sow, dont le groupe a également pris part au consortium international (Eiffage Rail, Yapi Merkezi, entre autres) adjudicataire du lot 1 du TER (terrassement, plateforme, passerelles, etc.).

Pour El Hadji Ibrahima Sall, le second mandat devra corriger le tir en tissant des liens entre les PME locales et les multinationales. « Le code des marchés doit être amendé pour faire un pas de plus dans cette direction », préconise-t-il. Le secteur pétrolier pourrait être le premier à expérimenter une approche volontariste dans ce domaine avec l’adoption, le 10 janvier, d’une loi relative au contenu local.

En juin 2018, Macky Sall avait indiqué que le Sénégal visait un objectif de 50 % de contenu local dans l’industrie pétrolière d’ici à 2030, notamment à travers le renforcement de la présence des PME et des PMI. D’ici à deux ans, le Sénégal devrait devenir un important producteur de gaz grâce à la découverte du champ de Grand Tortue-Ahmeyim, qu’il partage avec la Mauritanie. Ensuite suivront les premiers barils de pétrole. Des gisements d’espoirs, à condition qu’ils profitent au plus grand nombre. Les assureurs locaux ont pris les devants et constitué un pool de souscription des risques pétroliers afin de capter une partie des énormes primes générées par la couverture des risques de l’activité.


Aérien, les promesses de l’aube

Bien que ce soit le président Wade qui ait engagé son chantier, l’Aéroport international Blaise-Diagne (AIBD), inauguré en décembre 2017, figurera bien à l’actif de Macky Sall. Un an plus tard, première satisfaction pour son directeur général, Xavier Mary : « La progression du trafic devrait être de 8 % à 9 % en 2018, grâce à l’arrivée de Rwandair, Camair-Co et du nigérian Air Peace ».

Mais alors que Dakar ambitionne de devenir un hub régional, l’infrastructure doit encore corriger quelques défauts. Les tapis à bagages sont sous-dimensionnés, il n’y a qu’une seule passerelle par avion, et une seule porte à rayons X pour les correspondances. Côté cargo, la situation apparaît aussi compliquée : 3,7 km séparent le terminal cargo, trop petit, du terminal passagers.

Air Sénégal sera le premier opérateur de l’Airbus A330 Neo sur le continent. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Les marchandises importées ont du mal à être stockées. Enfin, le coût élevé des redevances aéroportuaires rend l’AIBD peu compétitif. Pas de quoi décourager Air Sénégal, autre pilier de la stratégie aérienne du pays. Depuis mai 2018, le nouveau pavillon national a ouvert huit dessertes domestiques et régionales et ouvrira le 1er février son premier long-courrier, vers Paris. « Cette ligne est essentielle pour Air Sénégal. Elle devrait générer près de 5 millions d’euros par mois », explique Jérôme Maillet, directeur de la stratégie et des investissements, qui table sur 100 millions d’euros de chiffre d’affaires cette année.

Une deuxième ligne long-courrier, probablement transatlantique, sera ouverte à la fin de 2019. Après l’élection, la compagnie pourrait ouvrir jusqu’à 49 % de son capital à des intérêts chinois, moyen-orientaux ou encore au milliardaire Richard Branson. « La découverte d’hydrocarbures stimule l’attractivité du pays auprès des investisseurs internationaux », rappelle Philippe Bohn, directeur général de la compagnie.

Rémy Darras

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