Cinéma

Star noire et gros bras blanc : « Green Book », plaidoyer antiraciste complexe primé aux Oscars

Green Book, sur les routes du Sud, avec Viggo Mortensen et Mahershala Ali, de Peter Farrelly, sortie française le 23 janvier © Capture d'écran

« Green Book », de Peter Farrelly, a remporté l’Oscar du meilleur film, dimanche. Le film conte l’histoire controversée du pianiste Don Shirley parti en tournée dans le Sud ségrégationniste avec un chauffeur italo-américain.

Avril 1956. Nat King Cole est en concert à Birmingham, Alabama, lorsque des spectateurs blancs se précipitent sur lui, le jettent au sol et ont le temps de le blesser au dos avant que la police intervienne. Son crime ? Avoir osé organiser une tournée dans un coin d’Amérique gangrené par la ségrégation.

Autant dire que, lorsque le virtuose noir du piano Donald Walbridge « Don » Shirley décide, six ans plus tard, de planifier plusieurs dates dans le sud des États-Unis, il prend ses précautions en engageant Tony « Lip » Vallelonga, videur italo-américain beau parleur, comme chauffeur et garde du corps. C’est la naissance de cette amitié entre le génie et le gros bras qu’a choisi de raconter Peter Farrelly. Le réalisateur américain quitte ici le registre de la comédie grasse dans lequel il excelle (Dumb and Dumber, Mary à tout prix…) pour signer un feel good movie militant.

Duo irréprochable

Et le résultat est très plaisant, avec un synopsis bien ficelé (peaufiné par le fils du chauffeur, Nick Vallelonga) qui réussit le tour de force de créer des moments tendres et comiques sur fond de ségrégation. Sans parler du duo irréprochable d’acteurs Viggo Mortensen et Mahershala Ali. Grand gagnant des Golden Globes, le film fait partie des favoris pour les oscars.

Pourtant, la comédie ne fait pas sourire tout le monde. Certains critiques américains (comme Alissa Wilkinson, dans le média en ligne Vox) font remarquer qu’il est dit bien peu de chose sur The Negro Motorist Green Book, publié de 1936 à 1966 par un postier noir de New York, qui recensait les établissements dans lesquels les Noirs ne risquaient pas de se voir refuser un repas, une chambre d’hôtel… voire de se faire lyncher. « Le film existe seulement afin que les Blancs comprennent mieux le racisme des Blancs », regrette la romancière et journaliste Brooke Obie.


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Une « white savior story »

Comme d’autres, elle pointe le biais scénaristique de ce qu’elle assimile à une « white savior story » et se demande à quel moment Hollywood va arrêter de se focaliser sur des héros blancs pour raconter l’histoire des Africains-Américains. La nièce même de Don Shirley, Carol Shirley Kimble, a critiqué ce qu’elle résume à une « interprétation par un homme blanc de ce qu’est la vie d’un homme noir ». Une partie de la famille a décrit le film comme « une symphonie de mensonges », rejetant qu’une amitié soit née entre les deux hommes.

Sur la véracité du scénario, écrit à partir d’entretiens réalisés avec Don Shirley himself, il sera compliqué de statuer, les deux hommes s’étant éteints depuis longtemps. La fronde (minoritaire) des mécontents nous paraît en revanche injuste. Certes, l’histoire met le chauffeur blanc au premier plan, mais pour expliquer la mutation d’un raciste primaire. Si le Green Book n’est pas décrit dans le film, la violence ségrégationniste l’est largement…

Et si Tony permet au pianiste de survivre, inversement Don Shirley est bien le vrai « sauveur » du long-métrage, en ce sens qu’il permet à son chauffeur d’évoluer humainement. On voit donc assez mal comment ce plaidoyer antiraciste, plus complexe qu’il n’y paraît, a pu passer aux yeux de certains commentateurs pour un film « inutile et offensant ».

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