Politique

RDC : Fayulu sinon rien

Le 17 janvier, le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, évoque de « sérieux doutes » sur lesrésultats officiels. © Michael Brochstein/ZUMA/REA

De nombreuses voix contestent l’issue de la présidentielle et voient en l’élection de Félix Tshisekedi un arrangement. L’Union africaine demande même la suspension des résultats. Du jamais-vu !

Coup de tonnerre à l’Union africaine (UA). « Pour parler franchement, de sérieux doutes persistent sur la conformité des résultats proclamés. »

C’est par cette phrase choc que Moussa Faki Mahamat, le président de la Commission de l’UA, a mis, ce 17 janvier, une pression sans précédent sur le président congolais Joseph Kabila et sur l’opposant Félix Tshisekedi, le vainqueur provisoire de la présidentielle du 30 décembre, selon la Commission électorale nationale indépendante (Ceni). Tshisekedi en tête, avec 38,5 % des voix, et le Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila vainqueur des législatives, avec trois quarts des sièges dans la future Assemblée… En réalité, personne n’y croit dans les chancelleries africaines et occidentales.

À l’origine de ces « sérieux doutes », il y a ces milliers de documents, attribués à la Ceni, qui ont fuité par l’intermédiaire d’un lanceur d’alerte et qui donneraient 59,4 % des voix à Martin Fayulu. « À l’écoute de ces chiffres, on est un peu perdu », reconnaît le ministre des Affaires étrangères d’un pays de la sous-région. Et il y a le comptage parallèle de la Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco), qui donne aussi Fayulu gagnant avec plus de 62 % des voix.

« Alternance négociée »

C’est en Afrique australe que le régime de Joseph Kabila provoque le plus de réactions de rejet. Parmi les chefs d’État les plus irrités, il y a le Namibien Hage Geingob, le Botswanais Mokgweetsi Masisi, le Zambien Edgar Lungu… et surtout l’Angolais João Lourenço, l’un des poids lourds de la Communauté pour le développement de l’Afrique australe (SADC), qui regroupe les seize pays de la sous-région. Après dix-huit ans de pouvoir, le président de la RDC exaspère. « Il n’écoute pas ce qu’on lui dit, il ne se déplace jamais ou presque, il se fiche de nous », déplore en privé un ministre de la SADC.

En mai 2018, à l’occasion d’une visite officielle en France, Lourenço rompt le pacte de silence entre chefs d’État et appelle publiquement Joseph Kabila à ne pas essayer de se présenter à la prochaine présidentielle. Le président sud-africain, Cyril Ramaphosa, lui emboîte le pas. Le 8 août, Kabila renonce et désigne un dauphin, Emmanuel Ramazani Sahadary, pour défendre les couleurs du FCC au scrutin de décembre. « Ouf » de soulagement en Afrique australe. Aussitôt, Ramaphosa saute dans un avion pour aller féliciter Kabila à Kinshasa.

Le 10 janvier 2019, ce soulagement devient inquiétude. Après la proclamation des résultats provisoires de la présidentielle, un haut diplomate européen confie : « La victoire de Tshisekedi est une entourloupe. C’est une alternance négociée, pas une alternance par les urnes. » Pour cet observateur, les Congolais pro-Fayulu, qui s’estiment privés de la victoire de leur champion, risquent de se révolter, et les tensions entre Kasaïens pro-Tshisekedi et Katangais anti-Tshisekedi peuvent éclater au grand jour. Un ministre d’un pays voisin de la RDC renchérit : « On voit bien qu’un arrangement politique s’est fait sur le dos du pauvre Fayulu. Doit-on le concéder parce que Kabila a fait preuve de bonne volonté en août ? Je ne sais pas, mais il ne faut pas jeter Fayulu à la poubelle. »

La SADC d’abord accommodante

Le 12 janvier, à l’annonce de la razzia du FCC pro-Kabila sur les sièges de la future Assemblée, le diplomate s’alarme : « Si Kabila veut faire de Tshisekedi un président fantoche, des heurts risquent d’éclater entre l’entourage du premier et l’establishment sécuritaire qui protège le second. » Plusieurs chefs d’État de la sous-région s’inquiètent fort à l’idée que Félix Tshisekedi ne soit assis que sur un « strapontin », comme dit Martin Fayulu, et que Joseph Kabila – futur sénateur, voire futur président du Sénat – garde le contrôle de l’appareil sécuritaire et du secteur minier, avec l’aide d’un Premier ministre et d’un gouvernement pro-FCC.

Le 13 janvier, premier coup de semonce. Par la voix du Zambien Edgar Lungu, la SADC appelle à « un recomptage » des voix. Quelques heures plus tard, la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL), qui comprend onze pays d’Afrique centrale et que préside actuellement le Congolais Denis Sassou Nguesso, vient en renfort. Dans un communiqué quasi identique, elle demande, elle aussi, un nouveau décompte des voix.

Pendant quelques jours, le régime de Kinshasa espère retourner la SADC avec l’aide de Cyril Ramaphosa. Certes, le président sud-africain est moins pro-Kabila que son prédécesseur. Mais comme Jacob Zuma, il ne néglige pas le partenariat qui a été signé en 2013, sous la présidence Kabila, en vue de l’exploitation du futur mégabarrage Inga 3, sur le fleuve Congo. L’Afrique du Sud pourrait récupérer 2 500 des 4 800 MWh produits par l’ouvrage… De fait, le 14 janvier, par la voix du ministre zambien des Affaires étrangères, la SADC fait machine arrière. Un recomptage ? « Il devrait être laissé à l’appréciation des procédures souveraines internes à la RDC. » Le 17 janvier au matin, lors d’une réunion préliminaire à Addis-Abeba en présence de Ramaphosa, la SADC se montre encore très accommodante envers Kabila.

Remontée de l’étoile Fayulu

C’est le soir même que tout bascule. Lors d’un huis clos entre une dizaine de chefs d’État et de gouvernement de l’UA, tous les participants s’accordent à dire que les résultats provisoires proclamés par la Ceni ne sont pas exacts et que le véritable vainqueur est Martin Fayulu. Ils demandent – un fait sans précédent à notre connaissance – « la suspension de la proclamation des résultats définitifs des élections ».

Aussitôt, les dirigeants présents décident d’envoyer une délégation à Kinshasa pour le 21 janvier avec, entre autres, le Rwandais Paul Kagame, président en exercice de l’UA, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et Moussa Faki Mahamat. Selon un participant au huis clos d’Addis-Abeba, cette délégation devrait placer Joseph Kabila devant un choix implacable : soit il laisse la Ceni proclamer la victoire de Martin Fayulu, soit il cède la place à un pouvoir intérimaire qui organise une nouvelle élection inclusive, autrement dit un scrutin où seraient autorisés à concourir les opposants en exil… tel Moïse Katumbi.


>>> À LIRE : Présidentielle en RDC : la Cour constitutionnelle confirme la victoire de Félix Tshisekedi


Exit le scénario Tshisekedi ? Pas sûr, mais l’étoile Fayulu remonte en force. Lors du huis clos, un chef d’État a dénoncé le « scandale » des élections congolaises. De bonne source, les participants, dans leur majorité, se sont montrés très durs vis-à-vis du président congolais tout au long de la réunion. L’Angolais João Lourenço était sans doute le plus sévère. L’Ougandais Yoweri Museveni a montré des vidéos de massacres, tournées selon lui dans l’est de la RDC. Proche de l’opposant en exil Moïse Katumbi, Edgar Lungu était sur la même ligne. Le Tchadien Idriss Déby Itno et le Guinéen Alpha Condé n’étaient pas moins fermes. Le plus réticent était le Sud-Africain Cyril Ramaphosa, mais, face à l’unanimité des autres chefs d’État, il n’a pas pu résister, cette fois.

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