Agroalimentaire

Sucre : au Sénégal, poker menteur entre la CSS et l’État

Le groupe a engagé un plan d’investissement de près de 240 milliards de F CFA pour étendre ses capacités de production à 200 000 tonnes annuelles d’ici à 2021. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Selon la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), les importations autorisées par Dakar ont mis en péril sa survie. Des tensions exacerbées par la volonté de vendre du propriétaire.

«Nous avons été contraints de vendre à perte pendant presque un mois. » Louis Lamotte se lamente. En creux, une nouvelle fois, le directeur des ressources humaines de la CSS et conseiller spécial de la direction regrette le sort réservé par l’État sénégalais à son entreprise. Une posture devenue presque habituelle depuis quelques années.

Avec 98 milliards de F CFA (150 millions d’euros) de CA en 2017 et 7 500 collaborateurs, la Compagnie, deuxième employeur du pays après l’État, se débat pour garder le contrôle du marché national. Seul producteur de sucre au Sénégal (144 000 tonnes lors de la campagne 2017-2018), mais incapable de satisfaire la demande locale (autour de 190 000 t, en moyenne), elle doit composer avec les nécessaires autorisations d’importation octroyées par l’État et calculées, selon Dakar, en fonction des réserves de la CSS. Un « calcul » qui est le théâtre d’un jeu de dupes, tant chacune des parties joue sa partition sans en révéler tous les secrets.

Mi-novembre, le ministère du Commerce a décidé de délivrer des autorisations d’importation équivalentes à 60 000 t de sucre. Une mesure qui a eu le don de crisper l’opérateur national. Détentrice d’un peu plus de 11 000 t (environ trois semaines de consommation nationale), le 19 novembre, à deux jours de l’ouverture de la campagne 2018-2019, – période pendant laquelle elle pourvoit à 100 % des besoins du pays –, la CSS s’est insurgée contre une décision qu’elle considère comme une menace pour sa survie.

Un acteur privé qui défend ses intérêts

Elle a alors multiplié les déclarations catastrophistes sur son endettement – mais sans jamais en révéler le montant – et laissé planer la menace d’une fermeture. Une communication qui a conduit, début décembre, à l’organisation d’une manifestation de plusieurs milliers de personnes dans la ville de Richard-Toll, où est implanté le complexe agro-industriel depuis 1975, pour dénoncer la « mise à mort programmée » de la compagnie.

Le ministre du Commerce, Alioune Sarr, s’était alors contenté d’assurer que « toutes les dispositions [avaient] été prises pour protéger la CSS et l’écoulement de sa production ». Selon le directeur du commerce intérieur, Ousmane Mbaye, que nous avons contacté, « l’État doit sécuriser les approvisionnements en sucre du pays. Il ne peut pas prendre le risque que les stocks descendent trop bas ».


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Il ajoute : « Bien sûr, la CSS est dans son rôle. C’est un acteur privé qui défend ses intérêts. » In fine, environ 30 000 t de sucre seulement ont été écoulées sur le marché local. La CSS n’ayant pas hésité à casser ses prix (de 535 F CFA à 490 F CFA le kg) « par besoin de trésorerie », mais aussi pour couper l’herbe sous le pied aux importateurs.

L’État moins enclin à satisfaire aux intérêts de Jean-Claude Mimran ?

Les divergences entre la CSS et l’État n’ont cessé de grandir depuis le nouvel effondrement du prix du sucre sur le marché international à l’été 2017. En effet, lorsque les cours sont très bas, les importateurs sénégalais parviennent à concurrencer le sucre de la CSS, et ce, malgré l’acquittement des droits de douane et des taxes destinés à protéger la production nationale.

Une compétition nouvelle que la compagnie supporte d’autant moins qu’elle a engagé depuis 2015 un plan d’investissement en deux phases de près de 240 milliards de F CFA afin d’étendre ses capacités de production à 200 000 t annuelles d’ici à 2021 et de parvenir ainsi à couvrir les besoins du marché local tout au long de l’année. La première phase, de 2015 à 2018, a permis à la compagnie d’atteindre une capacité de près de 150 000 t annuelles, mais a parallèlement creusé sa dette. Quant à la seconde phase, son financement n’est pas encore bouclé.

« Cette situation est intenable, regrette Louis Lamotte. Il y a un problème de régulation au Sénégal. Certaines décisions d’importation sont prises pour des raisons électoralistes ou inavouables, en contradiction avec nos besoins réels. » Il semble aussi que l’État sénégalais soit moins enclin qu’auparavant à satisfaire aux intérêts de son producteur national, et surtout à ceux de son propriétaire historique, Jean-Claude Mimran.

À vendre

S’il n’a jamais communiqué sur le sujet, l’homme d’affaires, poussé par ses fils, que l’Afrique n’intéresse pas, souhaite vendre l’entreprise. Selon nos informations, il a confié cette mission à la banque d’affaires britannique Stanhope Capital. Deux industriels se sont même déjà manifestés : le marocain Cosumar et le français Somdiaa.

Mais, pour l’heure, le prix demandé – autour de 400 millions d’euros – a refroidi leurs ardeurs. Dans ces conditions, l’État est moins sensible aux plaintes de l’industriel qui a d’ailleurs cédé, en janvier 2018, les Grands Moulins de Dakar et les Grands Moulins d’Abidjan à l’américain Seaboard Corporation pour la somme de 350 millions d’euros.


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« Jean-Claude Mimran a longtemps bénéficié de conditions de marché avantageuses de la part du gouvernement, commente ainsi un spécialiste du secteur. Dakar n’a pas vraiment dû apprécier de le voir vendre les Grands Moulins pour un prix stratosphérique. Et puis, si la CSS va si mal que ça, son propriétaire n’a qu’à la vendre sans barguigner… » Il y a peu à parier cependant que ce soit la solution imaginée par Jean-Claude Mimran.


L’arroseur arrosé

Début 2017, alors que les cours du sucre se sont envolés, la CSS demande à trois reprises (mars, mai et juillet) des droits d’importation pour un total de 75 000 tonnes de sucre afin de « faire face à une recrudescence de la demande » (quand les cours sont hauts, les grossistes de pays frontaliers viennent au Sénégal pour bénéficier du prix administré).

L’industriel fait alors valoir son rôle de régulateur du marché. Quelques mois plus tard, alors que les cours s’effondrent, ce sont les importateurs sénégalais qui réclament à leur tour un droit à importer. Par souci d’équité, Dakar leur accorde environ 100 000 t.

C’est la catastrophe pour la CSS, qui, faute d’être compétitive, ne peut plus écouler ses stocks pendant six mois. Alerté, le Premier ministre, Mahammed Dionne, promet un gel des importations jusqu’en juin 2019… avant finalement d’accorder de nouveaux droits aux importateurs en novembre 2018.

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