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Cet article est issu du dossier «Bénin : bilan d'étape pour Patrice Talon»

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Politique économique

Relance économique : le Bénin au milieu du gué

Usine de decorticage d’anacarde de Fludor Benin. Filiale locale du holding nigerian Tropical General Investment (TGI) a a Zogbodomey, Benin, novembre 2017. Photo : Jacques Torregano pour JA © Jacques Torregano pour JA

Deux ans après le lancement du Programme d’actions du gouvernement, la relance est bien engagée dans tous les secteurs clés. Mais cette croissance retrouvée est-elle pérenne ? Et profitera-t-elle vraiment à tous ?

Le Bénin a-t-il les moyens des ambitions de Patrice Talon ? Lorsqu’il est entré au palais de la Marina, le 6 avril 2016, le président-patron a promis de « révéler » le pays à lui-même, à travers son Programme d’actions du gouvernement (PAG) 2016-2021, intitulé « Bénin révélé. Le nouveau départ ».

Comment ? Grâce à la libéralisation de secteurs jusqu’alors dans le giron de l’État – au premier rang desquels le coton –, la flexibilisation du marché du travail, des mesures fiscales favorables aux entreprises et des investissements massifs dans les infrastructures (routes, énergie, télécoms). L’un des objectifs est de faire du Bénin une plateforme sous-régionale où se pressera bientôt une foule d’investisseurs en quête d’une porte d’entrée sur les marchés ouest-africains et, en particulier, sur le plus grand d’entre eux, le Nigeria, avec ses 200 millions d’habitants.

Nous allons dépasser les 7 % de croissance en 2020, assure Romuald Wadagni, le ministre de l’Économie et des Finances

Sur le papier, la stratégie semble payante. D’abord, parce que le pays est sorti du trou d’air dans lequel il était tombé en 2015-2016, entraîné par son puissant voisin Abuja, dont il peine à s’affranchir. La croissance, qui avait chuté à 2,1 % en 2015, est remontée à 4 % en 2016 et s’est renforcée à 5,8 % en 2017, « soutenue par un investissement public élevé, une production et une transformation records du coton, et par la reprise de l’économie nigériane », selon les estimations du FMI, publiées à l’issue de sa mission à Cotonou, en octobre 2018.

Et d’ajouter que cette croissance « devrait rester au-dessus de 6 % sur la période 2019-2023, sous l’effet de l’essor de l’investissement privé et d’une plus forte demande émanant du Nigeria ».

Le gouvernement béninois est encore plus optimiste dans ses projections. « Nous allons dépasser les 7 % de croissance en 2020, assure Romuald Wadagni, le ministre de l’Économie et des Finances. À l’horizon 2020-2021, si la conjoncture régionale reste bonne et que les conditions d’accès aux crédits se maintiennent, nous avons l’ambition de frôler une croissance à deux chiffres. »

Bonne santé de l’or blanc

Les moteurs de cette croissance sont clairement identifiés. Il y a d’abord la reprise exceptionnelle de la filière coton, un secteur qui enchaîne les records depuis qu’il a été rendu aux opérateurs privés, il y a trois ans. La production est passée de 260 000 à 700 000 tonnes entre 2016 et 2018. Cette bonne santé retrouvée de l’or blanc, qui doit beaucoup aux efforts d’apurement pour sortir de la gestion problématique des années précédentes, a également contribué aux efforts déployés pour diversifier un secteur agricole qui représente 35 % du PIB.

L’investissement public affiche, lui aussi, des niveaux records. En 2018 et en 2019, près de 895,21 milliards de F CFA (plus de 1,36 milliard d’euros) auront été engagés dans les projets inscrits au PAG, dont près de la moitié grâce au budget national, le reste étant financé par des investisseurs privés dans le cadre de partenariats public-privé (PPP) ou abondé par les bailleurs de fonds internationaux.


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Poids de la dette

Mais ces investissements font peser un poids non négligeable sur le budget du pays, d’autant que la part des entreprises dans les PPP est encore timide. C’est pourquoi, tout en soulignant que « le déficit d’infrastructures est un goulot d’étranglement pour la croissance », Karim Barhoumi, le représentant du FMI au Bénin, préconise « d’améliorer l’efficacité de l’investissement public ».

De son côté, le gouvernement assume et rassure. « Les premières années, c’est nous qui investissons, parce qu’il faut du temps pour mener à bien les réformes. Mais, à partir de l’an prochain, cela va s’inverser », promet le ministre des Finances.

Même si les experts considèrent que le pays ne présente qu’un « risque modéré de surendettement », le poids de la dette inquiète les partenaires internationaux. La valeur actuelle de la dette extérieure contractée ou garantie par l’État s’élevait à 14,9 % du PIB en 2017, contre 22,5 % en 2016, et elle devrait s’établir en moyenne à 15,8 % de 2019 à 2021. Quant à la dette publique intérieure, elle a bondi de 8,6 % à 30,5 % du PIB entre 2013 et 2014 et avoisinait les 55 % en 2017 et en 2018, du fait du recours accru de l’État au marché financier régional pour financer les projets d’investissement public.

Tableau de bord macroéconomique. © FMI, Banque centrale du Congo, mai 2018.

Mais la dette publique totale demeure inférieure aux critères de convergence de l’Uemoa (fixés à 70 % du PIB) et devrait diminuer dès 2019, grâce à la part plus importante que doit prendre le secteur privé dans les investissements. « Pour assurer la viabilité de la dette, il est essentiel de maintenir le déficit budgétaire au-dessous de 3 % du PIB en 2019 et au-delà », enjoint le FMI. Dont acte. Après avoir atteint près de 8 % du PIB en 2015, le déficit budgétaire devrait tomber à 4,5 % en 2018 et à 1,8 % cette année. La proposition de loi de finances pour 2019 prévoit de faire monter l’effort de mobilisation des recettes fiscales à 14,8 % du PIB (contre 12,6 % en 2016). L’inflation est passée de 0,6 % à 2,5 % entre 2017 et 2018, mais elle devrait rester contenue à 2,8 % de 2019 à 2022.

Signe que les indicateurs sont au vert, en décembre 2018, le FMI a approuvé le décaissement d’une enveloppe de 22 millions de dollars en faveur du Bénin, dans le cadre de la troisième revue de l’accord triennal au titre de la facilité élargie de crédit (FEC) qui a été conclu en avril 2017, portant à 88,1 millions de dollars le montant des décaissements effectués, sur un total prévu de 154,2 millions.

Enfin, en octobre 2018, le reprofilage partiel de la dette a contribué à renforcer ces résultats. Le ministère des Finances a levé 171 milliards de F CFA sur un prêt porté à 40 % par la Banque mondiale, avec un taux inférieur à 3,5 % pour une maturité de douze ans. « Nous avons consacré les économies issues de cette opération aux dépenses sociales prioritaires : l’eau, la santé et l’éducation », assure Romuald Wadagni.


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Révision du code du travail

Une façon de répondre à certains reproches formulés à l’égard des investissements prévus dans le cadre du PAG, qui, plus que d’améliorer les conditions de vie des populations, servent avant tout à améliorer l’attractivité du pays auprès des investisseurs. Sur ce front, les réformes sont menées tambour battant : interdiction du droit de grève pour les fonctionnaires de la santé et de la justice, révision du code du travail – comprenant notamment l’abandon de la limitation du nombre maximal de contrat à durée déterminée (CDD), création de zones économiques spéciales, mesures fiscales incitatives…

À charge pour le gouvernement d’éviter toute mesure susceptible de peser sur le pouvoir d’achat des Béninois, qui, dans leur grande majorité, attendent toujours de récolter les fruits de cette croissance retrouvée. En effet, en 2015, le pays affichait encore un taux de pauvreté de plus de 40 %. Si la stratégie du PAG se révèle payante et que les investisseurs misent sur la destination Bénin, le gouvernement ne pourra pas éviter la question de la redistribution. Pour que « le nouveau départ » ne profite pas qu’à une minorité de privilégiés.

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