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Cet article est issu du dossier «Gabon-Maroc : M6 et le patient gabonais»

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Politique

Gabon : Ali Bongo Ondimba, l’équilibriste

Dans la foulée de la prestation de serment, le 15 janvier à Libreville. À la droite d'Ali Bongo Ondimba, Julien Nkoghe Bekalé, désormais Premier ministre.

Dans la foulée de la prestation de serment, le 15 janvier à Libreville. À la droite d'Ali Bongo Ondimba, Julien Nkoghe Bekalé, désormais Premier ministre. © DR / présidence du Gabon

La composition du nouveau gouvernement est le fruit de savants dosages géopolitiques. Une manière pour le chef de l’État d’afficher ses objectifs : stabilité et sérénité.

Dans cette nuit du 14 au 15 janvier, deux hommes survolent les étendues sahéliennes de l’Afrique de l’Ouest avant de plonger vers le golfe de Guinée. Alors que l’avion descend, de nuit, vers l’estuaire verdoyant de Libreville, Ali Bongo Ondimba et son Premier ministre savent que les prochaines heures seront cruciales. Le chef de l’État espère faire taire les doutes sur son état de santé et sa capacité à gouverner. Avant de reprendre le chemin de Rabat, au Maroc, pour y poursuivre sa convalescence, il a prévu d’assister à la prestation de serment du nouveau gouvernement. Objectif : rassurer.

L’homme qui l’accompagne, second passager de marque de l’aéronef mis à disposition par le roi Mohammed VI, n’est Premier ministre que depuis trois jours. Sitôt descendu sur le tarmac de l’aéroport Léon-Mba, il sera chargé d’incarner la nouvelle séquence de stabilité et de sérénité voulue par la présidence. Rude défi pour cet homme de 57 ans dont la nomination a été annoncée depuis l’ambassade du Gabon au Maroc et intervient en pleine période de doute, trois mois après l’accident vasculaire cérébral présidentiel et quelques jours à peine après une tentative – certes rocambolesque – de putsch à Libreville.


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Député de l’Estuaire depuis 2011, Julien Nkoghe Bekalé est un pur produit du sérail. Diplômé en droit à Libreville à la fin des années 1970, il a intégré l’École nationale de la magistrature avant d’entamer une carrière de substitut du procureur puis de juge au tribunal de première instance de la capitale gabonaise. Seulement, très vite, « le virus politique l’a rattrapé », explique un ancien camarade d’université.

Dans le courant des années 1980, Bekalé s’engage au sein du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir). Il y côtoie l’un de ses futurs mentors, Paul Biyoghé Mba, qui le prend sous son aile. Quand Biyoghé quitte le PDG, en 1994, pour créer le Mouvement commun de développement (MCD), Julien Nkoghe Bekalé le suit.

La machine du pouvoir

L’entente entre les deux Fangs de l’Estuaire dure. Ils sont en outre nés à quelques kilomètres seulement de distance : Julien Nkoghe Bekalé à Ntoum et Paul Biyoghé Mba à Donguila. En 2002, ils réintègrent ensemble le PDG, alors que le parti absorbe le MCD. Mais la machine du pouvoir va commencer à les séparer. Julien Nkoghe Bekalé souhaite jouer sa propre carte.

Conseiller puis haut commissaire au sein du ministère des Transports, le magistrat du Komo-Mondah (Estuaire) prend son envol. Il obtient son premier portefeuille ministériel en 2009 (Mines, Pétrole et Hydrocarbures), alors que Paul Biyoghé Mba accède à la primature et remplace Jean Eyeghé Ndong. Ministre des Transports en 2011, son nom est même évoqué en 2012 au titre de potentiel Premier ministre… pour succéder à son ancien mentor.

La primature se veut alors une chasse gardée des Fangs de l’Estuaire, une volonté héritée d’Omar Bongo Ondimba. Bekalé est un prétendant logique. Pourtant, Ali Bongo Ondimba choisit de faire entorse à la tradition, et c’est finalement Raymond Ndong Sima, fang lui aussi mais du Woleu-Ntem, qui hérite du poste, tandis que Julien Nkoghe Bekalé se contente du portefeuille de l’Agriculture.

Julien Nkoghe Bekalé navigue en stratège, sait jouer du conflit générationnel patent chez les PDGistes

Il l’occupe jusqu’en 2014, avant de sortir du gouvernement, où il ne reviendra qu’en mai 2018. Un coup d’arrêt ? « Dans les gouvernements de Daniel Ona Ondo et Emmanuel Issoze Ngondet I et II [entre 2014 et mai 2018], c’était lui ou Paul Biyoghé Mba qui représentait les Fangs de l’Estuaire. Il n’y avait pas assez de place pour deux », assure l’un de ses anciens collègues.

Bekalé ne reste pas pour autant inactif. Député du PDG, il profite de ses connexions au sein du parti pour se placer auprès de la formation qui y monte : l’Association des jeunes émergents volontaires (Ajev), présidée par un certain Brice Laccruche Alihanga (BLA).

L’ancien magistrat navigue en stratège, sait jouer du conflit générationnel patent chez les PDGistes. En mai 2018, alors que BLA est à la tête du cabinet d’Ali Bongo Ondimba, Julien Nkoghe Bekalé revient au gouvernement, aux Petites et Moyennes Entreprises, puis, deux mois plus tard, au Travail et à l’Emploi.

Emmanuel Issoze Ngondet.

Emmanuel Issoze Ngondet. © François Zima

Emmanuel Issoze Ngondet étant fragilisé par la non-tenue des élections législatives, le nom de Bekalé refait même surface, parmi tant d’autres, pour un remplacement. Mais Issoze, seul Premier ministre non fang de l’histoire du Gabon, est maintenu.

Julien Nkoghe Bekalé devra attendre quelques mois de plus, jusqu’à cette nuit du 11 au 12 janvier 2019, pour le supplanter. « C’est un retour à la géopolitique d’Omar Bongo Ondimba, une façon de remettre les Fangs de l’Estuaire au centre du jeu », analyse un vétéran de la présidence, qui ajoute : « La relation du nouveau Premier ministre avec Brice Laccruche Alihanga a sans doute joué un rôle, car il est vu comme compatible avec le clan proche de l’Ajev. »


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Toutefois, le remaniement qui a suivi sa nomination n’a pas bouleversé les rapports de force. À l’exception d’Emmanuel Issoze Ngondet (lire encadré p. 30), les principaux poids lourds du pouvoir n’ont guère perdu d’influence. Brice Laccruche Alihanga y conserve sa place de directeur de cabinet, tout comme Ike Ngouoni Aila Oyouomi celle de porte-parole du palais.

Les proches de Marie-Madeleine Mborantsuo, la présidente de la Cour constitutionnelle, ne sont pas en reste : Hervé Patrick Opiangah devient questeur d’une Assemblée nationale présidée par Faustin Boukoubi, ex-patron du PDG. L’une des proches d’Opiangah, Marie Rosine Itsana, occupe en outre le ministère du Tourisme.

De premier ordre

Ali Akbar Onanga Y’obegue, figure du Haut-Ogooué et du Mouvement gabonais des amis d’Ali Bongo Ondimba (Mogabo), passe quant à lui de la Fonction publique à l’Agriculture. Enfin, les « républicains », ainsi que l’on a surnommé un autre clan, se sont maintenus. Lambert-Noël Matha conserve l’Intérieur, tandis qu’Étienne Massard, pourtant affaibli, poursuit sa mission à la Défense (lire encadré ci-contre). Symbole de stabilité : aucun nouveau ministre d’État ne fait son apparition. Seul Abdu Razzaq Guy Kambogo, ex-ambassadeur du Gabon au Maroc, entre dans un ministère de premier ordre : les Affaires étrangères.

Son prédécesseur, Régis Immongault Tatangani, gagne cependant un rang protocolaire supérieur, au portefeuille de l’Habitat, de l’Urbanisme et du Logement, tandis que Guy Bertrand Mapangou passe de la Communication au ministère chargé des Forêts, de l’Environnement et du Plan climat. « Le chef de l’État a changé le visage du gouvernement mais tient à ce que celui-ci soit stable, sans favoriser un clan ou un autre », confie un habitué du palais. L’heure n’est sans doute pas aux grands bouleversements. D’autant que les mois qui viennent sont toujours, pour le président, ceux d’une convalescence qu’il a prévu de poursuivre au Maroc.


Issoze Ngondet à la croisée des chemins

Emmanuel Issoze-Ngondet dans les locaux de Jeune Afrique, le 26 janvier 2015.

Emmanuel Issoze-Ngondet dans les locaux de Jeune Afrique, le 26 janvier 2015. © Jacques Torregano pour JA

Issoze aurait préféré la présidence de l’Assemblée nationale

Difficile de prédire l’avenir du désormais ex-Premier ministre. Nommé médiateur de la République, le natif de l’Ogooué-Ivindo est à la croisée des chemins. Son nouveau poste, créé après la conférence nationale de 1990, n’a que peu de poids. Qui se souvient de ses anciens occupants, Jeanne Manomba-Kombila ou Jean-Louis Messan ? La dernière titulaire, Laure Olga Gondjout, n’a pas davantage réussi à donner de la consistance à la fonction.

Issoze, qui ne s’attendait pas à son remplacement, n’a donc guère apprécié. Élu député en octobre, il aurait préféré la présidence de l’Assemblée nationale et l’a fait savoir. Las, Faustin Boukoubi, l’ancien patron du parti au pouvoir, a été nommé à ce poste. Reste à déterminer si le nouveau médiateur saura continuer à exister sur la scène politique.


Pour Massard, il s’en est fallu de peu

Étienne Massard (ici en 2012).

Étienne Massard (ici en 2012). © Archives JA

Massard, proche de la première dame, est parvenu à sauver son poste

Étienne Massard est toujours ministre de la Défense. Il était pourtant en grande difficulté, au point que son avenir n’a semble-t-il tenu qu’à un fil. Le 31 décembre encore, ce passionné de biologie, qui ne s’est jamais vraiment fait une place au milieu des treillis, avait reçu une lettre d’une partie des hauts gradés de l’armée lui faisant part de leur défiance.

Surtout, d’aucuns, jusqu’au sein du cabinet présidentiel, réclamaient son limogeage et une reprise en main de l’appareil militaire, en particulier quelques jours seulement après une tentative de coup d’État qui a fait couler beaucoup d’encre.

Les adversaires du frère de Denise Massard, ancienne et éphémère compagne d’Omar Bongo Ondimba, ne sont toutefois pas parvenus à leurs fins. Massard, proche de Sylvia Bongo Ondimba, la première dame, ancien conseiller spécial sur l’environnement et secrétaire général de la présidence, est parvenu à sauver son poste. Mais pour combien de temps ?

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