Politique

Centrafrique – Noureddine Adam : « C’est bien que la Russie fasse ce que la France ne fait plus »

Noureddine Adam à Birao, dans le Nord, en décembre 2017. © ALEXIS HUGUET/AFP

Principal chef rebelle du pays, il est l’un des hommes clés de la crise qui mobilise les chancelleries, de Paris à Moscou. Et pour cause : Noureddine Adam affirme contrôler 70 % du territoire.

Le 24 janvier, à Khartoum, au Soudan, groupes armés et gouvernement centrafricains doivent se réunir, sous l’égide de l’Union africaine (UA), afin de trouver une solution au conflit qui les oppose. Parmi les participants, un homme s’impose comme la clé – ou le verrou, selon le degré d’optimisme – de l’épineux dossier : Noureddine Adam.

Ce fils d’un imam de Bangui, né à N’Délé, dans le nord-est du pays, est l’ancien numéro deux de la Séléka. En 2013, c’est lui qui a offert le pouvoir à Michel Djotodia. Depuis repassé à la rébellion, il a étendu son emprise sur le Nord-Est et affirme contrôler, avec quelques milliers de combattants, plus des deux tiers de la Centrafrique.

Est-il vraiment le faiseur de rois qu’il prétend être ? Peut-il embrasser un destin présidentiel ? Le général reste en tout cas incontournable aux yeux des Français, en perte d’influence, des Russes, en quête de puissance, et des Africains impliqués dans la crise, Tchad et Soudan en tête.

Jeune Afrique : Vos troupes du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique ont mené récemment des actions à Bria, Bambari et Bakouma. Pourquoi ?

Noureddine Adam : Parce que les soldats du gouvernement tentent de conquérir notre territoire pour y lancer leurs milices. Nous nous sommes défendus et avons protégé les populations.

Les combats avec l’armée et la force de l’ONU ne fragilisent-ils pas les pourparlers de Khartoum ?

Le gouvernement ne veut pas la paix. Il prétend vouloir des négociations, mais, dans le même temps, il forme des milices qu’il appelle Faca [Forces armées centrafricaines]. Qu’il cesse ce double jeu et reste chez lui, à Bangui, sans nous agresser. Nous resterons alors également chez nous et le dialogue pourra commencer. Quant à l’ONU, elle n’a aucune neutralité.

J’ai fait partie des personnes qui ont demandé à l’UA de s’impliquer. Elle a accepté, et cela me rend optimiste

On vous accuse également de jouer double jeu en parlant de dialogue alors que vos troupes se battent sur le terrain…

Ces accusations me font rire. Un chef de groupe armé ne peut pas laisser ses hommes sans rien faire. Sinon, ils font des dégâts. Nous patrouillons, sécurisons, mais nous n’attaquons pas.

Les pourparlers de Khartoum doivent se tenir sous l’égide de l’UA. Est-ce une bonne chose ?

Oui. J’ai fait partie des personnes qui ont demandé à l’UA de s’impliquer. Elle a accepté, et cela me rend optimiste. L’Afrique doit être en pointe, même si le soutien des organisations internationales et de pays amis, comme la France, est important. Ce dialogue est celui de la dernière chance.

On vous dit très proche d’Omar el-Béchir, le président soudanais, comme on vous affirmait auparavant lié au Tchadien Idriss Déby Itno. Êtes-vous l’homme du Tchad ou celui du Soudan ?

C’est ça, la politique ! Le Tchad, le Soudan, le Cameroun ou la RD Congo sont des pays amis et frontaliers avec qui nous essayons de garder de bonnes relations. Je fais des va-et-vient au Soudan pour les pourparlers, mais il n’y a pas de relations personnelles avec Omar el-Béchir. Avec le territoire que je contrôle, il est normal d’avoir des contacts avec les pays voisins pour qu’il n’y ait pas de problème aux frontières.

D'anciens membres de la Séléka, à l'aéroport de Mpoko à Bangui, en Centrafrique le 8 janvier 2014. © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

Touadéra a appelé les Russes à l’aide pour nous chasser, et ils ont signé certains contrats

Derrière le Soudan, il y a la Russie, qui a aussi apporté un soutien au président Faustin-Archange Touadéra. Comment interprétez-vous l’attitude de Moscou ?

La Russie siège au Conseil de sécurité des Nations unies. Son influence est la bienvenue. Bien sûr, Touadéra a appelé les Russes à l’aide pour nous chasser, et ils ont signé certains contrats. Nous avons cependant réussi à leur expliquer que nous avions le droit de défendre notre territoire. Cela dit, le contact reste limité.

Certaines sources affirment que vous avez passé des accords avec des émissaires russes pour l’exportation de minerais…

Pensez-vous vraiment que les Russes signent des contrats avec le gouvernement et avec nous en même temps ? C’est un mensonge.

Des accords peuvent être passés avec le gouvernement pour les zones qu’il contrôle, et avec vous pour votre territoire…

Non. Nous souhaitons donner l’exemple aux générations futures et non piller les richesses de la Centrafrique.


>>> A LIRE – Faustin-Archange Touadéra : « Nous ne pourrons résoudre la crise en Centrafrique qu’avec le soutien de partenaires étrangers »


La France nous a abandonnés. Elle pourrait y faciliter le dialogue mais ne le fait pas. C’est dommage, d’autant que les Français ont une responsabilité dans le conflit

L’influence croissante des Russes est allée de pair avec un relatif désengagement de la France. Le regrettez-vous ?

La France nous a abandonnés. La Centrafrique fait pourtant partie de sa zone d’influence. Elle pourrait y faciliter le dialogue mais ne le fait pas. C’est dommage, d’autant que les Français ont une responsabilité dans le conflit, en particulier depuis le départ de l’opération Sangaris. Attention, nous ne souhaitons pas qu’on nous dicte les choses. Mais nous acceptons toute aide. Si la Russie veut participer et faire ce que la France ne fait plus, c’est une bonne chose.

En août, vous vous êtes entendus avec d’autres groupes, dont l’Union du peuple centrafricain d’Ali Darass, afin de lister des revendications communes. Y êtes-vous parvenus ?

Nous avons travaillé en ce sens, et nous nous sommes accordés sur un but principal : changer le système de gestion de notre pays. Surtout, grâce à notre entente, 70 % du territoire est stable aujourd’hui.

Il n’y a plus d’affrontements entre groupes rivaux ?

Ce sont des rumeurs fabriquées à Bangui.

Soit nous nous entendons avec le gouvernement, soit la situation deviendra irrécupérable

Qu’espérez-vous obtenir à Khartoum ?

Je ne peux pas abattre mes cartes pour l’instant. Mais notre objectif est de construire une nouvelle Centrafrique. Nous voulons revoir son système de gestion et entretenons des contacts avec l’opposition à Bangui dans cette optique. Il faut changer l’administration et la Constitution, chasser les voleurs et les corrompus.

Cela signifie-t-il renverser le président Touadéra ?

Il ne s’agit pas de renverser quiconque mais de changer le système.

Fin 2017, vous vous déclariez prêt à lancer vos troupes sur Bangui. La situation est-elle comparable aujourd’hui ?

Oui. Nous voulons la paix, et ce n’est pas le cas du gouvernement. Cela ne peut pas continuer. Soit nous nous entendons, soit la situation deviendra irrécupérable.

Si le dialogue n’aboutit pas à Khartoum, lancerez-vous une offensive vers Bangui ?

Je ne le souhaite pas. Je suis optimiste pour le 24 janvier. Mais ce sera le dialogue de la dernière chance. J’invite Touadéra à réfléchir et à retrouver un peu de sagesse.


>>> A LIRE – Comment la Centrafrique est devenue un État failli


Je ne souhaite qu’une chose : voir mon pays sortir de l’impasse, comme a pu le faire le Rwanda

Comment imaginez-vous votre avenir ? À la présidence ?

Le destin, c’est le Créateur qui en décide. Je ne souhaite qu’une chose : voir mon pays sortir de l’impasse, comme a pu le faire le Rwanda. J’y mettrai toute ma volonté.

Vous vous voyez en Paul Kagame centrafricain ?

Pourquoi pas !

Pour le moment, vous êtes sous le coup de sanctions de l’ONU, qui vous soupçonne notamment de trafic de diamants…

Je n’ai jamais trafiqué. Je n’ai jamais touché un diamant de ma vie. Ce sont des histoires inventées. D’ailleurs, où sont les preuves ?

Pensez-vous parfois à la possibilité que la CPI s’intéresse à vous ?

Je suis partisan de la justice. Mais, si l’on veut juger la crise, il faut s’intéresser à tout le monde, depuis 2003. Touadéra était un financier des anti-balakas, comme d’autres. Qui doit-on juger ? Qui laisse-t-on de côté ? Juge-t-on les Casques bleus portugais qui font des victimes civiles ? Inquiète-t-on les Occidentaux qui ont violé ? Pourquoi choisir d’envoyer tel ou tel à la CPI ?

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