Politique

RDC – Isidore Ndaywel è Nziem : « Kabila ne me donne pas l’impression d’avoir accepté de partir »

L'historien Isidore Ndaywel è Nziem, membre du Comité laïc de coordination (CLC). © Junior D.Kannah/AFP

Victoire de l'opposant Félix Tshisekedi à la présidentielle en RDC, avenir politique de Joseph Kabila, processus électoral... L'historien Isidore Ndaywel è Nziem, membre du Comité laïc de coordination (CLC), revient pour Jeune Afrique sur le scrutin du 30 décembre 2018.

Cela fait des mois qu’il n’a plus quitté Kinshasa. Historien et intellectuel respecté en RD Congo, Isidore Ndaywel è Nziem vit désormais dans la clandestinité. Comme d’autres membres du Comité laïc de coordination (CLC), à l’origine de plusieurs manifestations hostiles à Joseph Kabila avant la présidentielle du 30 décembre 2018, il avait publiquement réclamé l’alternance et le respect des accords conclus avec l’opposition en 2016.

Aujourd’hui, même s’il est satisfait que le peuple ait « empêché le président sortant de briguer un troisième mandat » et « désavoué son dauphin », Emmanuel Ramazani Shadary, il appelle à la vigilance.


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Jeune Afrique : Diriez-vous que l’arrivée au pouvoir d’un opposant est une victoire ?

Isidore Ndaywel è Nziem : Ce que nous voulions, au sein du CLC, c’était faire en sorte que ces élections soient un grand moment. Un moment qui marque le début du changement tel que souhaité par la population congolaise, pour qu’il n’y ait plus de contestation de la légitimité du chef de l’État. Pour des raisons évidentes, ce scrutin nous laisse dubitatifs.

Félix Tshisekedi, président élu de la RDC, donne l'accolade à Joseph Kabila, lors de son investiture le 24 janvier en 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Comment les électeurs peuvent-ils voter massivement, au même instant, pour l’opposant Félix Tshisekedi et pour la plateforme du président sortant ?

Autrement dit, selon vous, la crise de légitimité demeure…

Bien sûr. Sans revenir sur les vrais résultats, connus de tous grâce aux conclusions de la mission d’observation de la Conférence épiscopale nationale du Congo [Cenco], Martin Fayulu a mené une campagne de terrain qui a connu un réel succès. Aujourd’hui, beaucoup de Congolais ont du mal à croire qu’il ait perdu. Je crains même qu’ils n’en soient jamais convaincus et que nous connaissions, pendant plusieurs années, un nouveau cycle de contestation.

Il y aura également la déception de constater que le nouveau président n’aura qu’une faible marge de manœuvre, puisque les élections législatives et provinciales organisées le même jour ont été remportées par le Front commun pour le Congo [FCC] de Joseph Kabila. Comment les électeurs peuvent-ils voter massivement, au même instant, pour l’opposant Félix Tshisekedi et pour la plateforme du président sortant ?

Le FCC soutient que les contextes de ces scrutins étaient différents, que les gens votaient pour une figure locale et non pour ou contre le système dans son entier. Est-ce un argument ?

Qui peut y croire ? Je peux l’entendre pour les petits candidats, les jeunes du FCC qui étaient peu connus. Mais, dans chaque province, les électeurs avaient une idée précise du baron du régime qu’ils souhaitaient sanctionner : à tel endroit, c’était Néhémie Mwilanya Wilondja, le directeur de cabinet de Joseph Kabila, à tel autre, Aubin Minaku, le président de l’Assemblée nationale, ou Évariste Boshab [l’un des faucons du camp Kabila]. Et pourtant, on voudrait nous faire croire qu’à l’arrivée le FCC l’emporte largement, loin devant Cach [Cap pour le changement] et Lamuka, les deux grandes plateformes de l’opposition, qui n’ont même pas remporté la moitié des 500 sièges à l’Assemblée nationale. Tout cela donne l’impression d’un arrangement grossier.


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Un « arrangement » en vue d’une cohabitation, voire d’une coalition ?

En politique, la cohabitation est une conséquence, pas une option choisie en amont. C’est là la première maladresse du FCC : ils ont commencé à nous expliquer les vertus de la cohabitation avant même la publication des résultats des législatives ! Mais la Commission électorale nationale indépendante [Ceni] a elle aussi été maladroite : pourquoi n’a-t-elle pas respecté le calendrier, qui prévoyait que les résultats des législatives et des provinciales seraient annoncés après la prestation de serment du nouveau président ? C’était pour donner des gages à certains caciques du FCC.

Le régime Kabila n’a fait aucune concession, il a fallu se battre pour que des élections soient organisées, et le combat n’est pas terminé

Diriez-vous que l’ensemble du processus électoral a été biaisé ?

Je dis surtout que c’est triste d’en arriver là. Ces élections nous ont coûté si cher ! Des millions de dollars, des débats interminables sur l’utilisation de la machine à voter, des coupures d’accès à internet, mais aussi des arrestations et des morts. La RD Congo vient d’inventer un concept nouveau : la nomination électorale… À l’époque de Mobutu ou de Laurent-Désiré Kabila, on élisait par acclamation – cela avait au moins l’avantage de la sincérité dans la manipulation !

Là, le pouvoir sortant a fait semblant d’organiser un scrutin : on a enrôlé des électeurs, accrédité des témoins et des observateurs, gaspillé des fonds publics pendant des années, arrêté ou tué ceux qui réclamaient plus de transparence… Tout ça pour ça. C’est décourageant.

Malgré tout, l’arrivée au pouvoir d’un opposant ne constitue-t-elle pas une avancée ? Certains font valoir qu’il était illusoire de penser que l’on pourrait facilement tourner la page d’un système vieux de dix-huit ans et porté par un appareil sécuritaire répressif…

Je peux comprendre que l’on considère qu’un changement radical n’était pas possible ni souhaitable. Mais s’il fallait que l’on en arrive à ce résultat, pourquoi ne pas l’avoir fait dès 2016, à la fin constitutionnelle du premier mandat du président sortant ? Le régime Kabila n’a fait aucune concession, il a fallu se battre pour que des élections soient organisées, et le combat n’est pas terminé.

Joseph Kabila, lors du scrutin présidentiel du 30 décembre 2018 en RDC, dans un bureau de vote de Kinshasa. © REUTERS/Baz Ratner


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Vous êtes de ceux qui pensaient que Kabila ne voulait pas quitter le pouvoir. Et aujourd’hui ?

Il ne me donne pas l’impression d’avoir accepté de partir. Le plan A n’a pas fonctionné, alors il s’est rabattu sur le plan B. Le gagnant n’est pas l’heureux élu du plan B, c’est celui qui l’a conçu. C’est un régime faible qui va être mis en place, alors que le pays est dans une situation socio-économique grave et qu’il aurait fallu un pouvoir énergique, qui fasse consensus.

On ne peut en tout cas pas parler de transition, tout au plus de changement dans la continuité

Ce ne sera pas le cas avec Félix Tshisekedi ?

C’était le cas avant les pourparlers de l’opposition à Genève. Tout le monde pensait que ce serait lui. Partout, les gens chuchotaient : « Qu’est-ce qu’on attend, le candidat commun de l’opposition, c’est Félix Tshisekedi ! » Cela ne s’est finalement pas passé comme cela. Mais peu importe, l’essentiel n’était pas que ce soit Félix ou Martin. Ce qui comptait, c’était que le président élu ait l’imperium nécessaire pour redresser la RD Congo. Si Félix Tshisekedi en est dépourvu, s’il est mal élu et qu’en plus on lui enlève la possibilité d’avoir une majorité parlementaire, que pourra-t-il faire ?

On ne peut en tout cas pas parler de transition, tout au plus de changement dans la continuité. Ce qui s’est passé est purement cosmétique, mais la cosmétique est par définition provisoire. Kabila veut contrôler celui qui vient. Cela se voit. Le vernis commence déjà à s’écailler.

Le CLC va-t-il appeler à descendre dans la rue pour soutenir Martin Fayulu contre Félix Tshisekedi ?

Non. Nous ne prenons pas parti pour des individus. Nous nous battons pour des principes.

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