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Cet article est issu du dossier «Bénin : bilan d'étape pour Patrice Talon»

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Société

Bénin : #TaxePasMesMo, une bataille en ligne

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Le mouvement #TaxePasMesMo a fait reculer le gouvernement sur son projet d’imposer les réseaux sociaux. Porté par une alliance de circonstance hétéroclite, il illustre les aspirations et les contradictions d’une société ultraconnectée.

Il plonge la main dans sa poche pour en sortir son smartphone, le pose sur la table avant même de s’asseoir et balaie négligemment l’écran tactile du bout des doigts, en quête de ses derniers messages WhatsApp. Hugues Sossoukpè a déjà fait ce geste une centaine de fois depuis le début de la journée, quand, en cette fin d’après-midi, il s’attable à la terrasse ombragée d’un petit maquis donnant sur l’arrière du stade de l’Amitié, à Cotonou. « Même la bonne dame du marché utilise WhatsApp, lâche-t-il. Si ce n’est pas le cas, c’est son fils qui le fait pour elle ! »

À 32 ans, le secrétaire général de l’Association béninoise des web-activistes est l’un de ceux qui, en septembre 2018, ont mené ce qu’il appelle la « contestation virtuelle » contre la taxation des réseaux sociaux, avec pour étendard le hashtag #TaxePasMesMo. « C’était un mouvement inédit qui a rassemblé des activistes défendant la liberté d’expression et la neutralité du Net, mais aussi des particuliers qui se sont sentis frappés au portefeuille, des autoentrepreneurs dont l’activité était en danger, des gens de l’opposition, de la mouvance présidentielle, etc. Bref, tout le monde ! »

Futures licornes du Bénin

Dans la nuit du 18 au 19 septembre, les internautes découvraient avec stupeur que le tarif des données mobiles était multiplié par quinze sur les réseaux sociaux, notamment sur WhatsApp. À peine quarante-huit heures plus tard, le gouvernement était contraint de faire marche arrière tant était décriée sa décision de taxer les services OTT, autrement dit les « services par contournement ». Avant la taxe, 1 gigaoctet coûtait 500 F CFA (0,76 euro) tous usages confondus ; après, 1 Go coûtait 15 000 F CFA quand il était utilisé sur les OTT.

Ceux qui ont mené la fronde forment un groupe aussi large qu’hétéroclite, sans leader identifié, mais ses membres sont en permanence interconnectés. Ils comptent aussi quelques personnalités de poids, dont Ulrich Sossou. Le « Steve Jobs béninois » a mis dans la balance le demi-­million de dollars qu’il pèse et, surtout, son influence à la tête d’EtriLabs. C’est là, au sein de cet incubateur, centre de formation et espace de coworking qu’il a fondé, que naissent les futures licornes du Bénin. Entre les murs aux couleurs chatoyantes et recouverts de slogans en anglais, au milieu du cliquetis des claviers, le mouvement a eu un écho assourdissant.

« Taxer Internet, c’est restreindre notre évolution dans le présent et dans le futur, lance Freeda Lokossou, qui suit le programme Women High Impact Startup Preparation Academy (Whispa), destiné aux jeunes femmes qui veulent se former aux métiers du numérique. C’est vrai, on va sur YouTube pour regarder des clips musicaux, mais on consulte aussi beaucoup de tutoriels et de Mooc [cours en ligne ouverts à tous], qui nous servent dans notre formation. » Dans l’un des espaces de travail partagé, penchée sur son écran, Selma Ogue, développeuse, confirme : « On passe notre temps en ligne à faire du développement, à coder… Et les réseaux sociaux sont essentiels si l’on veut échanger avec d’autres développeurs et se tenir au courant des évolutions. »

Le mouvement a pris de l’ampleur et trouvé un écho dans toutes les couches de la société

« Le gouvernement argue un manque à gagner fiscal, mais on ne peut pas se contenter de penser à court terme. Le développement de l’économie numérique est fondamental pour un petit pays comme le Bénin. Je ne comprends pas la logique derrière cette taxation, on veut augmenter les prix, alors qu’on devrait faire exactement l’inverse ! » abonde Ulrich Sossou. « L’idée n’était pas de combattre la taxation, mais que celle-ci ne soit pas un frein à l’éclosion des talents et à la création de valeur », précise Faozane Oro, chargé de la communication de l’incubateur.

Le mouvement #TaxePasMesMo a-t-il été, comme le lui reprochent ses détracteurs, uniquement animé par une jeunesse dorée et déconnectée des réalités du pays ? « C’est vrai, à ses débuts, il a émané de jeunes intellectuels. Mais il ne faut pas minimiser son impact : il a pris de l’ampleur et trouvé un écho dans toutes les couches de la société », rétorque Maurice Thantan, président de l’Association des blogueurs du Bénin, à l’origine du mouvement.

Sit-in et selfies

« Même pour les petites tailleuses, WhatsApp est devenu un outil du quotidien. Elles envoient les photos des modèles à leurs clients, en trouvent de nouveaux, etc. », souligne Marie-Cécile Zinsou, présidente de la Fondation Zinsou, dont la voix porte au-delà des frontières du Bénin. En septembre, après l’interdiction d’un rassemblement à Cotonou, elle lance l’idée d’organiser de petites actions autonomes.

« Pour que chacun, là où il était, fasse un sit-in avec une pancarte, prenne une photo et la relaie sur les réseaux sociaux », explique-t-elle. Marie-Cécile Zinsou fait le premier pas, poste son cliché avec son portable et… tombe en panne de batterie. « Je suis restée assise là pendant une heure sans savoir ce qui se passait », raconte-t-elle en désignant le bout de trottoir qui jouxte la fondation, en face du commissariat central de Cotonou. « Quand j’ai pu rallumer mon téléphone, j’ai réalisé l’ampleur que ça avait pris… » En quelques heures, des milliers de messages ont été publiés.

Le feu prend alors d’autant plus vite que la mèche avait été allumée un mois auparavant, le 28 août 2018, lors du Benin Investment Forum, au détour d’une « petite phrase » du ministre des Finances. « Le coût change pour les réseaux sociaux et les usages ludiques. Vous faites des transferts d’images WhatsApp qui critiquent le gouvernement ou qui critiquent vos amis ? Libre à vous de le faire, mais vous en payez le prix, qui est légèrement plus fort », avait lâché Romuald Wadagni. Un mélange des genres dont les défenseurs de la liberté d’expression se sont saisis pour démontrer que les pouvoirs publics cherchaient moins à équilibrer les recettes fiscales qu’à contrôler l’opinion.


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Le ministre reste aujourd’hui ferme sur le fond et maintient que le secteur des communications doit trouver les ressources que les nouveaux usages en ligne lui ont fait perdre. Mais il concède avoir été maladroit dans ses propos : « L’analyse a manqué de précision. Quand on dit “usage non professionnel”, c’est très difficile à définir. WhatsApp peut être présumé ludique, mais, à l’intérieur, comporter des usages professionnels. Cette nuance, on est incapable de la faire. Et si, fin septembre, le gouvernement a demandé de suspendre le cadre tarifaire, c’est bien que sa mise en œuvre ne correspondait pas aux objectifs visés. »

De fait, à peine les nouveaux tarifs avaient-ils été mis en place que les internautes s’échangeaient la marche à suivre pour installer des systèmes de contournement VPN (« réseaux privés virtuels ») et migraient massivement vers l’application Telegram, étrangement épargnée par la taxation.

Cette crise a fait du bien parce qu’elle a connu un bon dénouement et a permis une prise de conscience de l’importance et de la complexité du secteur

Le mouvement a aussi mis à mal, au moins pour un temps, le lien savamment tissé, via les réseaux sociaux, entre Patrice Talon et les Béninois connectés. « Dans les histoires d’amour, il y a parfois des anicroches, relativise un jeune partisan du président. Cette crise a fait du bien parce qu’elle a connu un bon dénouement et a permis une prise de conscience de l’importance et de la complexité du secteur. » Dans le nouveau cadre tarifaire imposé aux opérateurs de téléphonie mobile, rendu public à la fin de novembre, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) a d’ailleurs bien pris soin de réclamer une tarification spécifique pour les réseaux sociaux. Elle a également laissé aux opérateurs la charge de régler la question du contournement via les services OTT.

Reste une interrogation : que vont faire les acteurs du mouvement #TaxePasMesMo ? Sur ce point, les avis sont à peu près aussi nombreux que les interlocuteurs. Il y a les « durs », comme Hugues Sossoukpè, qui rêve d’une « révolution numérique » et regrette même le recul du gouvernement, estimant que « le mouvement était en train de monter et que l’on aurait pu aller plus loin ». D’autres sont plus mesurés. « Nous avons obtenu une victoire. Elle est temporaire, peut-être, mais c’est une victoire. Notre rôle désormais est de rester vigilants », conclut Maurice Thantan.


Les OTT, c’est quoi ?

Les services OTT (acronyme de l’anglais « over the top ») ou « services par contournement », en français, permettent de transporter des flux vidéo, audio ou de données sur Internet sans nécessiter l’intervention d’un opérateur. Ces applications OTT – dont les plus connues sont Facebook Messenger, WhatsApp, Viber ou Skype – se sont développées de façon fulgurante en s’appuyant, pour diffuser leurs contenus, sur les réseaux des opérateurs de télécommunications existants. Elles concurrencent désormais les services payants et rentables, tels que les SMS ou la téléphonie traditionnelle et, à court terme, vont les remplacer.

Ces nouveaux services ont donc un impact sur les marchés des télécommunications, leurs chaînes de valeur, les sources de recettes pour l’État et les sources de revenu pour leurs opérateurs, qui vont devoir s’adapter, d’une part, en innovant et, d’autre part, en révisant sérieusement leur business model. Aujourd’hui, on rase gratis. Demain, pas sûr.

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