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Cet article est issu du dossier «Maghreb : quel avenir pour les partis islamistes ?»

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Politique

Maghreb : l’islam politique à l’épreuve du pouvoir

Les Tunisiens arborent le panneau 'Rabia' alors qu'ils se rassemblent devant l'ambassade d'Egypte à Tunis pour protester contre la décision du juge égyptien de condamner à mort 528 partisans des Frères Musulmans, le 28 mars 2014.

Les Tunisiens arborent le panneau 'Rabia' alors qu'ils se rassemblent devant l'ambassade d'Egypte à Tunis pour protester contre la décision du juge égyptien de condamner à mort 528 partisans des Frères Musulmans, le 28 mars 2014. © Yassine Gaidi / Anadolu Agency/AFP

Les partis qui s’en réclament multiplient les victoires électorales, mais leur bilan au gouvernement est maigre. Ont-ils encore des idées pour changer la société ? Leur influence ne risque-t-elle pas, à terme, de s’effondrer ? Marquée par nombre d’élections, l’année qui s’ouvre s’annonce cruciale.

Après leurs succès électoraux du printemps 2011, puis le renversement, en juillet 2013, de Mohamed Morsi, le raïs égyptien se réclamant des Frères musulmans, les partis islamistes se font plus discrets, moins militants. En Tunisie et au Maroc, par exemple, ils paraissent disposés à partager le pouvoir, voire à y renoncer. Pourtant, bien des questions continuent de se poser. En 2011, on se demandait si l’islam politique était soluble dans la démocratie. Huit ans plus tard, la scène politique du monde arabe s’est recomposée autour de deux pôles antagoniques : « moderniste », d’un côté, « islamiste », de l’autre. Et on ne se pose plus guère de questions concernant une éventuelle radicalisation, tant celle-ci paraît inéluctable.

Ne reste qu’un point à élucider : l’islam politique recèle-t-il en lui-même les ferments de sa radicalisation ou se radicalise-t-il sous l’influence de facteurs extérieurs ?


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Une vision binaire d’un islam politique ?

La réalité est pourtant moins tranchée. En Tunisie, en Algérie et au Maroc, les partis islamistes autorisés travaillent de concert avec les partis séculiers, tandis qu’en Libye et en Égypte, les maréchaux « modernistes » – Khalifa Haftar et Abdelfattah al-Sissi – n’hésitent pas à s’allier aux salafistes pour combattre les Frères musulmans. Mais dans la guerre de communication que se livrent, d’une part, le Qatar et la Turquie (qui, dès 2011, ont soutenu les mouvements révolutionnaires arabes, fussent-ils islamistes), et, d’autre part, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, hostiles à tout changement politique dans la région, ces derniers semblent avoir pris l’avantage.

Leur vision binaire d’un islam politique intrinsèquement violent cherchant, par tous les moyens, à imposer sa conception pervertie au reste du monde tend à prévaloir. Issues du tronc commun frériste, les branches nationales du mouvement dissimuleraient sous divers oripeaux une commune volonté de domination planétaire. L’antre de cette hydre se situerait quelque part entre Doha et Ankara.

Des partisans des Frères musulmans condamnés, parfois à mort, en mai 2014. (photo d'illustration)

Des partisans des Frères musulmans condamnés, parfois à mort, en mai 2014. (photo d'illustration) © Heba Khamis/AP/SIPA

Il y a des lieux de rassemblement de personnes qui ne peuvent constituer de plateformes communes dans la mesure où elles sont prisonnières de réalités nationales très différentes

Il s’agit d’une lecture sans doute exagérée du phénomène, même si les représentants des partis fréristes maghrébins se montrent avares de confidences quant à leurs relations bi- ou multilatérales. Les Marocains du PJD ont longtemps entretenu des relations assez étroites avec les Tunisiens d’Ennahdha et les Frères égyptiens, mais ces liens semblent aujourd’hui distendus. Quant au MSP algérien, ses dirigeants ont occasionnellement rencontré leurs collègues d’Ennahdha et du PJD, mais surtout dans le cadre de visites ou de conférences assez formelles, dont il n’est jamais sorti grand-chose.

Pour Mathieu Rey, qui enseigne l’histoire du monde arabe contemporain au Collège de France, il existe bien une sorte d’« internationale islamiste inspirée par les FM » qui lui rappelle la « Première Internationale socialiste ». Soit « des lieux de rassemblement de personnes qui ne peuvent constituer de plateformes communes dans la mesure où elles sont prisonnières de réalités nationales très différentes ».

On est passé d’un parti fondé sur la prédication et la diffusion d’une morale à un parti qui doit gérer les affaires

Prenons le cas du Maroc. Le Parti de la justice et du développement (PJD) y a été autorisé en 1996, à condition qu’il reconnaisse le roi en tant que Commandeur des croyants, ce qui excluait évidemment tout projet de califat d’inspiration frériste. Son arrivée à la tête du gouvernement, fin 2011, l’a amené à faire preuve de davantage de souplesse et de pragmatisme, explique à Rabat le politologue Mohamed Tozy : « On est passé d’un parti fondé sur la prédication et la diffusion d’une morale à un parti qui doit gérer les affaires. Le Mouvement unité et réforme (MUR), sa matrice idéologique, assure toujours le volet prédication, mais le personnel politique lié au PJD s’est éloigné de cette fonction et son assiette de recrutement s’est élargie. »

Plein d’assurance victorieuse, Abdelilah Benkirane, l’ex-chef du parti tout juste nommé Premier ministre, déclarait en 2011 : « Les Marocains insistent pour garder la monarchie, mais ils veulent qu’elle évolue avec eux. » Changement de ton, en octobre 2018, avec Saadeddine El Othmani, son successeur : « Ne cherchez pas la moindre dissonance entre le chef du gouvernement et Sa Majesté le roi, qui est le chef de l’État. »

Un discours bien modeste pour un Premier ministre dont le parti reste la première force du pays avec 125 députés (sur 395) et 12 ministres et/ou secrétaires d’État. Et si, officiellement, la doctrine n’a pas évolué d’un pouce sur les questions de société, la réaction de Benkirane au scandale provoqué par la diffusion de photos de la députée PJD Amina Mae El Ainaine, cheveux au vent devant le Moulin-Rouge, à Paris, en dit long sur le recentrage en cours. Il n’a voulu y voir qu’une « preuve de [son] évolution ».

Yassine Gaidi/Anadolu Agency/AFP

© Yassine Gaidi/Anadolu Agency/AFP

Banalisation

Une volonté de normalisation et de conciliation comparable à celle d’Ennahdha, en Tunisie, après sa victoire aux législatives de 2011. « Ennahdha se banalise. Les Tunisiens ne voient plus en elle un parti victime porteur de morale religieuse, mais un parti de pouvoir comme ils en ont toujours connu : du PSD de Bourguiba au RCD de Ben Ali, des formations populaires et structurées qui attiraient aussi bien des gens sincères que des opportunistes », commente le statisticien Hassen Zargouni.

De la même manière que le PJD marocain a dû, pour gouverner, s’associer tour à tour avec l’Istiqlal, le Rassemblement national des indépendants (RNI) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS), Ennahdha n’a eu d’autre choix que de composer, dès 2012, avec les partis du Congrès pour la République (CPR) et Ettakatol, puis, en 2015, de s’allier avec Nidaa Tounes, son grand rival. Une très mauvaise affaire, par parenthèse, pour ses partenaires, qui se sont tous écroulés électoralement, tandis que le parti islamiste restait, avec 69 sièges (sur 217) à l’Assemblée, le premier du pays.


>>> À LIRE – Ennahdha – Nidaa Tounes : divorce à la tunisienne


En novembre 2018, Rached Ghannouchi, son leader historique, s’est félicité de ce que son parti a voté « toutes les lois qui instaurent la parité » entre hommes et femmes. Même si le discours officiel a peu changé, l’époque semble lointaine où les députés islamistes voulaient faire inscrire dans la Constitution de 2014 que la femme n’est que « complémentaire » de l’homme. « Nous sommes des musulmans démocrates qui ne se réclament plus de l’islam politique », lançait même son chef lors du 10e congrès d’Ennahdha, en mai 2016.

En Algérie, certains partis de la mouvance islamiste ont été associés au pouvoir dès les années 1990. Plusieurs ont même occupé des postes ministériels, mais tous n’ont pas laissé un souvenir impérissable. Au-delà de quelques scandales de corruption, force est d’admettre que plusieurs responsables ont exercé leurs fonctions au moment où le FMI imposait à l’Algérie un strict ajustement structurel, plus une dévaluation du dinar et une série de privatisations. Tout cela a évidemment réduit leur marge de manœuvre. Quoi qu’il en soit, le Mouvement de la société pour la paix (MSP) ne cherche pas aujourd’hui l’affrontement avec le pouvoir. S’il se revendique de l’opposition, Abderrazak Makri, son chef, est régulièrement accusé de se montrer trop accommodant avec le pouvoir et de chercher à négocier des avantages.

Armistice

En Égypte, malgré l’impitoyable répression qui a suivi la chute de Morsi, une partie de la direction des Frères musulmans chercherait elle aussi à transiger avec le pouvoir. « Il semble que des négociations aient eu lieu qui ont abouti à un armistice tacite : plus d’exécution de Frères en échange d’un arrêt des attaques terroristes », commente au Caire un observateur averti. Cette volonté de dialogue ne fait toutefois pas l’unanimité au sein du mouvement. « La majorité reste attentiste, évite d’islamiser son discours et n’évoque plus le massacre de la place Rabaa, en 2013, poursuit notre interlocuteur, mais une petite minorité se tourne vers la violence. »

Il y a au sein d’Ennahdha un clivage, dont la profondeur est difficile à mesurer, entre la direction, soucieuse de respectabilité, et une base plus radicale

Au Maroc et en Tunisie, les concessions des instances dirigeantes provoquent également des dissensions. « La constitution d’une nouvelle hiérarchie a amené le déclassement partiel des anciens idéologues du PJD », estime Tozy. Sous le couvert de l’anonymat, un universitaire tunisien dresse un constat semblable : « Il y a au sein d’Ennahdha un clivage, dont la profondeur est difficile à mesurer, entre la direction, soucieuse de respectabilité, et une base plus radicale. » La réduction, ou le dépassement, de cette fracture entre militants attachés aux fondamentaux islamistes et praticiens pragmatiques de la politique sera une condition majeure de la survie et du succès de ces partis. En Afrique du Nord comme ailleurs.

À plus court terme, l’attitude des partis fréristes lors des (nombreuses) élections générales ou présidentielles prévues cette année en dira long sur cette volonté plus ou moins forte de normalisation. En Tunisie, Ennahdha tentera naturellement de conserver sa place de première force du Parlement, mais présentera-t-elle un candidat à la présidentielle ? Ou choisira-t-elle d’en soutenir ouvertement un autre ? Pour l’heure, on peut estimer que sa proximité avec Youssef Chahed (Nidaa Tounes), le jeune chef du gouvernement, pourrait l’inciter à se rallier à sa candidature. En Algérie, Abderrazak Makri déclarait encore, à la mi-janvier : « Si la prochaine présidentielle est libre et transparente, le prochain président sera membre du MSP. » Mais la mouvance islamiste est à ce point éclatée qu’il n’est même pas assuré qu’un de ses représentants participe au scrutin du 18 avril. Le MSP doit en discuter à la fin de ce mois.

Il faut aussi évaluer la profondeur du discours que portent ces formations, les transformations qu’elles parviennent à susciter dans les sociétés et chez les individus

Plus généralement, les partis islamistes d’Afrique du Nord sont aujourd’hui à la croisée des chemins. Électoralement, leur succès est difficilement contestable. Mais comme le souligne Ovamir Anjum, un universitaire et imam américain d’origine pakistanaise, auteur, en 2017, d’un article sur le « déficit intellectuel » de la mouvance, « le succès ne se mesure pas seulement en gains électoraux. Il faut aussi évaluer la profondeur du discours que portent ces formations, les transformations qu’elles parviennent à susciter dans les sociétés et chez les individus ». De ce point de vue, le bilan est finalement plutôt maigre. Les grandes réformes annoncées, les promesses d’en finir avec l’injustice sociale n’ont pas débouché sur grand-chose. Bref, la plupart des partis islamistes ayant exercé le pouvoir y ont surtout gagné une solide réputation d’incompétence et d’inclination aux compromissions.

L’exemple algérien

L’exemple algérien est particulièrement éclairant, parce que ce pays a en quelque sorte dix ans d’avance sur ses voisins. L’islam politique y a triomphé électoralement. Il a par la suite été contraint de reprendre le maquis, puis de renoncer à la violence et d’emprunter la voie de la normalisation. Laquelle, à force de compromis, de cooptations et de copinages avec le pouvoir, semble l’avoir pratiquement vidé de sa substance, et sans doute d’une partie de sa popularité. Les scores d’Ennahdha illustrent le phénomène : entre 2011 et 2018, le parti a vu le nombre de voix se portant sur ses listes se réduire de moitié (sur fond, il est vrai, de baisse massive de la participation).

Sur le néolibéralisme, l’environnement, le sécularisme, ce que devrait être une économie ou un État islamique, ils n’ont pour l’heure pas su apporter de réponses ayant réellement du sens

L’islam politique peut-il se réinventer ? Pour Ovamir Anjum, le problème est avant tout intellectuel : la mouvance, rappelle-t-il, a connu trois grandes phases d’ajustement idéologique. D’abord, dans les années 1960-1970, une moins grande hostilité vis-à-vis des Occidentaux ; puis, dans les années 1980, un intérêt accru pour l’économie ; et, enfin, une réflexion sur la façon dont doivent se comporter les musulmans dans les pays qui ne le sont pas. Mais depuis ? « Sur le néolibéralisme, l’environnement, le sécularisme, ce que devrait être une économie ou un État islamique, résume Ovamir Anjum, ils n’ont pour l’heure pas su apporter de réponses ayant réellement du sens. »

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