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Cet article est issu du dossier «Gbagbo acquitté : une nouvelle donne pour la Côte d'Ivoire»

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Politique

Côte d’Ivoire : Gbagbo, les secrets d’un retour annoncé

À Gagnoa, la ville natale de l’ex-président, ses partisans exultent. © SIA KAMBOU/AFP

L’ancien président ivoirien a été acquitté par la Cour pénale internationale. Une décision qui bouleverse son destin et rebat les cartes du jeu politique à Abidjan.

«Guy, il se pourrait que cette visite soit la dernière… » Ce 19 septembre 2018, lorsqu’il reçoit son ami Guy Labertit dans la prison de Scheveningen, Laurent Gbagbo sent que le vent de l’Histoire est en train de tourner. Il lui faudra encore attendre un peu pour l’entendre de la bouche du juge Cuno Tarfusser. Sept ans après son transfèrement devant la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes contre l’humanité, trois ans après le début de son procès et 231 audiences, il est acquitté.


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De cet épilogue il n’a jamais douté, assurent ses plus proches. Depuis son arrestation, hagard et abattu, le 11 avril 2011, dans sa résidence présidentielle, l’ancien président n’a cessé de clamer son innocence. Le dossier est vide, martelaient ses avocats. « Papa » est victime d’un complot occidental, se lamentaient ses partisans.

Désormais, son entourage jure que celui qui est redevenu président du Front populaire ivoirien (FPI) ne souhaite rentrer dans son pays que pour réconcilier ses concitoyens. La décision du 15 janvier sonne pourtant comme une revanche. « Qu’a-t-on en tête après tant d’années de cachot ? » lâche l’un de ses intimes. Passé en quelques instants d’accusé quasi coupable en innocent presque martyr, Laurent Gbagbo est le seul à savoir ce qu’il fera de sa liberté. Mais une chose est sûre, la décision de la Cour est bien plus que le renversement d’un destin intime, bien plus que la victoire d’un camp. À deux ans de l’élection présidentielle, elle bouleverse tout le jeu politique ivoirien.

Netherlands International Court Ivory Coast © La joie des supporters pro-Gbagbo, le 16 janvier 2019. (c) Peter Dejong/AP/SIPA

  • Que va faire Laurent Gbagbo ?

Avec le décès de sa mère, en 2014, ce fut l’instant le plus dur de ses sept années de détention : début novembre 2018, Laurent Gbagbo a été l’un des premiers à apprendre, par un coup de fil, qu’Aboudramane Sangaré était mort. Le frère, le camarade, l’homme de confiance était si irremplaçable que le prisonnier a décidé de ne pas nommer de nouveau président intérimaire à la tête du FPI. Alors que des tensions commençaient à apparaître en interne, il en a lui-même repris pleinement les rênes.

Ces dernières années, c’est toujours contraint que l’ex-président a repris une place centrale au sein de son parti. En 2015, pressé par plusieurs responsables du FPI, il avait hésité avant de redevenir président de l’aile dissidente, face à Pascal Affi N’Guessan. « Pour quoi faire ? Je n’y tiens pas. Mais si on me sollicite, je ne me déroberai pas », confiait-il alors à un visiteur.

À 73 ans, même fatigué, Laurent Gbagbo suit quotidiennement les affaires du parti et a reçu une dizaine de fois Assoa Adou, son secrétaire général, ces quatre derniers mois, pour entériner la ligne du FPI. « Rien ne se fait sans son accord », assure un cadre. « Cet homme n’a jamais fait que de la politique ! À son retour à Abidjan, il en fera encore et toujours. C’est sûr, il jouera un rôle de premier plan. »

  • Quand en aura-t-il fini avec la CPI ?

L’ex-président n’est néanmoins pas maître de son avenir. Après son acquittement, le procureur de la CPI a annoncé son intention de faire appel, ce qu’il ne pourra faire qu’une fois que les juges auront rendu par écrit leurs motivations. Cela prendra plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Si l’accusation avait gain de cause, le procès, interrompu après l’audition de ses 82 témoins, reprendrait. Ce serait alors au tour de la défense de présenter ses arguments.

Les débats autour de la libération de Gbagbo vont se poursuivre. Dès le 1er février, le procureur va plaider pour qu’elle soit suspendue ou conditionnée. Gbagbo pourrait être contraint de résider en Belgique, où vivent Nady Bamba, sa seconde épouse, et leur fils, David Al Raïs. Cette décision ne sera connue que dans plusieurs semaines.

Le siège de la CPI, à La Haye. © CPI, Peter Dejong/AP/SIPA


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  • Peut-il rentrer en Côte d’Ivoire ?

« Nous espérons que Gbagbo se tiendra à carreau. Les Ivoiriens l’accueilleront, et nous, nous le cueillerons », se gausse une source proche du président. Alassane Ouattara s’est gardé une carte contre son grand rival. Il ne l’a pas amnistié dans l’affaire du casse de la BCEAO. En janvier 2018, l’ex-chef de l’État est ainsi condamné par la justice ivoirienne à vingt ans de prison. La décision de ne pas l’amnistier était passée quasi inaperçue à l’époque ; elle prend aujourd’hui une autre dimension : Gbagbo pourrait-il être arrêté dès son arrivée dans son pays ? Si les autorités refusent de répondre, elles laissent planer la menace.

Par ailleurs, avant de pouvoir rentrer, il devra obtenir de nouveaux papiers d’identité, les siens ayant expiré. Il sera ainsi tributaire du bon vouloir de l’État, qui sera de toute façon préalablement consulté par la CPI.

  • Quel cap pour le FPI ?

En moins de six mois, le FPI aura vu ses cadres les plus importants libérés. Il peut désormais envisager l’avenir d’une manière plus positive. Le retour éventuel de Gbagbo lui conférerait un nouveau statut sur l’échiquier politique et devrait mettre fin aux querelles internes.

Par prudence ou par manque d’informations, la direction n’avait pas prévu que l’ex-président serait acquitté aussi tôt et doit s’organiser. Car le parti est en pleine reconstruction : ses finances sont dans le rouge, ses cadres historiques sont vieillissants ou en mauvaise santé. D’autres, comme Justin Koné Katinan, sont encore en exil. Le FPI devrait se rapprocher des autorités pour discuter des conditions de leur retour. Il devra aussi se battre pour récupérer l’usage de son logo – au regard de la justice, Pascal Affi N’Guessan reste le président du parti. À ses visiteurs, Gbagbo disait parfois qu’il gérerait le cas Affi une fois libre.

Enfin, la direction du FPI devra s’accorder sur une ligne claire : Assoa Adou et Gbagbo estiment que la priorité est de tout faire pour imposer à Ouattara non seulement une réforme de la commission électorale et un redécoupage, mais aussi un vaste débat national, quitte à proposer la mise en place d’un gouvernement d’union. Une position qui ne fait pas l’unanimité en interne.

  • Une alliance avec le PDCI est-elle envisageable ?

« Avec le retour de Laurent Gbagbo, c’en est fini de l’alliance entre le FPI et le PDCI », se rengorge un proche du chef de l’État. « Comme tout le monde, Henri Konan Bédié n’imaginait pas un acquittement si rapide et il est conscient que la donne a changé, concède un confident du président du PDCI. Il devra s’adapter. »

Après avoir voulu constituer rapidement une nouvelle alliance électorale pour compenser sa sortie du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), le Sphinx de Daoukro avait déjà dû revoir ses ambitions à la baisse, en constatant notamment que Gbagbo se faisait désirer. « Avec la plateforme, l’idée est de s’entendre sur des grandes thématiques, comme les élections et la réconciliation. Les discussions en vue d’un accord électoral se feront dans un second temps en fonction du contexte », explique un cadre du PDCI.

Cette vision correspond plus à ce que le FPI attend actuellement et pourrait faciliter les discussions. Bédié, qui avait souhaité que Maurice Kakou Guikahué, son secrétaire exécutif, puisse rencontrer Gbagbo avant le 15 janvier, a chargé Jean-Louis Billon de s’entretenir avec Assoa Adou. Les deux hommes doivent se voir prochainement. « Gbagbo nous a donné pour consigne de discuter avec le PDCI. Mais nous sommes dans une phase de reconstruction, pas d’alliance. Et puis le FPI a toujours dit que cela ne servait à rien d’aller à des élections si les conditions n’étaient pas réunies. L’acquittement ne change rien à cela », explique un proche du président du FPI.

  • L’élection de 2020 peut-elle être un remake de celle de 2010 ?

Alassane Ouattara, Henri Konan Bédié, Laurent Gbagbo candidats à la présidentielle de 2020 ? Inconcevable il y a un an, le scénario d’un remake de 2010 paraît désormais envisageable, même si aucun n’a officiellement fait part de ses intentions. Les déclarations, en public comme en privé, du chef de l’État ont plusieurs fois évolué depuis sa réélection, en 2015. Selon nos sources, Ouattara a très récemment évoqué l’hypothèse d’un troisième mandat avec plusieurs personnes de son entourage. De son côté, Bédié a déclaré que sa candidature n’était pas à exclure, et la plupart de ses proches estiment que ses ambitions sont réelles. Le retour possible de Gbagbo dans le jeu politique aura-t-il une incidence sur leurs choix définitifs ?

Le cas de l’ex-président est complexe. Il n’est d’abord pas certain qu’il souhaite être candidat. Ensuite, comme pour Jean-Pierre Bemba, sa situation judiciaire en Côte d’Ivoire lui permettra-t-elle de l’être ? Et si oui, pourra-t-il rentrer à temps ?

Certains observateurs veulent penser que l’idée de voir s’affronter une nouvelle fois les acteurs de la crise postélectorale de 2010-2011 pourrait au contraire provoquer un électrochoc et convaincre les héritiers d’Houphouët de mettre balle à terre. Quoi qu’il en soit, l’avenir de la Côte d’Ivoire est une fois encore entre les mains de ces trois hommes.

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